Télécharger des séries est un processus contraignant, aussi contraignant et coûteux en temps que le fait d’enregistrer avec un magnétoscope (il faut surveiller les programmes, rechercher les « torrents », les vérifier une fois chargés…) et en ressources informatiques. Ça prend de la place sur les disques durs et sur les DVD à graver, ça fait chauffer le graveur, et le résultat n’est jamais d’aussi bonne qualité que ce qu’on peut voir en DVD. Enfin, il faut du temps pour regarder les séries : télécharger, ça n’a pas du tout la même fonction que d’acheter des dizaines de coffrets de DVD et d’en remplir des étagères comme on le ferait avec des livres…
Autant de raisons qui font du téléchargement de séries un phénomène le plus souvent ponctuel et restreint à une mince fraction de spectateurs potentiels. Pourquoi ces spectateurs internautes consacrent-ils tant d’énergie au téléchargement ?
Je limiterai mon propos, pour simplifier, au téléchargement des séries américaines (et parfois, britanniques) par un internaute français.
Je supposerai, par ailleurs, qu’il n’existe plus de doute sur la richesse des séries en tant que forme d’expression artistique, et que le lecteur de ce blog sait qu’une fiction télévisée peut être aussi créative, provocatrice, subversive et marquante qu’un roman, un film ou une pièce de théâtre.
Parmi les lecteurs de romans (de nouvelles, de polars, de SF, de BD…) certains sont prêts à écumer les librairies ou les échopes de bouquinistes à la recherche d’une édition épuisée, d’un numéro de revue défraîchi, d’un volume dépareillé. Ce n’est pas l’objet imprimé qui les intéresse, mais le contenu, le texte dont ils connaissent l’existence sans jamais l’avoir tenu entre les mains, celui qu’ils découvrent par hasard, celui qu’ils ont voulu retrouver pour le relire. Il en va de même pour le cinéphile et le spectateur de séries.Je postule donc ici qu’il n’y a pas de différence de nature entre un amateur de séries télévisées, un cinéphile et un lecteur de romans ou de nouvelles. Tous sont des dévoreurs de fictions.
Qu’est-ce qu’on télécharge quand on télécharge un épisode de série ?
Les séries télévisées américaines ont un mode de production et de diffusion qu’on peut résumer de la manière suivante :
- il s’agit de fictions à épisodes produites spécifiquement pour la télévision sur commande d’un « Network » (réseau de chaînes affiliées au même groupe : ABC, CBS, CW, FOX, NBC) ou d’une chaîne câblo-satellitaire plus ou moins indépendante (HBO, FX, SCI-FI, USA, LIFETIME, SHOWTIME, TNT, AMC, etc.) ;
- leur format leur permet de s’inscrire dans des plages de 30 minutes d’antenne (comédies) ou de 60 minutes (dramas) ; en pratique, étant donné le temps d’antenne réservé aux annonceurs, la durée habituelle d’un épisode de comédie est à peu de chose près de 21 minutes, celle d’un épisode de drama de 42 minutes.
- elles sont diffusées pour la première fois le soir, entre 19h (on dîne tôt aux Etats-Unis) et 23 heures, sur un rythme hebdomadaire, à raison de 20-25 épisodes entre octobre et mai sur les Networks, de 8 à 13 épisodes en été ou en début d’année (donc, en décalage par rapport aux Networks) sur les chaînes câblées.
- elles peuvent durer de nombreuses années : Law & Order (New York District) entamera sa 18e année de diffusion en janvier prochain ; ER (Urgences) vient de commencer la 14e ; CSI (Les Experts) en est déjà à la 8e, etc.
(Les séries télévisées britanniques sont produites en général à un rythme moins soutenu : 6 à 8 épisodes par an, mais sont diffusés également à un rythme hebdomadaire et ont un format identique)
Toutes ces caractéristiques visent – et, parfois, assurent – la fidélisation du public, comme pour toute production culturelle de longue durée : on regarde une série assidûment comme les lecteurs de journaux et de magazines lisaient leur feuilleton quotidien à l’époque d’Eugène Sue ou l’aventure mensuelle de Sherlock Holmes dans The Strand Magazine.
