Accueil Date de création : 01/10/07 Dernière mise à jour : 27/05/09 21:10 / 42 articles publiés
 

Le souffle de la narration : l’exemple de "Damages" (FX, 2007)  posté le mercredi 02 janvier 2008 15:11

 
Pour faire un bon roman, un bon film, une bonne pièce de théâtre, une bonne bande dessinée il faut, avant tout, une bonne histoire. Une histoire passionnante, soit par son contenu, soit par la manière de la raconter, soit – c’est encore mieux – par les deux. Quand l’histoire est mauvaise, on peut essayer de l’enjoliver comme on veut, on ne peut pas la rendre intéressante. Si l’histoire est bonne, en revanche, on se défonce pour la rendre meilleure. Ce qui est vrai pour le cinéma ou la BD l’est encore plus pour une série, où la durée est un sérieux handicap pour qui veut raconter de bonnes histoires.

 

Lorsque la série est un « formula show » (des épisodes unitaires construits sur un schéma narratif identique), il faut trouver une bonne histoire chaque semaine ; la formule de Cold Case, par exemple, qui reconstitue l’atmosphère d’une époque ancienne pour comprendre un crime du passé, est si stricte que la série, au bout de sa cinquième année d’existence, alterne inévitablement des épisodes éblouissants et d’autres qui le sont beaucoup moins. A l’opposé, les scénaristes de CSI (Les Experts) ont su la renouveler en s’affranchissant du format initial. 

 

Lorsque la série est un « character-driven show » (chronique d’un groupe de personnes qu’on suit et voit évoluer de semaine en semaine), il faut imaginer des développements cohérents et crédibles pour plusieurs personnages à la fois, ce qui n’est pas évident du tout, et savoir les remplacer par des personnages aussi intéressants. Urgences a connu une nette baisse d’audience une fois les personnages originels disparus. Ally McBeal n’a pas survécu à la défection brutale de Robert Downey, Jr. à la fin de sa 4e saison.

Enfin, quel que soit le genre ou le format, une série peut souffrir extraordinairement du départ de son créateur (Law & Order : Criminal Intent a perdu tout son punch et son âme quand René Balcer a dû s'en aller) ou lui survivre grâce à ceux qui continuent à la faire vivre (The West Wing a su, grâce à John Wells, surmonter le départ de Aaron Sorkin et Thomas Schlamme).  

 

 

La difficulté d’écrire de bonnes histoires, unitaires ou à suivre, découle en partie de la nécessité de « pondre » 20 à 25 épisodes par saison, ce qui est proprement colossal : il faut souvent entre quinze jours et un mois entier pour écrire, préparer, produire, tourner et monter un épisode d’une série hebdomadaire… Les épisodes se succèdent très rapidement (et parfois simultanément) sur la « chaîne » de production pour que tout ça soit diffusé au cours des neuf mois d’une saison de télévision.

 

La situation est différente quand les séries ne comptent qu’un petit nombre d’épisodes par saison. En Angleterre, le format « six à huit épisodes par saison » est pratiqué depuis de nombreuses années et produit des œuvres impressionnantes, dans tous les domaines. En France, on ne parle le plus souvent que de MI : 5 mais des productions moins connues comme Bob & Rose, The Jury, Psychos, State of Play, Jekyll ou Primeval constituent des réussites impressionnantes. Si vous comprenez l’anglais sans sous-titres, commandez celles qui existent en DVD sur Amazon.co.uk, vous m’en direz des nouvelles. Le point essentiel est que ces séries sont souvent mises en préproduction et en production quand le scénario est fin prêt. Ce qui assure une bien plus grande qualité. Il en va de même que pour un roman, qu’on n’envoie à l’impression qu’une fois qu’il a été terminé (par l’écrivain), relu (par l’éditeur) et corrigé (par le correcteur), et non au fur et à mesure qu’il est écrit, ce qui expose à des déboires en cas de modification importante, de réécriture, etc.

