En novembre 2006, j’assurais quelques séances de travaux dirigés à la faculté de médecine Paris V, dans le cadre de l’enseignement de médecine générale. (1)
Le responsable de l’enseignement m’a expliqué que je pouvais, si je le voulais, concevoir un module optionnel qui serait proposé, parmi d’autres modules du même type, aux étudiants en médecine de 4e année. J’aurais une vingtaine d’étudiants que je verrais pendant une vingtaine d’heures.
Immédiatement, j’ai proposé un module intitulé « Le médecin, de l’écran à la réalité ». Le principe était simple : au cours de chaque séance de 4 heures, je projetais aux vingt étudiants un film (On murmure dans la ville de J. Mankiewicz, Barberousse de A. Kurosawa) ou des épisodes de séries : le pilote du Caméléon, où Jarod se fait passer pour un médecin ; « Three Stories » (ep. 121) de House ; des épisodes de Grey’s Anatomy ; Scrubs ; Urgences ; Everwood. Après projection, les étudiants étaient invités à commenter ce qu’ils avaient vu, non pas en commentant l’épisode sur la forme, mais en réagissant à l’image des médecins qui étaient représentés dans ces fictions, et en la comparant à ce qu’eux-mêmes ressentaient et aux images (aux exemples) qui leur étaient données à l’hôpital.
Le moins qu’on puisse dire est que cette expérience a été très riche. Tous les étudiants ont participé en commentant à leur tour ce qui leur était montré, en rédigeant un devoir final qui reprenait ce qu’ils avaient vu et appris, et aussi en couchant par écrit, en début de session, des observations qu’ils avaient faites au cours de leurs stages.
J’avais bien entendu une idée derrière la tête qui était celle-ci : une fiction propose toujours une vision du monde (celle du ou des auteurs) et, quand il s’agit de médecine, cette vision tour à tour critique ou sympathique souligne le plus souvent les conflits entre l’idéal des scénaristes - dont les personnages sont souvent les hérauts - et la réalité qu’ils dénoncent – et sur laquelle les personnages se cassent souvent les dents.
Ce qui m’intéressait, à l’heure où tous les étudiants en médecine ont forcément grandi en regardant au moins Urgences, c’est de savoir si le fantasme personnel de « bon médecin » dont chacun est porteur trouvait des échos dans les fictions que je proposais.
C’était un module animé, parfois même houleux. Mais si j’en juge à la qualité du travail que les étudiants m’ont rendu, personne n’est resté indifférent à ces films et ces séries et aux discussions qu’ils ont provoquées.
L’année suivante (en novembre 2006), j’ai décidé de construire le module uniquement sur des épisodes de série, dont voici la liste :
Séance 1 : Grey’s Anatomy 101 ; Law & Order (306) : Helpless ; Urgences : Sleepless in Chicago (pilote)
Séance 2 : House : Pilot ; Everwood : Sex education (104) ;Grey’s Anatomy 105
Séance 3 : Everwood (106) :;Urgences : Love’s Labor Lost (Greene pratique une césarienne aux urgences) Scrubs : (101+ 102)
Séance 4 :Grey’s Anatomy (107) ; The Closer 208 (Histoire d’un décès sur une table d’opération) ; Everwood (112)
Séance 5 : House 121 “Three Stories” ; Everwood : Episode 20 (un épisode autour de l’avortement) ; Scrubs
Malheureusement, une grève d’enseignants, dont j’étais solidaire, m’a empêché de le mener jusqu’à son terme. L’été dernier, j’ai appris que le doyen de Paris V avait demandé qu’on ne me réembauche pas car j’avais tenu des propos insupportable à ses oreilles sur l’archaïsme de l’enseignement de la médecine en France. Il n’était pas visé personnellement : je le décrivais plutôt comme un doyen progressiste. Manifestement, je me trompais. Toujours est-il que je ne donnerai plus ce module à Necker, et je le regrette bien.