Autrement dit : chaque épisode d’une série occupe une fonction narrative similaire à celle d’un chapitre de roman ou d’une nouvelle dans un recueil. Celui qui télécharge un épisode, chaque semaine, ne fait au fond que se procurer auprès d’un ou plusieurs spectateurs qui les ont vus et sont d’accord pour les partager, le dernier "chapitre" de Urgences, la dernière "nouvelle" de Law & Order en date.
Pour un spectateur français amateur de séries américaines, il est très difficile de regarder des séries récentes dans de bonnes conditions.
(Je ne parle pas ici des séries anciennes, qui, même
inédites en France, sont de plus en plus souvent
éditées en DVD)
En pratique, il n’est pas possible de regarder les chaînes américaines diffusant des séries. Ce n’est pas un problème technique : grâce au satellite, il y a dix ans déjà, France 2 a diffusé en pleine nuit, en même temps que NBC, le season premiere de la 4e saison d'Urgences, tourné en direct. Il y a quelques années, elle a remis ça avec le Super Bowl, la finale du championnat de football américain...
On peut concevoir sans peine tout plein de raisons pour que cet accès aux programmes américains ne soit pas permanent : les chaînes et les sociétés de productions américaines peuvent redouter que cette diffusion ne compromette la bonne exploitation commerciale ultérieure de leurs programmes – en particulier la vente aux chaînes françaises ; la France peut, de son côté, craindre que la diffusion « incontrôlée » de programmes d’information, de fictions ou de publicités américaines sur son territoire n’ait une influence néfaste sur son public… (Elle en a déjà, mais au moins, c’est de la faute des chaînes françaises…)
Ce qui est dommage, c’est que semblable diffusion ne soit pas possible, même sous forme payante (Personnellement, je préfèrerais payer pour regarder HBO que de recevoir TF1 gratuitement).
D’un autre côté, Il est actuellement impossible de voir l’immense majorité des séries américaines récentes à la télévision française dans de bonnes conditions ; parmi les éléments qui compromettent cette bonne vision des séries en France, citons : la censure d’épisodes et les coupes de scènes opérées par les chaînes hexagonales ; les VF (traduction et interprétation) bâclées ou carrément modifiées au mépris du respect des auteurs ; la diffusion en bouche-trou, à des horaires impossibles (journée, nuit) ou sur un rythme incohérent (deux ou trois épisodes à la fois, dans le désordre le plus complet) ; etc.
A noter que les séries britanniques font l’objet de la même censure de fait, puisque les grandes chaînes françaises (TF1, France Télévision) évitent soigneusement de diffuser les séries britanniques les plus audacieuses sur les canaux et aux heures de plus grande écoute.
Aujourd’hui, hormis l’achat de DVD plusieurs mois après la première diffusion, la seule possibilité offerte à l’amateur pour voir des séries américaines ou britanniques en « temps réel » (quand il ne vit pas dans leur pays de diffusion), c’est le téléchargement. C’est de plus la seule possibilité de regarder des séries au même rythme que les spectateurs auxquels elles sont destinées. En effet, la plupart des « torrents » d’épisodes de séries sont mis en ligne dès le lendemain de (et parfois quelques heures seulement après) leur diffusion.
Pourquoi vouloir regarder les séries au rythme de leur diffusion ?
La réponse est tellement simple et évidente qu’elle échappe complètement à ceux qui n’y connaissent rien : parce qu’elles sont faites pour être regardées comme ça !!!
