Il y a des séries injustement oubliées, et introuvables. Un mélange des genres aussi radical que le drame et la musique, peu de séries l'ont pratiqué et encore moins l'ont réussi. En Grande-Bretagne, seul Dennis Potter avec des oeuvres peu diffusées en France comme Du rouge à lèvres sur ton col
ou complètement méconnues (The Singing Detective) et, plus récemment Peter Bowker avec Blackpool (Viva Blackpool, en DVD chez Koba Films) y sont parvenus. Aux USA, seuleAlly McBeal peut véritablement se vanter d'avoir mêlé avec succès dramédie et musique. Mais Steven Bochco, créateur de Hill Street Blues, L.A. Law (La Loi de Los Angelès) et NYPD Blue (New York Police Blues) avait tenté en 1990 une expérience hors du commun : une série policière et musicale, une Los Angeles Police Blues mâtinée de West Side Story. A moins d'avoir regardé Canal Jimmy pendant les années 90 (c'est grâce à Alain Carrazé qu'elle y fut diffusée) vous ne l'avez pas vue. Et c'est bien dommage.
Voici ce que j'en écrivais dans Les Miroirs Obscurs (Le Diable Vauvert, 2005).
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"West Coast Police Story" : Cop Rock
Cette série inclassable et proprement mythique est unique dans les annales de la télévision américaine. Produite par Steven Bochco après les deux grands succès des années 80 que furent Hill Street Blues et L. A. Law, elle fit sur la chaîne ABC un passage aussi fulgurant que bref : onze épisodes seulement.
Située dans un commissariat des quartiers difficiles de Los Angeles, la série débute lorsqu’un policier arrête un trafiquant de drogue. Le prisonnier est libéré en raison d’un vice de procédure et, lors d’une altercation, tue un policier en tenue. Lorsque le policier qui l’a arrêté l’appréhende de nouveau, il découvre qu’un nouveau vice de procédure risque de remettre le malfaiteur en liberté. Incapable de supporter cette éventualité, il abat son prisonnier de sang-froid. L’enquête interne et les tensions entre les membres du commissariat autour de ce geste fatal constituent la trame principale de la série.
À cette trame coup de poing, Steven Bochco et William M. Finkelstein, créateurs de Cop Rock, appliquent un traitement très simple mais formidablement ambitieux. Reprenant la structure narrative d’une comédie musicale, ils construisent la série en alternant action dramatique et numéros chantés et dansés. Dès le premier épisode, on se trouve devant un West Coast Police Story, extrêmement rythmé, dans lequel tous les comédiens sont enregistrés en son direct, les chansons et les ballets intervenant comme autant de contrepoints ironiques ou émouvants à la situation des personnages.
Ecrite avec beaucoup de soin - une équipe pour le scénario, une autre pour les chansons et les ballets - Cop Rock est une œuvre extraordinaire, tant par ses audaces formelles que par la variété des numéros musicaux, alternant tragédie (une jeune femme assise sur un banc chante et berce son enfant avant de le vendre) et comédie (une équipe de policières se déguise en étudiantes pour traquer un violeur ou en prostituées pour coincer des proxénètes), voire la parodie et la satire (le chef de la police se fantasme en gangster ; la Maire de Los Angeles, extrêmement laide, rêve qu’on lui refait le visage), et cela au moyen de tous les genres musicaux populaires - folk, rock, blues, jazz, gospel...
A aucun moment les audaces formelles de Cop Rock n’apparaissent gratuites car les numéros musicaux, comme dans un opéra classique, viennent ponctuer la narration et permettre aux personnages d’exprimer leurs sentiments.
Et cependant, lors de la diffusion annoncée à grand bruit par ABC, le public ne suit pas ; la critique, quant à elle, trouve le procédé ridicule - ce qui personnellement me semble inexplicable venant d’une culture dans laquelle la comédie musicale est reine et où l’on a alors déjà acclamé des cinéastes pratiquant ce mélange des genres - tels Bob Fosse avec Cabaret et All that Jazz ou Coppola avec Cotton Club.
Ce mode narratif d’une grande efficacité dramatique et artistique sera repris douze ans plus tard par Joss Whedon dans un mémorable épisode chanté et dansé de Buffy the Vampire Slayer qui, pour sa part, recueillit non seulement les faveurs du public mais aussi celles de la critique. D’autres séries dramatiques, comme Oz compteront elles aussi, bien après Cop Rock, des épisodes musicaux. Mais, en 1990, le public américain n’est pas prêt, et la série de Steven Bochco s’achève au bout de onze épisodes - en ayant tout de même eu le temps de boucler son histoire centrale - par un ultime morceau de bravoure au cours duquel toute l’équipe saluait les spectateurs.
Il faudra attendre 1993 pour que Steven Bochco donne à ABC une nouvelle série à grand succès : NYPD Blue, dont la carrière (douze saisons !) s’achèvera au printemps 2005 - au moment où ce livre sort de presse.
Découverte par Jimmy au cours des années 90, Cop Rock est un joyau, une série exceptionnelle encore mal connue par les jeunes générations de spectateurs. Elle mériterait amplement d’être rediffusée. Et, à l’heure où le DVD devient peu à peu la meilleure méthode alternative de découverte des séries, il semble évident que celle-ci devrait faire l’objet d’une édition collector. Mais à l’heure où j’écris, sa bande originale n’a jamais même fait l’objet d’un CD.
Fiche Technique
Cop Rock
Titre français : Cop Rock
11 épisodes (42’)
Créée par Steven Bochco et William M. Finkelstein
Producteurs exécutifs : Steven Bochco et Gregory Hoblit
Musique supervisée et produite par : Mike Post et Gred Edmondson
Chanson du générique : Randy Newman
Compositeurs : Ron Boustead, Greg Edmondson, Harvey Estrada, Stephen Geyer, Donald Markowitz, Amanda McBroom, Mike Post, Brock Walsh, Jim Whilhoite, Kathleen Wilhoite.
Chorégraphies : Russel Clark.
Décors : Jeffrey L. Goldstein.
Diffusion aux Etats-Unis : ABC, 1990
Première diffusion en France : Canal Jimmy, 1991 (VOST)
Avec : Anne Bobby (Off. Vicky Quinn), Barbara Bosson (le Maire Louise Plank), Ronny Cox (Roger Kendrick), Vondie Curtis-Hall (Warren Osborn), David Gianopoulos (Off. Andy Campo), Larry Joshua (John Hollander), Paul McCrane (Robert McIntyre), James McDaniel (Off. Franklin Rose), Ron McLarty (Ralph Ruskin), Mick Murray (Joseph Gaines), Peter Onorati (Vincent La Russo).
Bibliographie
“ Cop Rock ”, par Martin Winckler, in Les Grandes Séries américaines de 1970 à nos jours, de Alain Carrazé et Jean-Jacques Schleret, Huitième Art, 1996.
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Il n'est pas impossible de trouver des DVD "bootlegs" (repiqués à la télévision) de Cop Rock. Certains sites de vente d'occasion en ligne les proposent... Cela dit, une édition DVD française ne serait sûrement pas de trop. Après tout, c'est en France qu'on a pour la première fois édité Profit et Boomtown, autres séries méconnues...




