Il y a dix ans, quand j’ai commencé à tenir une page hebdomadaire sur les séries (la première dans la presse française) dans Télécâble Satellite Hebdo, je passais beaucoup de temps devant la télévision. Je regardais rarement des émissions à l’heure où elles passaient. Quand on a des enfants, on peut difficilement être disponible à l’heure du film. Mais grâce à mon premier magnétoscope, acheté en 1982 ou 1983, je n’étais plus enchaîné et je pouvais aller me coucher sans regretter de rater Le Signe de Zorro à « La Dernière Séance » ou redouter de m’endormir devant un Jacques Tourneur rare diffusé par Patrick Brion dans son Cinéma de Minuit.
Mes enfants, tous nés depuis 1981, n’ont jamais été enchaînés au poste non plus. Ils ont très vite pris l’habitude de regarder des films ou des séries enregistré(e)s, le plus souvent en VO sous-titrée, ce qui leur a appris à lire le français et a probablement fait beaucoup pour leur compréhension de l’anglais bien avant que MTV et les autres chaînes musicales ne se mettent à diffuser des clips… Et quand ils avaient jeté leur dévolu sur une émission particulière, quotidienne ou hebdomadaire, ils savaient qu’on peut toujours l’enregistrer et la regarder plus tard, si on en a toujours envie, ce qui permet de ne pas empiéter sur les tâches plus urgentes ou sur les moments de partage familial (repas ou autre).
La grande vertu du magnétoscope, à bandes ou numérique, c’est qu’en repoussant la vision d’une émission à plus tard, il relativise et permet de distinguer le vrai désir du faux. Au fil des années, j’ai constaté que lorsque j’avais vraiment envie de voir quelque chose, je finissais toujours par le regarder. Quand le désir était passager, induit par les circonstances ou les bandes-annonces de la chaîne… les cassettes s’entassaient et je finissais par réenregistrer autre chose dessus.
Entre 1998 et 2005, j’ai fait tourner quatre magnétoscopes qui enregistraient en permanence douze à quinze émissions par semaine. Pour des raisons professionnelles (les séries que je regardais par plaisir et chroniquais), personnelles (des films à voir ou à revoir), familiales (dessins animés, films d’aventures, westerns, documentaires etc). De plus, les chaînes m’envoyaient régulièrement, en avant-première, les premiers épisodes des nouvelles séries qu’elles allaient diffuser. J’achetais aussi sur Amazon.com d’anciennes séries alors rééditées au compte-gouttes. Au fil des années, j’ai ainsi accumulé des centaines de cassettes vidéo, soigneusement rangées dans des placards spécialement conçus à cet effet.
Peu à peu, je n’ai plus regardé de films à la télévision : les éditions DVD sont tellement plus intéressantes. Je n’ai plus regardé le journal télévisé (ou alors seulement celui d’Euronews, plus ouvert sur le monde) : l’inanité des journaux français m’est devenue insupportable. Je n’ai plus regardé d’émissions littéraires – d’ailleurs, elles ont pratiquement disparu. Je n’ai jamais regardé les émissions politiques et encore moins les résultats d’élections qui me sont toujours apparu comme le degré zéro de l’information. Côté documentaires, j’adore tout ce qui se passe sous la mer, mais au bout d’un moment, il faut quand même que je remonte à l’air libre. Les jeux me laissent indifférent depuis que Monsieur Cinéma a disparu de l’antenne et les émissions de variétés m’insupportent - quant au sport, j’ai fini par me lasser du tennis.
De sorte que, depuis un bon bout de temps, je ne m’assieds plus devant mon poste que pour regarder des séries, américaines le plus souvent, britanniques de temps à autre. C’est comme ça que j’ai pu, en quinze ans, voir l’intégralité des quatre Law & Order (quelque chose comme 700 épisodes en tout), dix saisons d’Urgences, et à peu près la même quantité de Friends, de Frasier, et d’Everybody Loves Raymond, une vingtaine de saisons des diverses Star Trek, j’en passe… Et ça, c’est en plus des fictions sur lesquelles il fallait aussi que je jette un coup d’œil pour en dire du bien ou en dire pis que pendre ou, au pire, pour ne rien en dire parce que vraiment elles n’en valaient pas la peine – et alors, j’avais vraiment perdu mon temps.
