Je me demande si ce titre n’est pas d’emblée fallacieux, parce qu’il n’y a pas beaucoup de séries que je déteste. Il y a surtout des séries que je n’aime pas beaucoup, ou pas du tout.
Par exemple, je n’aime pas Julie Lescaut, que je
trouve moralisatrice, mal foutue mal écrit, mal
jouée. Mais qui regarde encore Julie Lescaut ?
Est-ce que c’est important d’aimer ou non Julie
Lescaut ? Est-ce que ça remet vraiment la culture
télévisuelle en question qu’on n’aime pas
Julie Lescaut. Si je disais que Madame Bovary est
un roman à l’eau de rose mal écrit, ou que
Citizen Kane est une pochade narcissique, on serait en
droit d’en discuter pied à pied. Mais Julie
Lescaut…
J’aimais bien les tout premiers Navarro, en 1989-90, quand Roger Hanin n’avait que 64 ans et ne les faisait pas. C’était sympa. Ça s’appelait alors Le Système Navarro, en référence au fait que le commissaire et ses mulets jouaient au Loto en éliminant tous les numéros qu’ils avaient toujours envie de jouer, puisque ceux-là ne sortaient jamais, et en gardant ceux dont personne ne voulait. J’ai dû regarder la série pendant deux ou trois ans – peut-être une douzaine d’épisodes. Et puis ça m’a fatigué, je trouvais ça trop répétitif. Mais à l’époque (je n’écrivais pas d’articles sur les séries encore), je m’étais dit que c’était vraiment bien. Je n’ai pas honte de le dire aujourd’hui, et j’aimerais bien en revoir quelques-uns pour savoir si je penserais toujours la même chose.
Je n’ai jamais aimé La Petite Maison dans la
Prairie, que j’ai toujours trouvée soporifique.
La VF lénifiante de M6 y est peut-être pour quelque
chose.
Alors que c’était l’une des séries les
plus encensées de son époque, je n’ai jamais
aimé Absolutely Fabulous, que je trouvais…
pas drôle, parce que les héroïnes m’y
semblaient caricaturales et je n’y trouvais pas le
soupçon de tendresse qui aurait permis de les rendre
supportables.
Je n’aime pas Seinfeld non plus parce que les personnages semblent n’y collectionner que les situations humiliantes ; or, je supporte mal de voir quiconque (même un personnage de fiction) se faire humilier, et encore moins se complaire dans l’humiliation. C’est pour la même raison que je n’aime pas Larry et son nombril (Curb your enthusiasm), qui est construite exactement sur le même thème, sur un mode encore plus pervers-narcissique puisque Larry David (créateur de Seinfeld…) s’y met lui-même en scène…
Je déteste, mais alors profondément, Un gars, une
fille (version France 2, car la version
québécoise est épatante, aux antipodes de ce
qu’on nous a asséné ici) et Samantha
Oups ! que je trouve vulgaires, racoleuses,
hypocrites, sexistes et d’une franchouillarderie telle
qu’elles me donnent envie de fracasser des postes de
télé à la hache comme le faisait (en noir et
blanc) un personnage à la Choron dans Les Raisins
Verts de Jean-Christophe Averty, dans les années 60.
Autrement dit : elles m'énervent.
Je déteste profondément, mais alors plus que tout,
CSI : Miami que je considère comme une
série réactionnaire et crypto-fasciste, et le fait
que David Caruso ne dispose, en tout et pour tout, que de trois
expressions (les deux mains sur les hanches, le chaussage de
Ray-Ban et le « Keep me posted ») n’est
pas pour arranger les choses. Je l’ai regardée par
acquit de conscience pendant trois saisons. Le jour où
j’ai cessé, j’ai ressenti immédiatement
un immense soulagement. Comme un homme qui a perdu vingt kilos en
faisant un régime et se rend compte qu’il n’est
plus gêné pour monter les escaliers…
Je peux me permettre de dire sereinement que je n’aime pas
certaines séries parce qu’il m’arrive de
commencer par ne pas aimer une série et par apprendre,
ensuite, à l’apprécier. Je me souviens avoir
été très déçu en regardant deux
épisodes de Star Trek The Next Generation que
Christophe Petit (lui-même critique et animateur de la revue
Génération Séries pendant de
nombreuses années) avait choisis et m’avait fait voir
: je lui avais dit que ça me déplaisait parce que je
n’y retrouvais pas la série des années 60, que
j’aimais beaucoup. Christophe avait insisté en
m'expliquant que précisément, ce n'était
pas la série des années 60 mais une série
nouvelle, plus adulte plus subtile, en me conseillant de reprendre
depuis le début.
Finalement, j’ai regardé les 7 saisons de STTNG , les films, tout Deep Space Nine et une partie de Voyager, et je ne désespère pas de regarder aussi Enterprise même si elle ne vaut pas les trois autres… J’ai pareillement changé d’avis au sujet de Code Quantum, que mes enfants regardaient avec avidité et que je considérais d’un œil circonspect… jusqu’au moment où Christophe, encore lui, m’a proposé d’écrire un article à son sujet et où pressé par les uns et par les autres je me suis surpris à… la dévorer.
