1/2 – L’histoire, la loi et les réalités inavouées
Du plus loin qu’il m’en souvienne, j’ai toujours vécu dans un monde où l’on pratiquait le partage culturel. Règlementé ou non.
Une histoire récente riche en échanges culturels…
Entre 1963 et 1972, je suis allé toutes les semaines ou presque à la bibliothèque pour Tous de mon quartier, y emprunter des bandes dessinées ou des romans tout frais achetés à la librairie voisine.
À la fin des années 60, lorsque les premiers magnétophones à cassettes sont apparus (les « mini-K7 », comme on les appelait), j’enregistrais déjà mes émissions de radio favorites sur un magnétophone à bandes. Un de mes amis, « Grec » Decoudun, peintre et musicien de son état, enregistrait couramment les émissions de Jazz sur France Musique. Il m’a fait découvrir de bien belles choses. Et j’ai dans mes cartons des centaines de cassettes enregistrées, repiquées, dupliquées contenant de la musique, des émissions littéraires, des feuilletons radiophoniques…
J’ai eu un magnétoscope très tôt, vers 1983, il me semble. Pas aussitôt que mon collègue critique Alain Carrazé, qui si je me souviens bien s’est acheté son premier magnéto vers 1979… c'est-à-dire quasiment l’année où on a commencé à en commercialiser en France. Avec mon magnétoscope, j’ai enregistré des centaines de films, d’émissions et de séries télé. Je n’en ai jamais fait commerce, mais j’en ai prêté des dizaines, à d’innombrables amis et correspondants.
Entre 1995 et 2005, Debbie White, une correspondante internet américaine que je n’avais jamais rencontrée alors, et que je n’ai jamais rencontrée depuis… , m’a enregistré toutes les semaines les trois séries Law & Order de NBC. Elle m’envoyait les cassettes deux fois par an, en échange de quoi je lui envoyais mes livres sur les séries.
A partir de 2004, deux de mes lecteurs fans de séries m’ont expliqué qu’ils téléchargeaient des séries et m’ont proposé de m’en faire profiter, en me gravant les épisodes qui m’intéressaient. À l’époque, le téléchargement était un phénomène balbutiant, en France. Depuis, il s’est beaucoup développé.
Si j’ai fait ce long préambule, c’est pour rappeler que la copie privée – et son partage non commercial – est un phénomène qui n’est pas récent et ne date pas de l’internet. Il s’est seulement largement étendu grâce à l’internet, car il se passe désormais de tout support matériel : on peut partager un fichier son ou vidéo sans avoir besoin de le véhiculer sur une cassette un CD ou un DVD.
Le téléchargement de fichiers vidéo : un statut juridique très clair
En première approximation, il y a trois formes de vidéo téléchargeables (j’en oublie peut-être, mais celles-ci sont les plus courantes).
1° les fichiers vidéo volontairement mis en ligne par leurs ayant-droits, sur des sites officiels ; ils sont visionnables en « streaming » ou bien téléchargeables, gratuitement ou de manière payante, pour être regardés sur un PC ou éventuellement gravés sur un DVD.
2° les fichiers vidéo enregistrés par des particuliers et dont les « torrents » sont mis en ligne sur des sites de P2P (peer-to-peer) ; lorsque ces fichiers vidéo sont issus d’un enregistrement direct (via un magnétoscope numérique) au moment de leur diffusion à la télévision, il s’agit initialement d’une copie privée. Mais cette copie mise en ligne est partagée avec des milliers de personnes. Ce qui en fait de la distribution sans autorisation des ayants-droits. Ce qui est illégal n’est pas la copie privée, mais la diffusion ou la distribution de cette copie à un grand nombre de personnes, gratuitement ou non. En effet, seul le détenteur du copyright peut, d’après la loi, autoriser la diffusion ou la distribution collective d’une production. Il en va de même pour un écrivain (ou pour son éditeur), à qui l’on doit demander l’autorisation de reproduire tout ou partie de ses textes dans un journal, sur un site ou dans un livre.
3° les copies pirates de DVD du commerce.
Pour les ayants-droits (détenteurs du copyright), le téléchargement non autorisé (les catégories 2 et 3 ci-dessus) est, ni plus ni moins, une activité illégale ; et l’accès illégal à un programme compromet la perception des revenus commerciaux qui découlent de la production de ces émissions.
