Cette scène se déroule dans le huis clos d’une
consultation médicale.
- Docteur, je suis anti américain….
- Je crains ne pouvoir faire grand-chose pour
vous, Monsieur. Ces dernières années, j’ai vu ce symptôme des
millions, des milliards de fois ! Que puis-je contre Bush,
l’Irak, les subprimes, 10% de la population dans les prisons,
la folie financière, j’en passe et des meilleurs…Bon,
avec Obama au pouvoir, le nombre de cas va diminuer et je vais
peut-être pouvoir me reposer un peu…
- Oui, mais il ne s’agit pas vraiment que
de cela, c’est plus compliqué…. Je suis
anti-américain, ET accro aux séries américaines… en
particulier les séries politiques américaines. Rien que le fait
qu’elles existent, hein, c’est déjà dur pour moi de le
reconnaître, mais qu’en plus, je sois tombé en pâmoison
devant elles ! J’ai développé une grave dépendance : je les
regarde la nuit, en cachette de ma femme. Je suis sûre
qu’elle doit penser que je me fais des vidéos porno.
- Chiante et jalouse, l’épouse ? Croyez
moi, toutes les femmes le sont, c’est dans leur nature. Mais
revenons plutôt à vos symptômes…
- J’ai commencé par regarder « The West
Wing », quatre saisons d’un coup !
- Ah oui, quand même…
- Moi qui pensais qu’il n’y avait pas
d’hommes de gauche aux Etats-Unis, qu’on n’y
trouvait que des abrutis conservateurs et créationnistes, je me
suis pris une sacrée claque. Et puis CJ, comment dire, la classe
quoi ! Vous voyez, je suis tombé sous le charme d’une
attachée de presse de la Maison Blanche, de fiction de surcroît
!
- Américaine, intelligente et bandante,
c’est sûr, ça fait beaucoup pour un membre du second
sexe…
- Et ça ne s’arrête pas là. Après ce cours
d’initiation aux institutions et aux rouages de la démocratie
américaine (bien plus complexes que je ne le pensais), j’ai
regardé « John Adams », vlan, toute la mini-série d’un coup.
Et là aussi j’ai compris beaucoup de choses, sur
l’Histoire, la déclaration d’indépendance, les rapports
avec la France, la volonté d’émancipation, les débuts de la
puissance économique. Et je passe sous silence le plaisir : jamais
vu une saga historique aussi intelligente tout en étant aussi peu
chiante. En tout cas, à la télé française… cette façon de
filmer ! Ces personnages, morts depuis plus de deux siècles, qui
nous deviennent contemporains ! Je suis malade de culpabilité, je
me sens coupé en deux, schizophrène, perdu pour la cause !
- Envahi ! Colonisé ! Piétiné par
l’Impérialisme ! Envoûté par l’American Dream !
- Justement, pour me désintoxiquer, et détruire
définitivement ce mythe qui commençait à envahir mon cerveau jusque
là préservé, j’ai suivi les conseils d’un ami :
j’ai regardé « The Wire ». Le remède a été pire que le mal.
Bon, on peut pas m’accuser d’être naïf :
l’exploitation des masses, les excès du grand capitalisme,
les ravages de l’économie néo-libérale, je connais par coeur.
Et bien, pour la première fois, et grâce à une série télé,
j’ai compris, et pas de manière abstraite, non : concrètement
: la misère, les ghettos, la drogue, la désindustrialisation, la
mondialisation, les Ports, et mieux, les liens entre toutes ces
réalités ! Et les hommes qui la font ! Et le poids des hiérarchies,
des cynismes, de la corruption. Quelle claque je me suis pris ! Ils
prennent leur temps dans « The Wire », et s’en servent
pour déshabiller l’Amérique, patiemment, calmement, en
cadence ! Alors je m’interroge : si les Américains parlent
aussi bien de leur histoire passée et présente, comment je peux
continuer à les détester ?
- La mauvaise foi ?
- Non, je ne peux pas me le
permettre…
- Votre religion vous l’interdit ?
- …..???
- Peu importe…..Monsieur, vous avez frappé
à la mauvaise porte. En plus, mes origines sont anglaises, alors
vous voyez… je suis corrompu jusqu’à la moelle. Les
auteurs de ces séries croient à la force du scénario, de la
narration, des histoires, qu’est-ce que j’y peux,
chacun sa came ! Ah ! les histoires ! Déjà quand vous étiez tout
petit, vous adoriez déjà que votre môman vous en raconte !
- Alors, il n’y a rien à faire ?
- Non, je ne peux rien pour vous. La médecine est
impuissante face au pouvoir de la fiction. Mangez du
roquefort.
- Bon, … merci quand même,
Docteur……. ?
- House, Docteur House.
Florence SACCHETTINI








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