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Je ne regarde plus la télé - par Martin Winckler  posté le mercredi 24 octobre 2007 12:39


Il y a dix ans, quand j’ai commencé à tenir une page hebdomadaire sur les séries (la première dans la presse française) dans Télécâble Satellite Hebdo, je passais beaucoup de temps devant la télévision. Je regardais rarement des émissions à l’heure où elles passaient. Quand on a des enfants, on peut difficilement être disponible à l’heure du film. Mais grâce à mon premier magnétoscope, acheté en 1982 ou 1983, je n’étais plus enchaîné et je pouvais aller me coucher sans regretter de rater Le Signe de Zorro à « La Dernière Séance » ou redouter de m’endormir devant un Jacques Tourneur rare diffusé par Patrick Brion dans son Cinéma de Minuit.

 

Mes enfants, tous nés depuis 1981, n’ont jamais été enchaînés au poste non plus. Ils ont très vite pris l’habitude de regarder des films ou des séries enregistré(e)s, le plus souvent en VO sous-titrée, ce qui leur a appris à lire le français et a probablement fait beaucoup pour leur compréhension de l’anglais bien avant que MTV et les autres chaînes musicales ne se mettent à diffuser des clips… Et quand ils avaient jeté leur dévolu sur une émission particulière, quotidienne ou hebdomadaire, ils savaient qu’on peut toujours l’enregistrer et la regarder plus tard, si on en a toujours envie, ce qui permet de ne pas empiéter sur les tâches plus urgentes ou sur les moments de partage familial (repas ou autre).

 

La grande vertu du magnétoscope, à bandes ou numérique, c’est qu’en repoussant la vision d’une émission à plus tard, il relativise et permet de distinguer le vrai désir du faux. Au fil des années, j’ai constaté que lorsque j’avais vraiment envie de voir quelque chose, je finissais toujours par le regarder. Quand le désir était passager, induit par les circonstances ou les bandes-annonces de la chaîne… les cassettes s’entassaient et je finissais par réenregistrer autre chose dessus.

 

Entre 1998 et 2005, j’ai fait tourner quatre magnétoscopes qui enregistraient en permanence douze à quinze émissions par semaine. Pour des raisons professionnelles (les séries que je regardais par plaisir et chroniquais), personnelles (des films à voir ou à revoir), familiales (dessins animés, films d’aventures, westerns, documentaires etc). De plus, les chaînes m’envoyaient régulièrement, en avant-première, les premiers épisodes des nouvelles séries qu’elles allaient diffuser. J’achetais aussi sur Amazon.com d’anciennes séries alors rééditées au compte-gouttes. Au fil des années, j’ai ainsi accumulé des centaines de cassettes vidéo, soigneusement rangées dans des placards spécialement conçus à cet effet.

 

Peu à peu, je n’ai plus regardé de films à la télévision : les éditions DVD sont tellement plus intéressantes. Je n’ai plus regardé le journal télévisé (ou alors seulement celui d’Euronews, plus ouvert sur le monde) : l’inanité des journaux français m’est devenue insupportable. Je n’ai plus regardé d’émissions littéraires – d’ailleurs, elles ont pratiquement disparu. Je n’ai jamais regardé les émissions politiques et encore moins les résultats d’élections qui me sont toujours apparu comme le degré zéro de l’information. Côté documentaires, j’adore tout ce qui se passe sous la mer, mais au bout d’un moment, il faut quand même que je remonte à l’air libre. Les jeux me laissent indifférent depuis que Monsieur Cinéma a disparu de l’antenne et les émissions de variétés m’insupportent - quant au sport, j’ai fini par me lasser du tennis.

 

De sorte que, depuis un bon bout de temps, je ne m’assieds plus devant mon poste que pour regarder des séries, américaines le plus souvent, britanniques de temps à autre. C’est comme ça que j’ai pu, en quinze ans, voir l’intégralité des quatre Law & Order (quelque chose comme 700 épisodes en tout), dix saisons d’Urgences, et à peu près la même quantité de Friends, de Frasier, et d’Everybody Loves Raymond, une vingtaine de saisons des diverses Star Trek, j’en passe… Et ça, c’est en plus des fictions sur lesquelles il fallait aussi que je jette un coup d’œil pour en dire du bien ou en dire pis que pendre ou, au pire, pour ne rien en dire parce que vraiment elles n’en valaient pas la peine – et alors, j’avais vraiment perdu mon temps.

