Pour faire un bon roman, un bon film, une bonne pièce de
théâtre, une bonne bande dessinée il faut,
avant tout, une bonne histoire. Une histoire passionnante, soit par
son contenu, soit par la manière de la raconter, soit
– c’est encore mieux – par les deux. Quand
l’histoire est mauvaise, on peut essayer de l’enjoliver
comme on veut, on ne peut pas la rendre intéressante. Si
l’histoire est bonne, en revanche, on se défonce pour
la rendre meilleure. Ce qui est vrai pour le cinéma ou la BD
l’est encore plus pour une série, où la
durée est un sérieux handicap pour qui veut raconter
de bonnes histoires.
Lorsque la série est un « formula show » (des épisodes unitaires construits sur un schéma narratif identique), il faut trouver une bonne histoire chaque semaine ; la formule de Cold Case, par exemple, qui reconstitue l’atmosphère d’une époque ancienne pour comprendre un crime du passé, est si stricte que la série, au bout de sa cinquième année d’existence, alterne inévitablement des épisodes éblouissants et d’autres qui le sont beaucoup moins. A l’opposé, les scénaristes de CSI (Les Experts) ont su la renouveler en s’affranchissant du format initial.
Lorsque la série est un « character-driven show » (chronique d’un groupe de personnes qu’on suit et voit évoluer de semaine en semaine), il faut imaginer des développements cohérents et crédibles pour plusieurs personnages à la fois, ce qui n’est pas évident du tout, et savoir les remplacer par des personnages aussi intéressants. Urgences a connu une nette baisse d’audience une fois les personnages originels disparus. Ally McBeal n’a pas survécu à la défection brutale de Robert Downey, Jr. à la fin de sa 4e saison.
Enfin,
quel que soit le genre ou le format, une série peut souffrir
extraordinairement du départ de son créateur (Law
& Order : Criminal Intent a perdu tout son punch et son
âme quand René Balcer a dû s'en aller) ou lui
survivre grâce à ceux qui continuent à la faire
vivre (The West Wing a su, grâce à John
Wells, surmonter le départ de Aaron Sorkin et Thomas
Schlamme).
La difficulté d’écrire de bonnes histoires, unitaires ou à suivre, découle en partie de la nécessité de « pondre » 20 à 25 épisodes par saison, ce qui est proprement colossal : il faut souvent entre quinze jours et un mois entier pour écrire, préparer, produire, tourner et monter un épisode d’une série hebdomadaire… Les épisodes se succèdent très rapidement (et parfois simultanément) sur la « chaîne » de production pour que tout ça soit diffusé au cours des neuf mois d’une saison de télévision.
La situation est différente quand les séries ne comptent qu’un petit nombre d’épisodes par saison. En Angleterre, le format « six à huit épisodes par saison » est pratiqué depuis de nombreuses années et produit des œuvres impressionnantes, dans tous les domaines. En France, on ne parle le plus souvent que de MI : 5 mais des productions moins connues comme Bob & Rose, The Jury, Psychos, State of Play, Jekyll ou Primeval constituent des réussites impressionnantes. Si vous comprenez l’anglais sans sous-titres, commandez celles qui existent en DVD sur Amazon.co.uk, vous m’en direz des nouvelles. Le point essentiel est que ces séries sont souvent mises en préproduction et en production quand le scénario est fin prêt. Ce qui assure une bien plus grande qualité. Il en va de même que pour un roman, qu’on n’envoie à l’impression qu’une fois qu’il a été terminé (par l’écrivain), relu (par l’éditeur) et corrigé (par le correcteur), et non au fur et à mesure qu’il est écrit, ce qui expose à des déboires en cas de modification importante, de réécriture, etc.
Aux Etats-Unis, après dix ans de quasi-monopole de la part de HBO, d’autres chaînes du câble se sont mises à produire des téléfilms, des miniséries et des séries comptant, chaque année, entre huit et seize épisodes (en général, 12 ou 13). Dans le but de de proposer une programmation décalée ou une contre-programmation par rapport aux networks, et moins assujettis qu’eux à certaines réserves (sur la nudité, le langage, les sujets abordés), les chaînes du câble donnent aux créateurs plus de liberté et aussi plus de temps pour élaborer leurs séries. Ainsi, les six saisons des Soprano (HBO) ont été diffusées en l’espace de… huit ans car on a laissé à David Chase le temps de les écrire tranquillement, The Closer (TNT) commence sa saison en été et la conclue en hiver par un épisode double, et plusieurs séries telles Monk (USA), Psych (USA), Kyle XY (ABC family) sont diffusées en deux « vagues ».
Le nombre d’épisodes, moindre, et la plus grande souplesse de diffusion permettent d’élaborer des séries de longue haleine sans plier la « tenue » narrative de l’ensemble aux contraintes d’une production effrénée. C’est sans doute Tom Fontana, avec Oz (HBO, 1997-2003), qui a le premier donné l’exemple en s’attachant à construire chacune de ses six saisons de 8 épisodes[1] comme un tout, et non comme une succession de segments plus ou moins bien articulés.
L’été dernier, trois séries remarquables ont commencé leur diffusion sur des chaînes du câble. Deux d’entre elles, Army Wives (Lifetime) et Mad Men (AMC) sont décrites en détail dans L’Année des Séries 2008, ouvrage collectif qui paraît ce mois-ci chez Hors Collection et qui poursuit le travail amorcé dans Le Meilleur des Séries en 2007. J’aimerais revenir sur Damages, qui est aussi abordée dans le livre, mais qui n’était pas tout à fait terminée au moment où le texte est parti à l’impression.