Ainsi, même si elle ne sont pas les plus nombreuses, on peut comprendre clairement l’intérêt de regarder, en même temps qu’elles sont diffusées, les séries résolument feuilletonnantes, dont la narration est conçue pour se dérouler sur plusieurs épisodes ou sur toute une saison (24, Desperate Housewives, Heroes, Prison Break, pour ne citer que les plus connues) ; bien sûr, on peut attendre de tout voir en DVD, mais les deux modes de lecture ne sont pas identiques, car l’attente imposée au public par le rythme hebdomadaire détermine la manière dont ces séries sont conçues par leurs auteurs.
Il est donc légitime de dire qu’une série feuilletonnante peut se regarder de deux manières : séquentielle (un épisode par semaine) ou « à jet continu » (plusieurs épisodes - voire une saison - d’affilée). Exactement comme un feuilleton quotidien ou les nouvelles d’un auteur publiées en magazine.
Même lorsqu'elles ne sont pas feuilletonnantes, beaucoup
de séries diffusées entre octobre et mai sont
rythmées par des événements annuels qui
concernent soit les spectateurs, soit les chaînes
elles-mêmes, soit encore le pays tout entier
!
De manière variable en fonction du type de série (familiale ou non, réaliste ou fantastique, comique ou noire) beaucoup d'épisodes sont « calés » sur des repères temporels communs à tous les spectateurs américains :
- fêtes familiales ou communautaires (Thanksgiving, Halloween, Noël, jour de l’an) ;
- dates importantes pour les jeunes gens (rentrée scolaire, Saint Valentin, « spring break » (vacances de printemps des étudiants), remise des diplômes de fin d’études secondaires) ;
- manifestations sportives (Super Bowl), etc.
De plus, les scénaristes s’inspirant très souvent de faits de société contemporains (affaires judiciaires, faits divers marquants, débats politiques, conflits armés, etc.), les séries constituent en elles-mêmes un regard personnalisé, à peine décalé dans le temps, sur l’histoire contemporaine des Etats-Unis. En un sens, chaque série est plus ou moins une chronique individuelle ou collective de la société environnante.
Ainsi, entre 1990 et 2006, sous la ligne éditoriale de René Balcer Law & Order et L&O Criminal Intent ont procédé à un examen méthodique de nombreuses formes d'abus de pouvoir, tant individuelles que collectives, exercées au sein de la société américaine.
Tout récemment, au mois d’Octobre 2007, deux séries très regardées, diffusées sur deux chaînes concurrentes (Law & Order SVU, Without a Trace) ont consacré des épisodes marquants dénonçant la torture, l’une pratiquée par l’armée américaine, l’autre par la CIA.
La programmation et le fonctionnement commercial des chaînes influe aussi sur le contenu des séries : pendant les sweeps (périodes de mesure de l’audimat qui conditionnent la vente des espaces publicitaires), en novembre, en février et en mai, les chaînes appellent les sociétés de production à proposer des épisodes spéciaux, soit par leur forme (épisode double, crossover entre plusieurs séries, épisode en direct), soit par les guest-stars invitées, soit par leur contenu. La semaine du 7 novembre 2007, les séries de NBC ont consacré tout ou partie d’un de leurs épisodes au thème de l’écologie, la comédie 30 Rock ayant même accueilli le récent Prix Nobel de la Paix Al Gore.
Je voudrais enfin citer ne raison toute simple pour laquelle un amateur français de séries pourrait vouloir les regarder au rythme où elles sont diffusées : c’est, tout bonnement, son goût pour cette forme d’expression culturelle.