 

Peu à peu, le paysage audiovisuel a malheureusement changé : les quelques chaînes qui, à la fin des années 90, passaient des séries en VOST (Série Club, Comédie !, Téva) se sont mises à ne plus diffuser que des VF, tandis que Jimmy, pionnière en son temps, voyait certains de ses fleurons confisqués par Canal +, de Spin City à Seinfeld et ses possibilités d’achats se réduire comme peau de chagrin.

 

Pour moi aussi, du jour au lendemain, tout a changé, lorsque j’ai perdu la page séries hebdomadaire que j’avais créée pour Télécâble. En raison d’une restructuration du groupe de presse et pour cause de convention collective, j’ai dû laisser ma place à un autre journaliste. (Comme ile est malheureusement beaucoup moins engagé et rigoureux – d’aucun diront « obsessionnel » - que je ne le suis dans le traitement de l’information, j’ai aussi perdu toute envie d’acheter Télécâble Hebdo… Brusquement libéré de la quasi-obligation hebdomadaire de regarder beaucoup de fictions qui, pour certaines, ne m’intéressaient pas du tout, je me suis senti revivre. Comme le critique gastronomique de Ratatouille après avoir perdu son boulot, j’ai retrouvé ma liberté… et le goût de regarder des séries pour le plaisir. Et j’ai pu enfin choisir, de manière beaucoup plus radicale qu’avant, non seulement ce que je regarde, mais la manière de le regarder.

 

Plutôt que d’enregistrer des séries mal diffusées, mal doublées et programmées n’importe comment (Vous qui regardez l’une ou l’autre des CSI en prime-time, vous avez sans doute oublié qu’il y a deux ans seulement, elles passaient encore après l’émission de variété de prime-time, à vingt trois heures trente, et souvent avec vingt-cinq minutes de retard…) j’ai pu, grâce au DVD et au DivX, me mettre à regarder les séries qui m’intéressent (et seulement celles-là) dans de bonnes conditions : en VO, en scope, dans l’ordre, sans coupes. Et si je veux simplement « échantillonner », le streaming proposé par de nombreux sites de chaînes est fait pour ça…

 

Je ne suis plus prisonnier des diktats de la diffusion (je n’achète même plus de magazine télé…) Je ne suis plus enchaîné à la publicité. Je ne suis plus obligé de bouffer la fin d’une émission indigeste en attendant celle que je veux voir. Bref, je ne subis plus, je déguste. Et j’ai de quoi faire : entre les sorties de DVD qui suivent de près la fin de saison d’une production récente et les intégrales de séries anciennes, j’en ai assez pour les vingt ans qui viennent… Que dis-je ? J’en ai assez pour tenir jusqu’à la fin de ma vie ! Enfin, en supposant que je cesse d’écrire, d’aller à l’hôpital deux fois par semaine, de voir les copains, d’aller au bowling ou à la piscine avec les enfants et d’assumer toutes les tâches matérielles qui encombrent la vie quotidienne. En supposant que je cesse de vivre, quoi !

 

Depuis que  je ne regarde plus que des séries, et que pour le plaisir (oui, et aussi pour en parler dans des bouquins, bien sûr, mais comme je dirige des bouquins collectifs, je laisse d’autres que moi traiter les séries que je n’ai pas envie de regarder…) je me suis remis à lire. Et une fois par semaine, je vais faire du bowling et je joue avec le club local. Et depuis quelques temps, je me remets à avoir envie d’aller au cinéma.

