Parmi tous les créateurs de séries, David E. Kelley est l'un des plus importants. Tout le monde a au moins entendu parler de Ally McBeal, et beaucoup de spectateurs français ont vu des épisodes de Boston Public sur France 2 l'après-midi ces dernières années. Mais peu de spectateurs français connaissent sa belle et grande série médicale, Chicago Hope (1994-2000), et très peu ont suivi la première série créée par Kelley, Picket Fences. Cette production remarquable a en effet été sabotée par TF1 lors de sa première diffusion (dans le désordre le plus absolu, à des heures impossibles) à la fin des années 90. La première saison est disponible en DVD zone 1 avec sa version française. C'est l'occasion de la (re)découvrir et, pour moi, celle de republier le texte que je lui ai consacré dans Les Miroirs de la Vie (Le Passage, 2002) , premier tome d'une Histoire des séries télévisées américaines qui s'est poursuivie avec Les Miroirs Obscurs (Le Diable Vauvert, 2005) et devrait un de ces jours se conclure par un livre consacré aux comédies.
Voici la première partie de l'article consacré à Picket Fences dans Les Miroirs de la vie. S'il pouvait vous donner envie d'acheter les DVD, ça me ferait bien plaisir.
MW
---------------------------------------------------
Le petit monde de Picket Fences
Lorsque David E. Kelley crée Picket Fences en 1992, il a été pendant cinq ans le principal scénariste et le producteur exécutif de L. A. Law et a co-créé et produit Doogie Howser, M.D. (1989-1993), avec Steven Bochco. Quand il se met à la recherche d’une chaîne pour acheter le pilote de sa première série en solo, le goût affiché par NBC pour les séries destinées à des publics choisis a déteint sur les autres chaînes. CBS est en queue des sondages. Son président fait à son tour le pari de la qualité et commande à Kelley trois séries, en pensant à juste titre qu’il tient là l’auteur-vedette de demain. Plus encore, il lui accorde une liberté de création totale, et choisit de ne jamais intervenir dans le contenu des scénarios.
Si l’on n’en juge que par son cadre, Picket Fences a tout de la chronique campagnarde. Située à Rome (Wisconsin), petite ville de 30 000 habitants plantée dans l’une des zones les plus paisibles du Middle-West, la série met en scène un groupe de personnages apparemment sans histoire : autour du shérif Brock gravitent sa femme Jill, médecin en ville et à l’hôpital ; sa fille adolescente Kimberly, née d’un premier mariage ; Matthew et Zack, les deux garçons du couple, et les deux shérif-adjoints Maxine Stewart et Kenny Lacos. Tous ces gens mènent une petite vie paisible, ce dont témoigne le titre — les picket fences, ce sont les jolies barrières de bois peintes en blanc qui délimitent le jardin de chaque maison. Rome n’a connu aucun crime depuis dix ans, mais cette tranquillité prend fin dès le pilote : pendant une représentation du Magicien d’Oz au théâtre municipal, un enseignant jouant le rôle de l’homme en fer-blanc tombe mort, tué par une injection de nicotine. Sa mort est le premier d’une cascade d’événements qui mettront la ville en émoi pendant quatre ans.
Picket Fences commence comme une série policière, et nombreux seront les meurtres, agressions sexuelles et crimes de toute sorte pendant ses quatre années d’existence, mais — et c’est là sa particularité — c’est aussi une série médicale, une série juridique, une chronique familiale, une comédie satirique et musicale et un vigoureux pamphlet sur les moeurs politiques, la pédagogie, la sexualité, les croyances religieuses. Le génie de Kelley a consisté en effet à créer un microcosme autonome et parfaitement cohérent. Au shérif (gardien de l’ordre), au médecin (pourvoyeur de soin) et à la famille qu’ils ont constituée s’ajoutent en effet plusieurs autres personnages emblématiques : un juge hautement respecté, un avocat qui défend tous les inculpés sans exception, un procureur chargé de défendre les intérêts de la société, des enseignants, des ministres de tous les cultes, plusieurs maires successifs et, à chaque épisode, au moins un nouveau metteur-de-pieds-dans-le-plat.