Damages est un thriller juridique situé à New York. Elle met en scène plusieurs personnages dotés d’une très forte personnalité, autour du procès que des salariés intentent contre leur ancien employeur, un milliardaire qu’ils accusent de les avoir ruinés au décours d’un délit d’initié.
Ce qui fait l’originalité et l’excellence de Damages est bien sûr son interprétation : Glenn Close dans le rôle de la grande et carnassière avocate Patty Hewes (ça se prononce « hyouz ») ; Rose Byrne dans celui d’Ellen Parsons, jeune avocate prometteuse qu’elle vient d’embaucher ; Ted Danson dans le rôle d’Arthur Frobisher, le milliardaire corrompu et Zeljko Ivanek dans celui de Ray Fiske, son avocat et confident.
Mais cette impressionnnante brochette d’acteurs (entourés de second rôles tout aussi solides) ne seraient rien sans un scénario impressionnant par sa narration, son intelligence, sa cohérence de bout en bout, et les surprises que tout cela réserve.
L’histoire est en effet racontée selon deux trames narratives parallèles : la première commence lorsque l’un des personnages, ensanglanté, sort d’un immeuble et se voit accusé de meurtre ; la seconde raconte, de manière chronologique, ce qui s’est passé au cours des six mois qui ont précédé ce meurtre. Les deux narrations sont déclinées en parallèle, se répondent l’une à l’autre, et finissent, bien évidemment, par se rejoindre au cours des deux derniers épisodes, où tous les fils narratifs – sauf un ! – sont dénoués et toutes les interrogations trouvent leur réponse.
J’ai vu beaucoup de séries et lu beaucoup de romans policiers, mais à ce jour, cette première saison de Damages (13 épisodes) est le thriller de longue haleine le mieux écrit, le mieux construit, le plus passionnant et le plus époustouflant qu’il m’ait été donné de voir.
Damages n’a, à mon humble avis, que des qualités : visuellement superbes, extraordinairement bien interprétés, montés avec un sens du suspense, du faux-semblant, de la fausse piste et de la surprise assez incroyable, les treize épisodes de la première saison se dévorent comme un très grand roman et offrent infiniment plus de satisfactions intellectuelles (toujours à mon humble avis, qui n’est bien entendu pas parole d’évangile, hein, on est bien d’accord…) que les séries à cent-à-l’heure comme 24 ou Prison Break.
Car Damages n’est pas seulement un thriller et une histoire criminelle à énigme, c’est aussi une passionnante description des rapports de pouvoir et de manipulation entre des personnages retors et secrets, qui ne montrent jamais toutes leurs cartes. Au fil du récit, la devise de Patty Hewes, Trust no one (« Ne faites confiance à personne ») devient celle d’Ellen, l’avocate ambitieuse mais encore idéaliste, et les « méchants » (Frobisher et surtout Fiske) font peu à peu preuve d’une humanité tourmentée qu’on ne soupçonnait pas. Les personnages secondaires, pourtant nombreux, ne sont jamais oubliés ; certains sont même distillés au compte-gouttes pour prendre tout leur importance… dans les derniers plans de la saison !
Le dernier épisode, d’une maîtrise stupéfiante, ne se contente pas de donner des réponses à (presque) toutes les questions posées au fil des précédents : il offre en quelques courtes séquences un aperçu de ce que sera la saison suivante et laisse le spectateur pantois et… impatient ! Lors de la première diffusion, ce cliffhanger extraordinaire (il ne laisse pas le spectateur en suspens, il lui ouvre une nouvelle fois l’appétit !!!) s’accompagnait d’une incertitude : la chaîne n’avait pas encore commandé la suite. (On a appris seulement récemment qu’il n’y aura pas seulement une 2e saison, mais aussi une 3e ! )
Les co-créateurs de Damages sont trois : Todd A. Kessler est celui qui a le plus de bouteille (il a été scénariste des Sopranos et a reçu trois nominations aux Emmy Awards) ; Glenn Kessler et Daniel Zelman sont plus « jeunes » dans le métier. Avec cette série, ils montrent non seulement que les meilleures séries sont une œuvre collective, mais aussi que la valeur n’attend pas le nombre des années et enfin (comme Army Wives et Mad Men) que le chiffre 13 peut porter bonheur au souffle d’une narration.
Chapeau bas.
Martin Winckler
PS : Non, je n’aurais pas la cruauté de vous parler de cette série remarquable si elle n’était pas visible : n’attendez pas qu’elle soit diffusée en France, en VOST ou dans une mauvaise VF, sur une chaîne cryptée ou après minuit sur l’hertzien, et dévorez Damages dans son édition DVD zone 1, disponible à partir du 29 janvier 2008, avec sous-titres français !!!
(D'après Manuel, dont le commentaire
apparaît plus bas, elle sera diffusée par C+ en
février, probablement avec une
VOST).
Pour plus de détails, cliquer ici :
http://www.tvshowsondvd.com/releases/Damages-Complete-1st-Season/7291
PPS :
L’Année des Séries 2008, dirigé
par Martin Winckler et Marjolaine Boutet (Hors Collection, 2008)
est d’ores et déjà disponible. Le sommaire est
publié sur cette page : http://www.martinwinckler.com/article.php3?id_article=894

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