Il paraît parfaitement acceptable que le lecteur
français d’un quotidien ou d’une revue
américaine aille l’acheter dans une librairie
spécialisée quelques jours après de sa
parution, ou s’abonne pour le recevoir de manière
aussi régulière que s’il l’achetait sur
place. Le désir de regarder des séries
télévisées au rythme où elles sont
diffusées procède du même mécanisme, et
n’a rien en soi de particulier. Mais le regard porté
sur ces spectateurs de séries résulte de la mauvaise
image générale des programmes de
télévision, et non de la
« qualité » intrinsèque de ces
programmes. Selon que l’objet est
« noble » (journal, revue) ou
« méprisable » (émission de
télévision), celui qui s’y intéresse
régulièrement sera qualifié d’
« amateur », de « consommateur
» ou « d’accro ». En France, ce qui
est produit pour la télévision n’est le plus
souvent pas considéré par les
« élites intellectuelles » comme
étant aussi « noble », ni aussi
respectable, que ce qui est produit pour l’édition, le
cinéma ou le théâtre. Il s’agit
évidemment là d’un pur préjugé de
classe.
Du téléchargement comme acte subversif et esthétique
Je crois l’avoir suggéré jusqu’ici, pour le spectateur français amateur de séries, le téléchargement est moins une méthode destinée à « ne pas payer » (le téléspectateur américain ne paie pas non plus les séries qui lui sont proposées par les networks, et quand il s’abonne à une chaîne câblée, c’est pour bénéficier de l’ensemble de ses prestations, pas seulement des fictions) qu’un moyen d’accéder à des émissions qui ne lui sont pas proposées dans son pays.
Le téléchargement peut donc parfaitement être vu comme un acte éminemment subversif puisqu’il transgresse les réglementations du pays ou de la région et permet de voir les fictions telles qu’elles ont été montrées initialment, sans subir les manipulations (V.F., coupes, etc.) effectuées par les chaînes de seconde diffusion.
Il est par conséquent hypocrite de reprocher d’une part à un internaute français de télécharger des fictions américaines (qui ont souvent une grande portée politique et critique)… et de louer d’autre part l’internaute chinois, par exemple, qui recherche via l’internet une information libre et critique sur des sites occidentaux…
Du fait que les fichiers vidéo partagés en ligne (le téléchargement est un processus de distribution simultanée) ne contiennent pas de publicités, le téléchargement est également subversif en ce qu’il court-circuite le circuit commercial de distribution des fictions. On remarquera cependant que la suppression des publicités n’est pas le résultat du téléchargement, mais le fait du spectateur qui enregistre sans pub, grâce à un décodeur/enregistreur numérique programmable, l'épisode qu'il a ensuite l'intention de partager avec d'autres internautes.
Enfin, l'acte qui consiste à regarder des séries (téléchargées ou en DVD), sur un ordinateur portable en particulier, revêt également pour le spectateur un aspect esthétique, pour ne pas dire synesthésique.
La multiplicité des méthodes de diffusion des images permet en effet de choisir la distance du regard et de l’écoute : sur l’écran d’un ordinateur portable, les images occupent un champ de vision plus personnel, plus intime que l’est un écran de télévision ou de cinéma, et beaucoup plus lisible que celui celui des lecteurs de petite taille, type Ipod, pour lesquels existent désormais tout un marché de vidéos à télécharger.
Coiffé d’un casque audio, les mains posées sur le clavier ou la souris, les yeux fixés sur l’écran rectangulaire d’un ordinateur portable posé sur ses genoux le spectateur se trouve visuellement, auditivement, tactilement parlant à la fois autour et au centre de la fiction qu’il regarde.
Cette expérience de plongée dans une sorte de « caisson sensoriel » est-elle enfermement ou évasion ? Eh ! (comme dirait "Q" (1)) Les deux, Mon Capitan ! Le spectateur plongé dans une bonne série se met hors du temps et explore la réalité.
Ni plus, ni moins qu'un lecteur plongé dans un roman.
Martin Winckler
(1) Le "Q" de Star Trek, interprété par l'excellent John DeLancie, pas celui de James Bond
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Prochains épisodes :
- "Flop" de Heroes sur TF1. Une explication personnelle...
- Les séries télé comme outil pédagogique
-
La critique de séries existe-t-elle en France
?

). Ampleur qui va de pair avec le téléchargement, "massif" selon les producteurs. Je ne me fais pas de soucis pour eux avec ce nouveau marché.
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