Le début des années 90 a marqué un tournant dans ma relation à la télévision : c’est à cette époque que je me suis remis à regarder des séries pour en faire des textes.
Entre 1991 et 1994, dans la maison vétuste où je vivais avec ma famille, nous avions la télé mais l’antenne ne fonctionnait pas. Nous regardions des cassettes de films en VO que je louais, que j’achetais d’occasion (Ah ! L’homme qui rétrécit ! Ah ! The Princess Bride…) ou qu’on me prêtait. Après Mission : Impossible, dont j’ai parlé dans l’épisode précédent, j’ai collaboré à plusieurs livres des éditions Huitième Art [1] et à de nombreux numéros de la revue Génération Séries dirigée par Christophe Petit. Cela m’a donné l’occasion de revoir les séries de mon enfance et de mettre sur le papier les raisons pour lesquelles elles m’avaient touché et me touchaient encore. Sur ma lancée, et sur la puissante incitation des Oswald, d’Alain Carrazé et de C. Petit, j’ai surmonté mes préjugés (rien ne pouvait être aussi bien que Zorro !) et j’ai découvert Hill Street Blues, Un flic dans la Mafia, Code Quantum, Twin Peaks, Cop Rock… Sans oublier Star Trek : The Next Generation, dont Christophe m’a prêté l’intégrale en cassettes qu’il faisait alors venir d’Angleterre, et que j’ai regardée en donnant le biberon à l’un ou l’autre de nos jumeaux.
Les années Jimmy
En 1994, quand nous avons emménagé dans une rue câblée, je me suis abonné immédiatement au bouquet de chaînes alors disponibles. J’ai découvert avec délices que Canal Jimmy et Série Club diffusaient des séries en VOST, et pas des moindres : NYPD Blue, Dream On, The Larry Sanders Show, My So-Called Life (Angela, 15 ans) auxquelles se sont bientôt ajoutées Friends, Spin City, Murder One et bien d’autres.
À la même époque, je regardais aussi très régulièrement Law & Order (New York District) pendant sa diffusion sur France 3. Ce n’était pas facile : la chaîne la passait sans prévenir en bouche-trou pour remplacer un match de tennis un jour de pluie ou vers 1 heure du matin. Lorsqu’elle a interrompu la diffusion, en 1995, j’ai envoyé un message au forum américain de la série en demandant si l’un de ses membres était prêt à m’enregistrer quelques épisodes. Une institutrice spécialisée de l’Illinois, Debbie White, m’a répondu qu’elle m’enregistrerait tout contre le remboursement des cassettes et de l’afranchissement. C’est à elle que je dois d’avoir pu regarder la série pendant dix ans et d’être aujourd’hui un des rares français à avoir vu dans son intégralité cette œuvre impressionnante qui amorcera en janvier 2008 sa dix-huitième année de diffusion. Si je ne devais emporter qu’une intégrale sur une île déserte, ce serait celle-là. Avec plus de 400 épisodes, il y a de quoi tenir un moment… Pour ma famille et pour moi, la fin des années 90 a été un délice : nous regardions Friends, Dharma & Greg, Lois & Clark (mais non, pas Seinfeld, que j’ai toujours trouvé vulgaire, et ce n’est pas Curb your Enthusiasm, la série suivante de son co-créateur Larry David, qui me convaincra du contraire…)
Les années
Télécâble
En 1997, dans un dernier livre de Huitième Art cosigné avec Alain Carrazé, j’ai rédigé le premier grand article (et, à ce jour, le plus long jamais écrit en langue française, il me semble) consacré à Urgences. La même année, Télécâble Satellite Hebdo me confiait la première page entièrement consacrée aux séries par un hebdo de télévision. Je l’ai assurée sans faillir pendant 7 ans, découvrant avec stupéfaction que les chaînes (TF1 et F2 en premier) n’étaient pas du tout insensibles à mes critiques sur la censure, les VF ineptes, les diffusions dans le désordre. En 1999, avec Christophe Petit, j’ai dirigé mon premier bouquin collectif, le Guide Totem des Séries (Larousse), petit joyau de 500 séries que l’éditeur n’a jamais jugé utile de mettre à jour et qui, comme les bouquins Huitième Art, est devenu un collector…
L'écrivain "sérieux" qui aime les séries
J’avais déjà publié un roman en 1989, mais je n’étais pas du tout un écrivain connu lorsque, en 1998, j’ai reçu le Prix Livre Inter pour La Maladie de Sachs (POL). Au journal de 13 heures de France Inter, après avoir annoncé que j’étais le lauréat de l’année, Gérard Courchelles me dit sur un ton mi-amusé mi-intrigué : « Martin Winckler, vous êtes médecin et écrivain, mais je crois que vous aimez aussi beaucoup les séries télévisées. Je me trompe ? » Je lui ai répondu que c’était tout à fait vrai, en ajoutant, pince-sans-rire, que j’étais le « spécialiste français d’Urgences ». Ça m’était facile de parler ainsi : je n’avais jamais eu honte de mes goûts et je n’avais jamais laissé personne s’en moquer. J’ai ajouté qu’à mes yeux, les séries sont un genre artistique aussi respectable que le cinéma, le théâtre ou la littérature. Cette déclaration n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd. A partir de ce jour-là, chaque fois que je suis allé dans une librairie ou un salon présenter l’un ou l’autre de mes romans ou de mes livres consacrés au soin, j’ai toujours vu quelques lecteurs en profiter pour venir me faire dédicacer un de mes bouquins sur les séries ou un exemplaire de Génération Séries. Le fait qu’un écrivain de littérature « sérieuse » ( ?) déclare aimer les séries télévisées a décomplexé beaucoup d’amateurs qui étaient encore obligés de cacher qu’ils aimaient regarder des séries américaines. Je me suis alors rendu compte combien il est important, pour ceux qui n’ont pas la parole, que ceux qui l'ont expriment des choses importantes pour tous.