Je pourrais vous parler longuement du remarquable épisode 121 de House, M.D. (Dr House) avec lequel le scénariste-créateur David Shore donne, par la bouche de son personnage, une triple leçon : de scénario, de diagnostic et d’éthique médicale. J’ai déjà montré cet épisode à de nombreuses reprises à des médecins chevronnés ou en formation, et ils ont convenu avec moi que les réflexions que provoquent cet épisode sont extrêmement riches pour des soignants.
Mais ce qui m’amène à parler de la vertu « pédagogique » des séries, aujourd’hui, est un fait-divers tout récent.
Au cours de la première séance de novembre 2006, j’avais prévu de montrer aux étudiants l’ épisode 306 de Law & Order (New York District), « Helpless ». Dans cet épisode, la psychiatre attachée au service du procureur de New York, le Dr Elizabeth Olivet (Carolyn McCormick) est violée par son gynécologue après que celui-ci lui a injecté un tranquillisant. Elle porte plainte mais il se révèle très difficile de prouver que le praticien a abusé d’elle. Je vous recommande cet épisode impressionnant, présent dans le coffret DVD de la 3e saison (disponible chez Universal).
Bien sûr, plusieurs étudiants ont vivement réagi à la vision de cet épisode, l’histoire leur paraissant sinon improbable, du moins parfaitement outrée. D’autres étaient moins certains que ça le soit…
Ces jours-ci, dans Libération, on pouvait lire ceci :
« Le Gynéco tout-puissant »
Lundi 19 novembre 2007
Spécialiste reconnu
de la médecine de la reproduction, le docteur
André Hazout a été mis en examen pour
«viols et agressions sexuelles» sur plusieurs de ses
patientes. Une affaire qui se heurte à l’omerta
du milieu médical. (Éric
Favereau)
(Lire l’article : http://www.liberation.fr/transversales/grandsangles/292186.FR.php)
Ce qui est glaçant est que les paroles rapportées par les femmes qui portent plainte contre ce médecin tiennent exactement le discours tenu par les victimes dans l’épisode écrit par Michael S. Chernuchin et Christine Roum : face à un médecin on se sent, très souvent, impuissant. Et il est très difficile de dénoncer ses méfaits.
Pour des étudiants en médecine, l’épisode est bien sûr choquant : aucun d’eux n’imagine qu’il pourra un jour violer une patiente. La plupart ont parfaitement raison, mais l’épisode pointe deux choses tout à fait réelles qui sont entièrement passées sous silence dans l’enseignement médical :
1° le désir sexuel est un phénomène
fréquent, entre patient(e)s et médecins des deux
sexes
2° le médecin, qu’il soit bienveillant ou non, est une figure d’autorité, et cette autorité symbolique conditionne non seulement la manière dont les patients agissent ou réagissent face au médecin, mais aussi, indubitablement, la manière dont les médecins se comportent avec les patients.
Cela, « Helpless », comme nombre
d’autres épisodes de Law & Order, ainsi
que toutes les séries médicales que j’aimerais
analyser et montrer aux étudiants, le montrent clairement.
Les leçons sur l’éthique médicale, les
dilemmes professionnels et la relation de soins, on peut en
recevoir sans douleur (et sans martyriser un patient ! ) en
regardant Urgences, Everwood, House, M.D.,
Grey’s Anatomy, Scrubs et bien
d’autres.
Un de mes amis m’a un jour offert un poster portant
l’image du vaisseau Enterprise et sur lequel il
était écrit « Everything I needed to know
about life, I learned watching Star Trek »
(« Tout ce que j’avais besoin de connaître
de la vie, je l’ai appris en regardant Star
Trek »).
Je pourrais paraphraser cette devise en disant que tout ce qu’un citoyen a besoin de savoir sur l’éthique du soin, il peut l’apprendre en regardant des séries télévisées. Et, sur ce sujet, malheureusement, les spectateurs de séries en savent souvent beaucoup plus que leurs médecins.
Martin Winckler
(1) Aux lecteurs qui ne le sauraient pas, je rappelle que je suis médecin généraliste, toujours en exercice (à temps partiel, à l’hôpital)

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