Pareillement, j’ai détesté Buffy contre les
vampires tant que je n’ai vu que des extraits en VF sur
M6, et je me suis mis à l’adorer quand j’ai
commencé (brièvement) à en voir des
épisodes en VO sur Série Club. Là, je me suis
rendu compte à quel point on sabote certaines séries
en France. Depuis, j’ai vu l’intégrale de
Buffy et celle d’Angel en DVD, et je suis
heureux d’avoir pu goûter à ces deux
chefs-d’œuvre avant de devenir un (trop) vieux con.
J’ai même le sentiment qu’elles m’ont
aidé – et m’aident encore – à ne
pas vieillir trop vite.
Quand je dis que "je n’aime pas" une série, ça
ne veut pas dire que je la condamne ou que je la considère
comme mauvaise ou que je méprise les gens qui la regardent
(Qui suis-je pour porter pareils jugements ?) :
heureusement, il faut de tout pour faire un monde. Je veux dire
simplement que je n’éprouve aucun plaisir, pas
même de l’intérêt à la regarder.
Et, pour reprendre l'exemple de CSI : Miami,
ça me gêne évidemment beaucoup, en raison de son
idéologie insuportable, qu’elle soit la série
la plus regardée au monde (Eh oui... Vous ne regrettez pas
l'époque où c'était Urgences ou
même Baywatch/Alerte à Malibu ?) mais
personne ne m’empêche de regarder autre chose et, je le
sais très bien, c’est parce que les chaînes
diffusent des programmes grand public qui leur rapportent beaucoup
d’argent qu’elles peuvent donner leur chance à
des séries qui plairont à un public plus
réduit.
Il m’est arrivé d’aimer une série puis de
ne plus l’aimer, parce que je me mettais à la
considérer d'un autre oeil, plus lucide, et qu’un
aspect qui m’avait d’abord échappé me la
rendait très déplaisante. Il m’est
arrivé de ne plus aimer une série,
définitivement ou temporairement, parce que sa
qualité avait baissé (Alias à partir
de la saison 3, la 5e saison d’Ally
McBeal, les saisons 7 et 8 de
Friends…).
Il m’est arrivé de ne pas connaître une série et de dire que je ne l’aimais pas, par provocation. Ainsi, j’ai longtemps dit et écrit pis que pendre sur X-Files - avec une assez mauvaise foi - parce que les gloses interprétatives de certains fans me paraissaient vraiment insupportables : je pensais qu’il y n’avait pas de quoi en faire un fromage. Comme j'étais à l'époque un critique écouté, les fans m'en voulaient beaucoup. Sur les forums, certains menaçaient de me faire enlever par une soucoupe volante. Pour que je comprenne ma douleur.
Et puis j’ai fait deux rencontres : d’abord, celle d’une enseignante amatrice de X-Files, Séverine Barthes, qui portait sur The X-Files un regard nuancé et m’a aidé à comprendre que c’était une bonne série, inégale mais souvent très intéressante, terriblement desservie par sa VF (l'humour et l'ironie des dialogues y disparaît complètement) ; plus tard, j’ai interviewé Frank Spotnitz, le bras droit et principal co-scénariste de Chris Carter. Son humour, son intelligence et sa modestie à l’égard de The X-Files (il aurait préféré, comme beaucoup de connaisseurs, qu’elle s’arrête à la 7e saison…) m’ont incité à reconsidérer ma position. Et grâce au DVD, j'ai pu regarder des épisodes choisis. Pour finir, j’ai même écrit une nouvelle, Le Mensonge est ici (reprise dans le recueil portant le même titre, chez Librio) en hommage à The X-Files et dont le personnage principal est Frank Spotnitz lui-même… Depuis, il n'y a plus d'OVNI au-dessus de ma maison.
Quand on est amené à rencontrer les gens qui
écrivent ou produisent des séries, on regarde leur
travail autrement, bien sûr, avec plus ou moins de
bienveillance et/ou d’intérêt, selon la
qualité du contact qu'on a eu avec eux.
Ainsi, il y a quelques années, j’ai eu la chance de me rendre sur les plateaux de plusieurs séries produites par Touchstone, la section télévision de Disney. Le voyage de presse dont je faisais partie a rencontré les producteurs et acteurs d’Alias et de Scrubs (dont c’était la première saison), de la magnifique mais méconnue Once & Again (qui allait cesser peu de temps après), de Felicity et d’une comédie avec Jim Belushi intitulée According to Jim.
J’étais déjà conquis par Once & Again et Scrubs, et je me souviens de la rencontre avec leurs créateurs et leurs acteurs comme d’un moment de pur bonheur tant ils étaient drôles, intelligents et totalement en accord avec ce qu’on voyait sur l’écran. Pour Alias, ça n’a pas été la même chose. Comme beaucoup de spectateurs, j’avais été très impressionné par les premiers épisodes, que je trouvais spectaculaires et très réussis. Mon sentiment a beaucoup changé quand je me suis trouvé face à J.J. Abrams. Lorsque, les jours précédents, j’avais décrit Scrubs comme un Urgences loufoque à son créateur Bill Lawrence, ou dit combien je trouvais Once & Again encore plus abouti que My So-Called Life à son co-créateur, Marshall Herskowitz, je les avais entendus me répondre modestement que ça leur faisait très plaisir.
