L’exposition massive aux séries américaines influe vraiment beaucoup sur le comportement des français. Ainsi, quand des prévenus entrent dans une salle de tribunal pour y être jugés, ils confondent le système judiciaire français avec le système pénal américain.
Ils lancent du « Votre honneur » au juge - alors qu’en France on dit « Monsieur/Madame le Juge/le Président (du tribunal) ». Quand l’avocat adverse les accuse d’être d’affreux jojos, ils s’attendent à ce que leur avocat crie « Objection votre honneur !» – mais on n’objecte pas, dans un tribunal français, chacun parle à son tour.
Ils s’attendent à ce
qu’on les fasse témoigner, pour leur demander leur
version des faits, qu’on les invite à se
défendre – mais dans un tribunal français, le
procureur ou l’avocat ne donnent pas la parole au
prévenu. Seuls les juges ont le droit de s’adresser
à lui et de l’interroger – ou de le faire
taire.
Comment se fait-il donc que les procédures américaines soient plus familières aux français (et singulièrement à ceux qui ont maille à partir avec la justice !) que les procédures de l’Hexagone ?
La réponse est simple : contrairement à la télévision américaine, la télévision française n’a, pendant très longtemps, pas jugé bon de montrer les prétoires dans des fictions. Au cinéma, les procès de toutes natures et les personnages d’avocats ont donné lieu à des films mémorables. Qu’on pense à Nous sommes tous des assassins (1952) d’André Cayatte, à En cas de malheur (1958) de Claude Autant-Lara, à La vérité de H.G. Clouzot (1960) à Section Spéciale (1974) de Costa-Gavras, sans compter les mémorables scènes de procès de La Poison (1951) de Sacha Guitry ou du Landru (1963) de Claude Chabrol.
De Perry Mason à Law &
Order
Aux Etats-Unis (et en Angleterre, dont la télévision
mériterait un article à elle toute seule) les
fictions télé ayant pour cadre des tribunaux ou pour
personnages des avocats ont toujours été très
nombreuses. Et ce, depuis les années 50. Perry
Mason, le personnage d’avocat investigateur
des romans d’Earle Stanley Garner, a inspiré pas moins
de trois séries (1957-1966 ; 1973-1974 et 1985-1993).
Dans les deux plus longues, Raymond Burr incarnait PM et Barbara
Hale son assistante Della Street. Perry Mason est une figure
exemplaire parce qu’il cumule deux rôles : celui
du défenseur et celui du détective.
Avant lui, une série créée et co-écrite par Reginald Rose, The Defenders, mettait en scène un père et un fils avocats et leurs affaires soulevaient souvent des problèmes dits « de société » : l’avortement, l’euthanasie… Dans les scénarios des séries d’avocats les plus récentes, de La Loi de Los AngelèsBoston Justice (depuis 2004) en passant par Picket Fences(1992-1996), Ally McBeal, The Practice (1997-2004), tous les thèmes de conflits possibles et imaginables sont abordés.
Les amateurs auront remarqué que ces cinq séries ont toutes été créées et/ou dirigées par David E. Kelley… avocat de formation. Citons aussi la brève The Guardian (2001-2004), dont le héros est un avocat d’affaires condamné, pour usage de stupéfiants, à s’occuper gratuitement de mineurs en situation difficile ; et l’attachante Judging Amy (1999-2004), centrée sur le personnage d’un juge pour enfants. La plus grande série judiciaire de l’histoire de la télévision américaine est cependant Law & Order (New York District sur 13e Rue ; New York Police Judiciaire sur TF1) , qui depuis sa création sur NBC en 1990 compte près de 400 épisodes et entamera sa dix-huitième année de diffusion en janvier 2008.
Sous sa forme de chronique hebdomadaire du crime dans l’une des villes les plus célèbres au monde, L&O parle de la société américaine toute entière, aussi bien à partir de faits divers célèbres que d’histoires survenues à des gens comme les autres. (1986-1994) à (1997-2002)
Qu’est-ce que toutes ces séries judiciaires américaines ont en commun ? Elles s’intéressent au moins autant à la société qu’elles décrivent qu’à leurs héros. C’est particulièrement vrai de Law & Order, dont les personnages sont essentiellement les représentants du spectateur, et expriment différents points de vue conflictuels face à une même affaire.