 

Aux Etats-Unis, après dix ans de quasi-monopole de la part de HBO, d’autres chaînes du câble se sont mises à produire des téléfilms, des miniséries et des séries comptant, chaque année, entre huit et seize épisodes (en général, 12 ou 13). Dans le but de de proposer une programmation décalée ou une contre-programmation par rapport aux networks, et moins assujettis qu’eux à certaines réserves (sur la nudité, le langage, les sujets abordés), les chaînes du câble donnent aux créateurs plus de liberté et aussi plus de temps pour élaborer leurs séries. Ainsi, les six saisons des Soprano (HBO) ont été diffusées en l’espace de… huit ans car on a laissé à David Chase le temps de les écrire tranquillement, The Closer (TNT) commence sa saison en été et la conclue en hiver par un épisode double, et plusieurs séries telles Monk (USA), Psych (USA), Kyle XY (ABC family) sont diffusées en deux « vagues ».

 

Le nombre d’épisodes, moindre, et la plus grande souplesse de diffusion permettent d’élaborer des séries de longue haleine sans plier la « tenue » narrative de l’ensemble aux contraintes d’une production effrénée. C’est sans doute Tom Fontana, avec Oz (HBO, 1997-2003), qui a le premier donné l’exemple en s’attachant à construire chacune de ses six saisons de 8 épisodes[1] comme un tout, et non comme une succession de segments plus ou moins bien articulés.

 

L’été dernier, trois séries remarquables ont commencé leur diffusion sur des chaînes du câble. Deux d’entre elles, Army Wives (Lifetime) et Mad Men (AMC) sont décrites en détail dans L’Année des Séries 2008, ouvrage collectif qui paraît ce mois-ci chez Hors Collection et qui poursuit le travail amorcé dans Le Meilleur des Séries en 2007. J’aimerais revenir sur Damages, qui est aussi abordée dans le livre, mais qui n’était pas tout à fait terminée au moment où le texte est parti à l’impression.

 

Damages est un thriller juridique situé à New York. Elle met en scène plusieurs personnages dotés d’une très forte personnalité, autour du procès que des salariés intentent contre leur ancien employeur, un milliardaire qu’ils accusent de les avoir ruinés au décours d’un délit d’initié.

 

Ce qui fait l’originalité et l’excellence de Damages est bien sûr son interprétation : Glenn Close dans le rôle de la grande et carnassière avocate Patty Hewes (ça se prononce « hyouz ») ; Rose Byrne dans celui d’Ellen Parsons, jeune avocate prometteuse qu’elle vient d’embaucher ; Ted Danson dans le rôle d’Arthur Frobisher, le milliardaire corrompu et Zeljko Ivanek dans celui de Ray Fiske, son avocat et confident.

 

Mais cette impressionnnante brochette d’acteurs (entourés de second rôles tout aussi solides) ne seraient rien sans un scénario impressionnant par sa narration, son intelligence, sa cohérence de bout en bout, et les surprises que tout cela réserve.

 

L’histoire est en effet racontée selon deux trames narratives parallèles : la première commence lorsque l’un des personnages, ensanglanté, sort d’un immeuble et se voit accusé de meurtre ; la seconde raconte, de manière chronologique, ce qui s’est passé au cours des six mois qui ont précédé ce meurtre. Les deux narrations sont déclinées en parallèle, se répondent l’une à l’autre, et finissent, bien évidemment, par se rejoindre au cours des deux derniers épisodes, où tous les fils narratifs – sauf un ! – sont dénoués et toutes les interrogations trouvent leur réponse.

 

J’ai vu beaucoup de séries et lu beaucoup de romans policiers, mais à ce jour, cette première saison de Damages (13 épisodes) est le thriller de longue haleine le mieux écrit, le mieux construit, le plus passionnant et le plus époustouflant qu’il m’ait été donné de voir.

 

Damages n’a, à mon humble avis, que des qualités : visuellement superbes, extraordinairement bien interprétés, montés avec un sens du suspense, du faux-semblant, de la fausse piste et de la surprise assez incroyable, les treize épisodes de la première saison se dévorent comme un très grand roman et offrent infiniment plus de satisfactions intellectuelles (toujours à mon humble avis, qui n’est bien entendu pas parole d’évangile, hein, on est bien d’accord…) que les séries à cent-à-l’heure comme 24 ou Prison Break.