Picket Fences n’est pas la première série contemporaine dont l’action soit située dans un coin de l’Amérique profonde. Twin Peaks, de David Lynch et Mark Frost, et Northern Exposure [1] , créée par Joshua Brand et John Falsey après St Elsewhere, sont à l’antenne depuis 1990. Twin Peaks (ABC) n’a vécu qu’une saison et demie, mais Northern Exposure est diffusée avec succès sur CBS. On pourrait craindre que l’œuvre de Kelley ne soit redondante. Il n’en est rien : la petite ville de Lynch et Frost est celle d’un meurtre abominable, ses personnages sont pervers et le mal y rôde en permanence. Brand et Falsey, eux, content l’immersion d’un jeune médecin juif new-yorkais à Cecily, une petite bourgade paumée d’Alaska ; l’atmosphère est poétique et tendre, chaleureuse et ironique et leurs personnages sont de doux dingues.
Le monde de Picket Fences n’est pas bizarre. Ses personnages sont des Américains très moyens, plutôt matérialistes, et on n’observe en ville ni phénomènes paranormaux comme dans la forêt de Twin Peaks, ni jets de vache ou de piano à la catapulte, comme on en voit à Cecily. Sa « normalité » fait justement de Rome le lieu d’élection dans lequel Kelley peut aborder les sujets qui lui tiennent à cœur. Car les événements qui se déroulent, semaine après semaine, dans la petite ville tranquille, abordent systématiquement tous les déchirements, toutes les excentricités, toutes les interrogations, toutes les turpitudes, tous les crimes et tous les tourments des Etats-Unis.
Le teaser, scène d’introduction de chaque épisode commence de manière banale — des enfants entrent en classe, une femme enceinte est victime d’un accident de la circulation, des candidats se présentent à la mairie, une adolescente va passer la soirée chez l’une de ses camarades — et tourne rapidement au grotesque (l’un des enfants sort de son sac une main coupée dans un bocal de formol), à l’incroyable (la femme enceinte est vierge), à la violence (on tire sur l’un des candidats), à l’équivoque (l’une des adolescentes embrasse l’autre sur la bouche). Dans Picket Fences les choses dérapent sans arrêt.
Nous sommes dans la série d’un avocat : la plupart des situations étranges qui sont exposées font par conséquent l’objet d’une procédure judiciaire, qui se déroule toujours de la même manière, non réaliste, mais elliptique : le shérif Brock arrête un suspect, l’avocat Douglas Wambaugh prend immédiatement sa défense, et tout le monde se retrouve dans le tribunal du juge Bone, qui entend les deux parties et rend une décision en quelques heures. Les procès ne sont pas tous criminels : un homme conserve chez lui, sous respirateur, sa femme comateuse enceinte et la sœur de celle-ci veut qu’on débranche les machines qui la maintiennent en vie ; des Indiens attaquent la ville en justice pour protester contre l’installation d’un golf sur un de leurs sites funéraires ; l’école met en scène un spectacle religieux, et les laïques s’indignent ; un SDF demande qu’on l’autorise à dormir dans la grotte dont il a été expulsé par la commune, etc., etc.
Très vite, il apparaît que les problèmes successivement soulevés par la série touchent chaque acteur, chaque strate de la société : l’individu majeur ou mineur, le couple, la famille, la justice, l’enseignement, la santé, l’église et les administrations territoriales. Les sujets abordés concernent indifféremment la sexualité, le mariage, l’adultère et le divorce, les relations parents-enfants, le droit de vivre, de mourir ou de refuser les soins, la ségrégation en milieu scolaire, l’avortement, la réinsertion des délinquants, la protection de la vie privée, les expérimentations médicales portant sur la procréation, la maladie de Parkinson ou la congélation des malades en phase terminale, la légitime défense, l’ingérence de l’état dans la vie quotidienne, l’impact supposé de la télévision et des jeux vidéo sur la violence des jeunes, la vente d’armes, l’adoption, les don d’organes, les droits des animaux, l’éthique des avocats...