 

Tiens, d’ailleurs, la cinémathèque propose une rétrospective Sacha Guitry en ce moment, voyons le programme…


« Mmoui (voix de Sacha) c’est bien intéressant, tout ça… il faudrait décidément que j’aille y faire un tour… Car, Mon Dieu, pendant ce temps-là, l’intégrale des Soprano ne s’envolera pas, n’est-ce pas ? »

 

Martin Winckler

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PS  : Si vous voulez savoir ce qui sort en zone 1, allez jeter un œil sur www.tvshowsondvd.com, vous m’en direz des nouvelles. Jusqu'à aujourd'hui je pensais qu'il n'y avait pas de site français équivalent mais deux des trois premiers lecteurs de cet articles m'indiquent que si : www.dvdseries.net, quelle bonne nouvelle !
 

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  Prochains épisodes :

- Télécharger ou ne pas télécharger ?

- Les séries télévisées comme outil pédagogique.

- La critique de séries existe-t-elle en France ?

 

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Tous les commentaires de l'article:
Je ne regarde plus la télé - par Martin Winckler

  • emmanuelle mailto

    dim 28 oct 2007 21:32

    Pour moi, il n'y a rien de mieux que les documentaires. Donc oui, vive Arte et France 5, mais aussi France 2, 13eme rue...et quelques chaines du satellite.
    Pas des documentaires pourris de TF1 sur les jeunes en banlieue, pas des documentaires sur comment construire sa maison tout seul.

    Des documentaires comme celui de Sandrine Bonnaire sur sa soeur autiste, ça, c'est un petit bijou : on découvre une réalité qu'on en soupconnait pas, et on est intéressé, ému. Tant de choses dans la vie, sur cette terre, nous sont inconnus, et parfois si proches de nous.

  • Alexis Z

    sam 27 oct 2007 00:30

    Je n'aime ni Sacha Guitry, ni Sacha Distel : trop misogyne, trop chanteur. Ah ! S'ils pouvaient tous les deux se taire et jouer de la guitare...
    Sinon vous savez il y a aussi d'excellentes choses sur Arte et la 5, par exemple !

  • Seccotine

    jeu 25 oct 2007 13:07

    J'aime beaucoup l'idée d'un blog sur les séries télé, fait par un type qui regarde pas la télé pour des gens qui regardent pas la télé non plus. :o)

    A part ça, je crois que cette tendance à la disparition des VOST à la télé est en train de s'inverser : de plus en plus de gens se libèrent du hertzien en accédant au numérique, où la version multilingue trace son chemin, et même TF1 se met à la proposer pour les séries (bon, d'accord, j'en ai entendu parler qu'une fois, et c'était pour Heroes qui, en plus d'être franchement pas terrible, a probablement été diffusée dans le désordre, mais quand même, c'est un progrès, non ?)

    Maintenant, le problème c'est que je crains fort que les rares gens que ça intéresse soient déja passés à autre chose.

  • Lord mailto

    mer 24 oct 2007 21:23

    Je pense que le DVD à changer beaucoup le mode de visionage pour une partie d'entre nous. Personnellement je n'ai plus de cable d'antenne, j'ai une télé pour regarder mes dvd et m'extasier devant God of War et Metal Gear Solid^^

    Par ailleurs je pense que les séries ont profité de ce nouveau support pour toucher un public qui ne s'intéressait pas à elle jusque là. Je pense avant tout aux cinéphiles en fait.

    Je ne m'aventurerais pas à établir une généralité à ma seule expérience mais j'ai pu constater de nombreuse fois que des amis avant tout brancher par le cinéma découvraient des séries grâce au dvd. Car "là je peut les regarder quand j'en ai envie".

  • Arnaud J. Fleischman

    mer 24 oct 2007 14:18

    Tout pareil (ou presque). Je ne regarde que rarement la télé, il n'y a que Groland qui me fait m'asseoir devant mon poste, et opération Frisson, mais là, comme c'est disponible en téléchargement...
    Pour le reste, vive les DVD. Quel plaisir de voir pour la première fois Twin Peaks et Mission: Impossible en VO. Quel plaisir de passer une heure par semaine avec le président Bartlett (c'est autre chose que le notre). Bref, vive la télé, pour voir autre chose que des émissions de télé.

    Et comme je ne suis pas sur Paris, Sacha, ce serra aussi en DVD.