De plus, comme me le faisait remarquer le producteur et scénariste René Balcer [1] la distribution de fichiers vidéo de séries par est lucrative pour les sites de P2P (qui arborent le plus souvent des bannières publicitaires), alors qu’elle ne rapporte rien aux producteurs de ces séries. Il s’agit donc d’un détournement.
Quel que soit l’angle par lequel on l’envisage, le statut juridique du téléchargement de fichiers mis en ligne sans l’autorisation des ayants-droit est clair : s’il n’y a pas accord des ayants-droit, la mise en ligne est illégale = c’est de la distribution sans autorisation ; certes, le téléchargement n’est pas illégal en soi ; mais les systèmes de P2P sont des systèmes d’échange : techniquement, on redistribue en même temps qu’on télécharge…
Une réalité complexe
Cela dit, on peut se demander pourquoi, de fait, il existe une certaine tolérance face aux échanges de fichiers. Bien sûr, il est très difficile de fermer tous les sites de P2P (ils rouvent ailleurs instantanément ; tous les pays n’ont pas la même réglementation, etc.). Mais il y a autre chose.
Les chaînes et les maisons de productions américaines ne sont pas radicalement opposées au principe de la mise en ligne et du téléchargement, bien au contraire. De plus en plus souvent, elles mettent à disposition du public, en streaming, sur leur propre site, les épisodes diffusés la veille. Pourquoi ? Pour favoriser la fidélisation du public à un programme qu’elles veulent lui faire regarder.
La mise en ligne d’un programme sans autorisation n’a pas du tout le même poids commercial selon qu’il s’agit de la copie pirate d’un film, d’une émission de télévision enregistrée en direct sur une chaîne gratuite, ou d’une émission originale issue d’une chaîne payante : dans ce dernier cas, le téléchargement ne lèse pas seulement les droits du producteur, mais aussi ceux du diffuseur (qui en principe ne propose ses programmes qu’à ses abonnés).
Le téléchargement illégal d'un film encore à l’écran ou dont la version vidéo n’est pas encore sortie compromet la vente des places ou des DVD. Mais le téléchargement d’un épisode de série, est-ce qu'il modifie beaucoup l’audience d’une chaîne ce soir-là ? Non, puisque le plus souvent, le téléchargement a lieu APRES la diffusion !
Aux Etats-Unis, regarder la télévision est depuis toujours une activité collective et interactive : les coupures publicitaires sont le moment où les spectateurs se lèvent pour aller aux toilettes, se déboucher une bière ou… appeler leurs copains pour leur dire « Regarde ce qu’il y a sur KSTP-5 !!! » Même si une grande partie des foyers américains sont équipés d'un accès internet, il paraît douteux que la majorité se mette d'un seul coup à cesser de regarder la télévision en direct, collectivement (en famille ou entre amis) et se mette à enregistrer des émissions qu'elle regarderait plus tard...ou pas du tout.
Pour les chaînes de télévision, les programmes sériels (fictions ou non) ne valent pas tant « à l’épisode » que sur la durée : c’est la fidélisation du spectateur qui compte. Cette fidélisation est souhaitée sur l’ensemble de la soirée : sur les chaînes américaines, entre 19 et 22 heures, on juge le résultat d’une émission non seulement sur sa capacité à attirer du public, mais à garder ou à accroître l’audience de l’émission qui précède. Elle est également souhaitée, bien sûr, pour l’ensemble de la chaîne et sur toute l’année.
Il faut noter également qu’aux Etats-Unis l’utilisation du TIVO (décodeur et magnétoscope numérique qui, en plus d’enregistrer les émissions… coupe les pubs ! ), déjà ancienne, est désormais prise en compte par les fameux sondages d’écoute de l’institut Nielsen. Autrement dit, les indices d’écoute ne tiennent plus seulement compte de l’audience immédiate, mais aussi de l’audience différée.
L’important, pour une chaîne est que l’on
parle le plus possible de ses émissions, pour que beaucoup
de personnes les regardent (en direct ou en différé)
et reviennent sur la chaîne la semaine suivante… Les
chaînes jouent en effet beaucoup, et sont en cela activement
relayées par les médias d’information, sur
l’attente du spectateur.