Peu à peu, le paysage audiovisuel a malheureusement changé : les quelques chaînes qui, à la fin des années 90, passaient des séries en VOST (Série Club, Comédie !, Téva) se sont mises à ne plus diffuser que des VF, tandis que Jimmy, pionnière en son temps, voyait certains de ses fleurons confisqués par Canal +, de Spin City à Seinfeld et ses possibilités d’achats se réduire comme peau de chagrin.
Pour moi aussi, du jour au lendemain, tout a changé, lorsque j’ai perdu la page séries hebdomadaire que j’avais créée pour Télécâble. En raison d’une restructuration du groupe de presse et pour cause de convention collective, j’ai dû laisser ma place à un autre journaliste. (Comme ile est malheureusement beaucoup moins engagé et rigoureux – d’aucun diront « obsessionnel » - que je ne le suis dans le traitement de l’information, j’ai aussi perdu toute envie d’acheter Télécâble Hebdo… Brusquement libéré de la quasi-obligation hebdomadaire de regarder beaucoup de fictions qui, pour certaines, ne m’intéressaient pas du tout, je me suis senti revivre. Comme le critique gastronomique de Ratatouille après avoir perdu son boulot, j’ai retrouvé ma liberté… et le goût de regarder des séries pour le plaisir. Et j’ai pu enfin choisir, de manière beaucoup plus radicale qu’avant, non seulement ce que je regarde, mais la manière de le regarder.
Plutôt que d’enregistrer des séries mal diffusées, mal doublées et programmées n’importe comment (Vous qui regardez l’une ou l’autre des CSI en prime-time, vous avez sans doute oublié qu’il y a deux ans seulement, elles passaient encore après l’émission de variété de prime-time, à vingt trois heures trente, et souvent avec vingt-cinq minutes de retard…) j’ai pu, grâce au DVD et au DivX, me mettre à regarder les séries qui m’intéressent (et seulement celles-là) dans de bonnes conditions : en VO, en scope, dans l’ordre, sans coupes. Et si je veux simplement « échantillonner », le streaming proposé par de nombreux sites de chaînes est fait pour ça…
Je ne suis plus prisonnier des diktats de la diffusion (je n’achète même plus de magazine télé…) Je ne suis plus enchaîné à la publicité. Je ne suis plus obligé de bouffer la fin d’une émission indigeste en attendant celle que je veux voir. Bref, je ne subis plus, je déguste. Et j’ai de quoi faire : entre les sorties de DVD qui suivent de près la fin de saison d’une production récente et les intégrales de séries anciennes, j’en ai assez pour les vingt ans qui viennent… Que dis-je ? J’en ai assez pour tenir jusqu’à la fin de ma vie ! Enfin, en supposant que je cesse d’écrire, d’aller à l’hôpital deux fois par semaine, de voir les copains, d’aller au bowling ou à la piscine avec les enfants et d’assumer toutes les tâches matérielles qui encombrent la vie quotidienne. En supposant que je cesse de vivre, quoi !
Depuis que je ne regarde plus que des séries, et que pour le plaisir (oui, et aussi pour en parler dans des bouquins, bien sûr, mais comme je dirige des bouquins collectifs, je laisse d’autres que moi traiter les séries que je n’ai pas envie de regarder…) je me suis remis à lire. Et une fois par semaine, je vais faire du bowling et je joue avec le club local. Et depuis quelques temps, je me remets à avoir envie d’aller au cinéma.
Tiens, d’ailleurs, la cinémathèque propose une rétrospective Sacha Guitry en ce moment, voyons le programme…
« Mmoui (voix de Sacha) c’est bien intéressant, tout ça… il faudrait décidément que j’aille y faire un tour… Car, Mon Dieu, pendant ce temps-là, l’intégrale des Soprano ne s’envolera pas, n’est-ce pas ? »
Martin Winckler
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PS : Si vous voulez savoir ce qui sort en zone 1,
allez jeter un œil sur www.tvshowsondvd.com, vous
m’en direz des nouvelles. Jusqu'à aujourd'hui je
pensais qu'il n'y avait pas de site français
équivalent mais deux des trois premiers lecteurs de cet
articles m'indiquent que si : www.dvdseries.net, quelle bonne nouvelle !
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Prochains épisodes :
- Télécharger ou ne pas télécharger ?
- Les séries télévisées comme outil pédagogique.
- La critique de séries existe-t-elle en France ?

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