Pour Dick Wolf, son créateur, l’épisode idéal de L&O serait celui où chacun des six personnages réguliers (trois policiers, trois procureurs d’expérience et d’âge distincts) exprimerait sur l’affaire en cours une opinion personnelle différente des autres. Si je devais partir sur une île déserte avec une télé, un lecteur de DVD et une seule série, c’est elle que j’emporterais (mais si vous lisez ce blog depuis le début, vous l’aurez déjà compris).
Ce qu’on peut voir… depuis l’éclatement du PAF
On apprend plein de choses en regardant les séries policiaro-judiciaires américaines. Et en particulier des choses intéressantes sur les libertés individuelles. Aux Etats-Unis, c’est à la partie civile (au procureur) de faire la preuve de la culpabilité du prévenu ; en France, on a fâcheusement tendance à présumer d’abord qu’il est coupable et que c’est à lui de prouver le contraire.
Aux Etats-Unis, on ne peut pas entrer chez quelqu’un sans mandat de perquisition signé par un juge indépendant sur la foi d’éléments convaincants ; en France, il suffit qu’un magistrat instructeur ait des soupçons donner aux forces de l’ordre une commission rogatoire qui les autorise à rentrer chez vous et à TOUT fouiller. Là-bas, on ne peut pas arrêter quelqu’un pour lui demander son identité (la seule pièce d’identité courante, aux USA, c’est le permis de conduire…) et on ne peut pas l’arrêter sans lui énoncer ses droits fondamentaux – à commencer par celui de se taire tant qu’il n’a pas un avocat. Ici, on peut vous arrêter dans la rue simplement pour délit de sale gueule et vous mettre en garde à vue sans assistance d’un avocat.
Là-bas, un jury d’assises est constitué de 12 citoyens qui délibèrent seuls. Ici, un jury d’assises est constitué de 9 citoyens qui délibèrent sous la supervision des trois juges, lesquels sont les seuls à pouvoir accéder au dossier… Là-bas, un simple citoyen peut porter plainte contre un professeur de médecine, un flic, un juge, un homme politique… Ici…
Bon, j’arrête l’énumération. Mais je me demande si ces différences et leur signification n’expliquent pas en partie l’agacement de certains observateurs... et aussi la curieuse absence des séries judiciaires américaines (pourtant nombreuses) des écrans de la télévision française jusqu’à l’éclatement du PAF, au milieu des années 80.
La télévision publique issue du gaullisme a diffusé des westerns, des séries policières et quelques comédies sans réelle satire sociale (Monsieur Ed !!! Ma sorcière bien-aîmée) mais elle n’a acheté ni grande série fantastique (La Quatrième Dimension a vite été censurée, Star Trek n’a pas été achetée) ni aucune série parlant peu ou prou de la vie réelle des gens réels – des sitcoms satiriques, antiracistes ou féministes comme All in the Family, Maude et The Mary Tyler Moore Show, n’ont jamais été diffusées en France.
Quant aux séries médicales et judiciaires… il a fallu attendre le milieu des années 80 pour voir en France Docteur Marcus Wellby et la fin des années 90 pour voir sur Téva l’intégrale de La Loi de Los Angelès, alors que ces deux séries avaient été aussi populaires à leur époque que l’ont été plus tard Urgences et Ally McBeal, Boston Legal ou Grey’s Anatomy.
Procès et avocats made in France
Bien sûr, la télévision française a
raconté nombre d’affaires judiciaires dans ses
productions autochtones. Je me souviens très bien avoir vu
au début des années 60, une reconstitution de
l’Affaire du Courrier de Lyon dans le cadre de
l’émission La Caméra explore le temps.