Comme l’explique un passionnant article consacré à Picket Fences par le juriste Douglas E. Abrams [2] , la série de David E. Kelley semble illustrer parfaitement la phrase d’Alexis de Tocqueville : « Il est peu de questions politiques soulevées en Amérique qui ne se transforme, tôt ou tard, en question juridique ». Car Picket Fences transpose ni plus, ni moins, la démocratie antique dans une cité américaine contemporaine, et fait de chaque conflit humain, grand ou petit, un sujet de débat au sein de la communauté. Chaque histoire qui nous est contée comporte toujours deux versants. Dans la première partie de l’épisode, les réactions des protagonistes ou de la communauté tout entière à une situation « scandaleuse » sont montrées avec leur caractère explosif, excessif ; dans la seconde, la situation est réexaminée par l’un ou l’autre des protagonistes et décrite selon le point de vue opposé. De sorte qu’aucune question n’est jamais traitée de manière manichéenne et beaucoup — celles qui concernent la vie familiale, en particulier — se terminent par un compromis entre les personnages.
Le plus saisissant, c’est que Picket Fences n’est ni prévisible, ni répétitive. Car elle est peuplée de personnages subtils, servis par des acteurs exceptionnels. Kelley cultive, bien sûr, la familiarité avec ses personnages principaux, mais il ne laisse jamais le spectateur s’endormir. La famille Brock ressemble à de nombreuses familles américaines : Jimmy, le père a déjà été marié, sa fille vit avec lui et sa seconde femme ; cette situation est banale mais aussi susceptible de soulever nombre de questions quotidiennes. Jill Brock, qui est médecin, est bien sûr amenée à s’occuper de nombreux habitants de Rome, ce qui lui permet de connaître le fond de leur cœur, mais la met aussi en porte-à-faux vis-à-vis de son mari lorsqu’elle reçoit les confidences d’un patient soupçonné d’un délit. Les collaborateurs de Jimmy Brock, Kenny et Maxine, sont des amis du couple, mais leurs fonctions de shérifs adjoints peuvent les amener à s’opposer à leur chef. Douglas Wambaugh, avocat présent lors de tous les procès, se trouve, selon le cas, tantôt du côté d’une institution, tantôt du côté d’un inculpé. Les deux ministres du culte (le curé, le pasteur) peuvent aussi bien être d’accord qu’en conflit radical. Quant au juge Bone, qui tranche nombre d’affaires, ses décisions toujours soigneusement accompagnées par les points forts des deux argumentations en présence, ne sont jamais données d’avance. Son nom, « Bone » (qui signifie « os » et évoque la solidité de la charpente humaine) résume à lui seul sa position-clé et sa personnalité : « to pick a bone with someone », c’est chercher querelle à quelqu’un ; « to bone up », c’est étudier, bûcher un sujet — Henry Bone prend toujours le temps d’étudier la loi en détail avant de statuer ; « to make no bones about something », c’est aller droit au fait. Lorsque les citoyens de Rome se réunissent au tribunal, leur juge n’y applique pas seulement la loi, mais aussi un solide bon sens et une éthique personnelle profondément humaniste. Pourtant, ni Bone ni les autres personnages de Picket Fences, si attachants soient-ils, ne sont jamais d’un seul tenant. Wambaugh défend n’importe qui, ce qui le fait apparaître comme un opportuniste. Mais il le fait par conviction, et souvent sans espoir de rémunération. Jimmy et Jill Brock, progressistes mais installés, peuvent selon les circonstances se conduire de manière très réactionnaire ou très libertaire, illustrant ainsi les oscillations que chacun de nous peut éprouver au fil de la vie. Leurs enfants — une jeune adulte, un lycéen et un élève de classe primaire —, sont respectivement confrontés à l’éveil de la sexualité, à la violence scolaire et à une crise mystique tout en exprimant des doutes, des convictions ou des critiques bien senties à l’égard du monde des adultes. D’un point de vue général, tous les personnages sont bousculés dans leur vie privée, leur fonction publique et leurs convictions au fil d’épisodes successifs. Ainsi, les maires de la ville (il y en aura quatre pendant les quatre années de production !) illustrent les alternances de pouvoir et de régime tout en étant, personnellement, impliqués dans des situations plus que difficiles : Bill Pugen tue de sang-froid l’homme qui l’a agressé après l’avoir maîtrisé ; Rachel Harris doit démissionner quand on apprend que, jeune femme, elle a tourné dans un film érotique ; Jill Brock, devenue maire intérimaire, s’oppose à ce que la high school de Rome accueille un groupe d’élèves noirs venus d’un quartier dangereux ; quant à Laurie Bey, devenue maire après avoir été cambrioleuse, elle met toute la ville en émoi en révélant qu’elle a servi de mère porteuse pour permettre à son frère homosexuel de devenir père...