Le jeu de l'attente
Cette attente, elle cherchent non seulement à l’entretenir, mais le plus possible à la créer. Et dans une certaine mesure, la circulation des images sur le web les y aide.
Ainsi, depuis quelques années, il n’est pas rare, juste avant les débuts de la saison de diffusion, de voir apparaître sur les sites de P2P les épisodes pilotes, non encore diffusés, des séries en production. Nombre d’internautes ont ainsi pu voir, avant les débuts de la série sur ABC, le premier pilote de Desperate Housewives, dans lequel le rôle de Mary Alice Young, la narratrice fantôme, était tenu par Sheryl Lee. (L’actrice ayant décliné de tourner dans la série après que celle-ci a été retenue par ABC, Marc Cherry a dû confier le rôle à Brenda Strong et retourner avec elle les scènes du pilote dans lesquelles apparaissait Mary Alice.)
De même, pendant l’été 2007 quelques semaines avant la diffusion sur les networks, il était possible de télécharger (entre autres) les versions de travail des pilotes de Pushing Daisies, de Bionic Woman et de Aliens in America. Pour ce qui concerne les deux derniers, le spectateur a pu constater que certains acteurs avaient changé entre la version de travail et la version finalement diffusée. Pour Pushing Daisies, il n’est pas du tout exclu que le « buzz » extrêmement favorable dont la série bénéficiait dans les journaux et sur les sites internet ait été encore accentué par la diffusion préalable – et illégale – du pilote et par le bouche-à-oreille qui en a résulté.
Enfin, le succès inespéré de
Heroes sur NBC pendant la saison 2006-2007 ne semble pas
avoir été compromis, pendant cette même saison,
par le « téléchargement
massif » des épisodes. [2]
On est même en
droit de penser que le téléchargement a beaucoup fait
dans le milieu internaute (sensible aux comic-books, aux jeux
vidéos et aux séries) pour assurer le succès
de Heroes sur NBC...
Aujourd'hui même, 31 octobre 2007, j'ai découvert
que sur YouTube, des internautes avaient mis en ligne certains
suppléments inédits présents dans le coffret
de la 3e saison de Veronica Mars. Est-ce que la mise
en ligne (non réglementaire, j'en suis
sûr) de ces bonus va dissuader les fans de la série
d'acheter le coffret de la troisième saison ? Rien n'est
moins sûr....
De
sorte qu’on peut se demander si le
téléchargement d’épisodes de
séries, tant qu'il reste non lucratif et concerne
essentiellement des fans, est, pour les chaînes et les
maisons de production américaines, une si mauvaise
affaire que
ça.
Du côté du spectateur, il y a aussi beaucoup de choses à dire. Et en particulier ceci : télécharger des séries est un processus contraignant, coûteux en temps et en ressources informatiques. Ça prend de la place sur les disques durs et sur les DVD à graver, ça fait chauffer le graveur, et le résultat n’est jamais d’aussi bonne qualité que ce qu’on peut voir en DVD. Autant de raisons qui font du téléchargement de séries un phénomène le plus souvent ponctuel et restreint à une fraction très petite des spectateurs potentiels.
Ce qui m’amène à me poser deux questions : 1° pour quelles raisons pourrait-on avoir envie de passer du temps à télécharger des séries télévisées ? 2° Qu’est-ce que ça apporte, qu’est-ce que ça change, pour un spectateur, de regarder des séries télévisées téléchargées ?
(A Suivre…)
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Prochaines chroniques :
- Qu'est-ce que ça apporte de télécharger des séries ?
- "Flop" de Heroes sur TF1. Une explication personnelle...
- Les séries télé comme outil pédagogique
- La critique de séries existe-t-elle en France ?
[1] On lui doit les meilleures années de production de Law & Order et de Law & Order Criminal Intent, et la création de cette deuxième série.
[2] C'est au "téléchargement massif" que TF1 a attribué le relatif insuccès de Heroes lors de sa diffusion pendant l’été 2007 en France). J’ai une autre explication à avancer pour expliquer l’insuccès de Heroes sur TF1, mais je vous en parlerai une autre fois.

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