Croyant faire un compliment à Abrams (dans mon esprit, c’en était un) j’ai évoqué Mission : Impossible et les James Bond pour lui dire tout le bien que je pensais de sa série. Il m’a répondu sur un ton assez sec qu’il n’avait jamais regardé Mission : Impossible (« Non mais vous m’avez bien regardé ? » m’a-t-il fusillé du regard…) et que « Oui, en apparence, tous les films d’espionnage se ressemblent ». Sous-entendu : « Vous n’êtes même pas assez intelligent pour voir ce que ma série a d’original. » Et puis il s’est tourné vers un autre journaliste et ne m’a plus adressé la parole.
Ça ne m’a pas empêché de l’écouter attentivement. A la fin de la matinée, je m'étais forgé une opinion sans doute excessive, mais tenace, et que rien n’est venue détromper depuis (pas même Mission : Impossible III ou l’épouvantable perspective du prochain film Star Trek) : celle que J.J. Abrams était (à l’époque du moins) un petit con prétentieux à qui les chevilles venaient de gonfler bien trop vite. Depuis, je n’ai pas très envie de regarder les séries auxquelles son nom est associé. (Non, même pas Lost, désolé...)
Finalement, c’est comme quand un écrivain passe à la télé. Et, bien que je ne sois pas souvent passé à la télé pour parler de mes livres de littérature, j’imagine que ça a bien dû arriver avec moi : si on trouve le gaillard prétentieux et antipathique, on n’a pas envie d’acheter ses livres.
Il y a des séries que je n’aurais pas
dû aimer. Oz fait partie du lot.
C’’est une série qui me faisait peur, par la
violence de son contenu et de son traitement, et je n’ai
jamais pu la regarder autrement que seul, tant je redoutais
l’effet de sa violence sur celles ou ceux qui auraient pu la
regarder avec moi. Et pourtant je l’ai regardée
jusqu’au bout, quand j’ai compris que cette violence
n’était pas un effet décoratif, mais le sujet
même de la série : la violence des relations
humaines, amour inclus. Et je suis heureux de l’avoir
regardée, même si je sais que je ne la regarderai
probablement jamais plus : il y a ainsi des films ou des
romans qu’on est heureux de connaître, de par
l’expérience marquante qu’ils nous ont fait
vivre… mais qu’on n’a pas envie de
renouveler.
Pendant longtemps, j’ai trouvé Les Soprano insupportable. Je ne comprenais pas qu’on puisse faire d’un mafioso, assassin sans scrupule, le héros d’une chronique. Alors je ne l’ai pas regardée. Mais j’ai écouté ce qu’on me disait, j’ai lu les critiques anglo-saxons et j’ai eu un jour l’occasion d’interviewer David Chase, son créateur. Je lui ai demandé comment il avait eu l’idée de la série. Sa femme était présente (ils étaient en vacances à Paris tous les deux). Elle a dit « Est-ce que je peux répondre ? » J’ai souri, j’ai regardé Chase, il a dit : » Elle peut vous raconter, c’est de sa faute. » Et sa femme poursuit : « Il essayait d’écrire une série qui parle d’un scénariste de télé, et il ne trouvait pas comment faire. Je lui ai dit : ‘Tu as des relations tellement compliquées avec ta mère, tu devrais écrire une série sur les relations entre un scénariste de télé et sa mère. Tu sauras exactement quoi dire.’ » Et David Chase enchaîne : « J’ai trouvé que c’était une très bonne piste. Mais au bout d’un moment, je me suis dit que ça ne marchait pas. Et puis j’ai eu l’idée de transformer le scénariste en mafioso. Et voilà… »
Or, Nancy Marchand, la comédienne qui interprète le rôle de Livia Soprano, la mère de Tony, est décédée entre la 1ère et la 2e saison. Cela aurait pu ruiner complètement le projet initial si David Chase n’avait pas été un vrai créateur. Il a surmonté cette disparition et a fait des Soprano l’une des productions les plus accomplies de la télévision.
Il y a quelques semaines, j’ai regardé le dernier épisode des Soprano, après qu’il a été diffusé sur HBO. J’avais entendu dire que la fin, plutôt abrupte pour le spectateur à défaut de l’être pour le personnage, avait fait hurler. Cette fin, je l’ai trouvée extrêmement audacieuse et, contrairement à beaucoup de critiques, d’une grande sobriété, d’une grande humilité. Du coup, je me suis dit qu’il était peut-être temps de surmonter mes préjugés. J’ai commandé le coffret des quatre premières saisons. Et, dès qu’il est arrivé, je me suis mis à regarder. J’en suis au sixième épisode. C’est vachement bien.
Il y a sept ans, quand la série a commencé, je n’étais probablement pas prêt. Comme quoi, une bonne série, c’est comme un bon vin ou un bon roman.
Pour l’apprécier, il faut la laisser vieillir un peu.
Et mûrir entretemps.
Martin Winckler



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