Les Miroirs de la Vie
Quand le succès de La Maladie de Sachs a fait de moi un écrivain sollicité par les médias, j’en ai profité pour parler des deux domaines dont la défense me tenait le plus à cœur : la contraception et la fiction télévisée.
En 2001, j’ai donc profité de ma notoriété nouvelle pour écrire simultanément ou presque Contraceptions mode d’emploi (Le Diable Vauvert), le premier manuel pratique destiné au grand public et Les Miroirs de la vie, une histoire des séries américaines qui expliquait la genèse du genre, définissait ses inspirations et ses thèmes principaux au travers d’un certain nombre d’exemples. Sorti en janvier 2002, Les Miroirs… décrivaient et analysaient donc en détail Urgences, Hill Street Blues, NYPDBlue, Ally McBeal, Law & Order et sa toute récente spin-off L&O : Special Victims Unit, mais aussi des séries bien moins connues : Homicide : Life on the Streets, St Elsewhere, Picket Fences, Chicago Hope, The Practice, The Wonder Years, I’ll Fly Away, thirtysomething, My So-Called Life, Once and Again, et des séries « populaires » ou « adolescentes, souvent plus méprisées encore que les autres : Code Quantum, Lois & Clark, The Pretender (Le Caméléon). J’ai saisi aussi l’occasion pour me moquer (gentiment) de The X-Files, ce qui m’a valu de la part des amateurs de la série de Chris Carter une solide inimitié, d’hilarantes caricatures vengeresses sur des sites de fans (merci Guigui !) et un surnom qui me fait toujours éclater de rire : « Martien Winckler ».
Les Miroirs Obscurs
Les Miroirs est un de ces livres qui se vendent seulement à quelques milliers d’exemplaires (4500, je crois) mais touchent exactement le public à qui il est destiné. Sa publication m’a valu beaucoup de remerciements, mais aussi de rencontrer plusieurs personnes qui me sont devenues très proches. Originellement, j’avais prévu que ce serait le premier volume d’un triptyque. Dans le second, Les Miroirs Obscurs (Le Diable Vauvert, 2005), j’ai parlé des séries les plus marquantes que je regardais à ce moment là : Six Feet Under, Oz, L&O : Criminal Intent, CSI, Without a Trace, Cold Case, Northern Exposure, Nip Tuck… Mais j’avais également choisi de confier à des rédacteurs pour la plupart non professionnels des séries que je ne connaissais pas, ou mal. La vertu d’un livre collectif, c’est qu’il apprend beaucoup à celui qui le dirige... Grâce aux collaborateurs des Miroirs Obscurs, j’ai découvert et appris à aimer Buffy et Angel, Roswell, Smallville, Dead Like Me, The Sopranos, Carnivale, The Shield, Star Trek : Deep Space Nine, The West Wing… et même The X-Files ! Le troisième volet du triptyque, consacré aux comédies, est encore à venir. Je n’attends que le moment opportun pour le mettre en chantier.
Le Meilleur des Séries
En 2006, j’ai proposé à un éditeur de publier une sorte de « revue annuelle » des séries – sous la forme, encore une fois, d’un ouvrage collectif. Ce fut Le Meilleur des Séries (Hors Collection, 2007), dont le succès a incité l’éditeur à recommencer chaque année. Le Meilleur des Séries 2008, co-dirigé avec Marjolaine Boutet, historienne de formation (non, il n’est pas nécessaire d’être médecin pour apprécier les séries…) paraîtra en janvier prochain. Les contributions, sollicitées par un appel publié sur mon site internet ont, dans leur immense majorité, été signées par des non-professionnels de l’écriture ou de la télévision. Et elles sont d’une qualité impressionnante. Elles prouvent que la description, la défense, l’illustration et l’analyse des séries, genre « populaire » au meilleur sens du terme, ne sont pas réservées à des critiques jargonnants, comme c’est malheureusement trop souvent le cas de la critique de cinéma. Car pour parler des séries, il ne suffit pas d’en avoir « l’engouement », comme disent les journalistes, il faut aussi avoir quelque chose d’intelligent à en dire. Et, pour ça, il faut en avoir regardé beaucoup, longtemps, et y avoir réfléchi.
Catalogue...
Certains auront probablement le
sentiment que je dresse là un catalogue de mes oeuvres, et
ils auront tort (le catalogue complet est bien plus long...
). Si je retrace cet
itinéraire, c'est simplement pour expliquer que
depuis quinze ans, somme toute, mes séries
préférées ne sont pas seulement celles dont je
ne rate pas un épisode mais aussi et surtout celles
au sujet lesquelles j’ai envie d’écrire ou
de lire un texte enthousiaste et éclairant.
À la minute où je vous parle, des épisodes de Bones, Brothers & Sisters, Burn Notice, Damages, Grey’s Anatomy, Heroes, House, How I Met Your Mother, L&O : SVU, Mad Men, Numb3rs, NCIS, Tell Me You Love Me, The Closer, Without a Trace m’attendent sagement… Sans oublier qu’hier soir, comme j’étais crevé, je me suis endormi sans avant la fin du dernier Cold Case…
C’est à se demander pourquoi, bon dieu, je viens de consacrer une heure et demie à écrire ce texte… Au lieu de les passer à voir deux épisodes !
Pourquoi ? Eh bien, tout simplement parce que l’autre jour, un jeune homme m’a demandé quelle était ma série préférée…
Martin Winckler
7 octobre 2007

Commentaires