Le procès y était présenté comme une
erreur judiciaire et au moment où on les entraîne, les
condamnés m'ont glacé le sang en criant :
« Lesurques est innocent ! Lesurques est
innocent ! » parce qu’on envoyait avec eux
à la guillotine un homme qui n'était pas
coupable.
La télévision française a produit d’autres reconstitutions de procès célèbre, jusqu’aux toutes récentes Affaire Dominici (2003) de Pierre Boutron et Affaire Villemin (2006) de Raoul Peck. Mais la grande majorité de ces dramatiques étaient des reconstitutions. Les fictions judiciaires originales télévisées sous forme de séries ont été assez peu nombreuses.
Là, tout de suite, de mémoire, je n’en vois pas beaucoup (si vous en voyez d’autres, s’il vous plaît, n’hésitez pas à m’écrire) : Maître Da Costa (France 2, 1995-1999), une demi-douzaine de téléfilms starring Roger Hanin, qu’on avait alors surnommé (sans rire) le « Perry Mason français ». L’avocate (France 3, 1995-2000), 9 épisodes avec Corinne Dacla. Et bien sûr Avocats et Associés (France 2, 1998-2008), la plus durable, puisqu’elle est à l’antenne depuis bientôt 10 ans. Avant A&A, il ne me semble pas qu’aucune série française de longue durée ait mis en scène la vie quotidienne des avocats de manière crédible et documentée, en s’inspirant d’histoires vraies.
Une fiction remarquable gâchée par France
2
Depuis A&A, cependant, une autre série policière et judiciaire a exploré la société française avec, tenez-vous bien, plus de 100 épisodes en moins de 6 mois. Diffusée pour la première fois par France 2 au premier semestre 2006, Préjudices était construite comme un épisode de L&O : à la suite d’un fait divers, deux inspecteurs de police enquêtent et portent l'affaire devant un magistrat instructeur.
Les épisodes étaient courts (22 minutes) et le plus souvent consacrés à des affaires moins spectaculaires que celles des séries américaines, mais la série créée par Michel Reynaud avait beaucoup de qualité, à commencer par l’authenticité des situations et des procédures décrites, sans emphase ni dramatisation à outrance.
Pour une fois, on voyait comment se passait une enquête et une instruction (et, pour avoir personnellement fait l’objet d’une perquisition, d’un interrogatoire par un juge d’instruction et d'un passage au tribunal, je peux témoigner que c'était plus vrai que nature…) Préjudices n’était pas seulement la première série qui parlait de la justice de manière extrêmement réaliste (en donnant, comme le fait Law & Order, un point de vue différent à chacun des personnages) mais aussi la première (à ma connaissance) qui parlait de la place de la police et de la justice dans la vie quotidienne de gens comme vous et moi.
La production de cette excellente série que vous n'avze probablement pas vue illustre de plus la clairvoyance extrême (je suis sarcastique…) des responsables de la fiction de France 2. Voilà en effet une équipe qui, avec la moitié du budget par épisode de la redoutable Plus Belle la Vie (France 3), réussit à tourner en un temps record 115 épisodes passionnants.
Malgré leur diffusion en fin d’après-midi (entre 18 et 19 heures) ils ont attiré une meilleure audience que Friends dans la même case ! Croyez vous que les responsables de la fiction France 2 se soient dit : « Voilà des gens créatifs ! Puisqu’ils sont capables de créer une série aussi bonne en 115 épisodes de 22 minutes, on va leur donner le même budget l’an prochain en leur demandant cette fois-ci de faire la première série française en 22 épisodes de 52 minutes » ?
Eh bien non. C’est pourtant ce que je me suis dit, moi. Mais je ne suis pas responsable des fictions à France 2. Je ne dois pas être assez intelligent pour ça.
Martin Winckler
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Si vous voulez en savoir plus sur Préjudices, lisez cet article : http://www.martinwinckler.com/article.php3?id_article=785. Si vous voulez la voir ou la revoir, elle repasse en ce moment (octobre 2007) sur France 4.
Next episode : Les séries que je déteste.
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