Cross examination, épisode de la deuxième saison, récapitule l’ensemble des problématiques abordées par la série, et principalement son intérêt pour les conséquences des pratiques et croyances religieuses. La veille de Noël, pendant que Jill Brock et ses enfants assistent à un concert de chants en plein air, dans une atmosphère idyllique, le shérif, ses assistants et les pompiers tirent de l’eau une voiture accidentée. Dana, la jeune conductrice, a succombé. Quand Carter Pike, le médecin légiste, entreprend de l’autopsier, il découvre qu’elle vit encore. Après son admission à l’hôpital, on découvre que son électroencéphalogramme est plat, et que la jeune fille est enceinte de quatre mois. Or, Pike est formel : elle est vierge. Cette grossesse chez une vierge découverte une veille de Noël pose un certain nombre de problèmes — moraux, légaux, médicaux, religieux — à la communauté. Les deux prêtres s’interrogent très pragmatiquement sur l’attitude à adopter face à une éventuelle naissance d’un « second fils de Dieu » qui pourrait être un canular. Carter Pike explique qu’une jeune femme croyante comme Dana peut être prise d’une crise mystique et s’inséminer elle-même sans effraction du vagin au moyen d’une paille. Jimmy Brock suggère que la jeune femme, se sachant enceinte, a pu décider de se suicider : la voiture semble avoir plongé tout droit dans l’étang. Comme l’état de la jeune femme, comateuse, s’aggrave, Jill Brock propose à son père de la faire avorter pour qu’elle puisse survivre. Evidemment, dans le doute, les églises s’opposent à faire avorter la mère d’un éventuel fils de Dieu... et tout le monde se retrouve devant le juge Bone.
Pendant le même épisode, Matthew Brock explique à Zach, son jeune frère, que le Père Noël n’existe pas, et que les lettres qu’il lui a adressées ont toujours été interceptées par leur mère. « C’est une fraude postale ! », s’exclame Zach qui, malheureux et scandalisé, arrachera la fausse barbe du Père Noël d’un grand magasin. Plus tard, les parents Brock tentent de convaincre Zach que le Père Noël viendra, mais mettent en doute la venue d’un nouveau messie. « Alors, le Saint-Esprit a fait Jésus à Marie in vitro ? » demande Matthew à sa sœur dans la pièce voisine. « Euh, non... », répond Kimberly... « ça s’est passé comme dans Cocoon, au travers de leurs corps... »
Cet épisode, épatant par la succession de douches froides qu’il fait subir aux personnages et aux spectateurs, est très représentatif de la nature des questions que se pose Kelley et de la manière dont il y fait face, narrativement parlant. Le créateur de Picket Fences est né en Nouvelle-Angleterre, région très puritaine des Etats-Unis, dans une famille très pratiquante, ce qui a certainement conditionné le regard intelligent mais critique qu’il porte sur la religion et la croyance en Dieu. Ce qui intéresse Kelley, ce n’est pas de trancher, mais de montrer comment croyances religieuses, science et lois entrent en conflit dans une même communauté, et parfois en une même personne comme c’est le cas de Jill Brock, médecin et croyante, ou du juge Bone lui-même. A l’issue de cet épisode bourré de retournements de situation, Kelley résout tous les problèmes de manière rationnelle... non sans gratifier la communauté d’un « miracle » de Noël acceptable par les esprits les plus chagrins.
Commentaires