 

Car Damages n’est pas seulement un thriller et une histoire criminelle à énigme, c’est aussi une passionnante description des rapports de pouvoir et de manipulation entre des personnages retors et secrets, qui ne montrent jamais toutes leurs cartes. Au fil du récit, la devise de Patty Hewes, Trust no one (« Ne faites confiance à personne ») devient celle d’Ellen, l’avocate ambitieuse mais encore idéaliste, et les « méchants » (Frobisher et surtout Fiske) font peu à peu preuve d’une humanité tourmentée qu’on ne soupçonnait pas. Les personnages secondaires, pourtant nombreux, ne sont jamais oubliés ; certains sont même distillés au compte-gouttes pour prendre tout leur importance… dans les derniers plans de la saison !

 

Le dernier épisode, d’une maîtrise stupéfiante, ne se contente pas de donner des réponses à (presque) toutes les questions posées au fil des précédents : il offre en quelques courtes séquences un aperçu de ce que sera la saison suivante et laisse le spectateur pantois et… impatient ! Lors de la première diffusion, ce cliffhanger extraordinaire (il ne laisse pas le spectateur en suspens, il lui ouvre une nouvelle fois l’appétit !!!) s’accompagnait d’une incertitude : la chaîne n’avait pas encore commandé la suite. (On a appris seulement récemment qu’il n’y aura pas seulement une 2e saison, mais aussi une 3e ! )

 

Les co-créateurs de Damages sont trois : Todd A. Kessler est celui qui a le plus de bouteille (il a été scénariste des Sopranos et a reçu trois nominations aux Emmy Awards) ; Glenn Kessler et Daniel Zelman sont plus « jeunes » dans le métier. Avec cette série, ils montrent non seulement que les meilleures séries sont une œuvre collective, mais aussi que la valeur n’attend pas le nombre des années et enfin (comme Army Wives et Mad Men) que le chiffre 13 peut porter bonheur au souffle d’une narration. 

 

Chapeau bas.

 

Martin Winckler

 

PS : Non, je n’aurais pas la cruauté de vous parler de cette série remarquable si elle n’était pas visible : n’attendez pas qu’elle soit diffusée en France, en VOST ou dans une mauvaise VF, sur une chaîne cryptée ou après minuit sur l’hertzien, et dévorez Damages dans son édition DVD zone 1, disponible à partir du 29 janvier 2008, avec sous-titres français !!!

 (D'après Manuel, dont le commentaire apparaît plus bas, elle sera diffusée par C+ en février, probablement avec une VOST).

Pour plus de détails, cliquer ici :

http://www.tvshowsondvd.com/releases/Damages-Complete-1st-Season/7291

 

PPS : L’Année des Séries 2008, dirigé par Martin Winckler et Marjolaine Boutet (Hors Collection, 2008) est d’ores et déjà disponible. Le sommaire est publié sur cette page : http://www.martinwinckler.com/article.php3?id_article=894

 

 



[1]La quatrième en compte 16, mais les épisodes ont été écrits, produits et diffusés en deux fois.

Partager

Déposez un commentaire !

(facultatif)

(facultatif)

error

Attention, les propos injurieux, racistes, etc. sont interdits sur ce site.
Si une personne porte plainte, nous utiliserons votre adresse internet (38.107.191.114) pour vous identifier.     

Tous les commentaires de l'article:
Le souffle de la narration : l’exemple de "Damages" (FX, 2007)

  • Georges Brougnard mailto

    mar 04 mar 2008 11:06

    Bonjour,
    Vu le pilote en VOST sur C+.
    Effectivement, très bien (critique un peu courte, c'est vrai).
    Surprise : il n'est pas question de 6 feet under dans votre article.
    Sinon, en périphérie du genre "série médicale", j'ai hâte de vous lire sur "l'hôpital et ses fantômes" de Lars Von Trier, diffusée en son temps sur Arte.
    Bonne journée,
    GB

  • Lord-of-babylon mailto

    dim 06 jan 2008 17:11

    HS avec le sujet de ce texte mais je vous met ce petit lien vers le blog du compagnon Djoumi qui cause d'une émission radio qui cite son blog ainsi que le votre.

    http://rafik.blog.toutlecine.com/1538/Autopromo/

    Ca fait toujours plaisir à écouter.

    Bonne année à tous

  • Alexis Z.

    dim 06 jan 2008 10:54

    Bonjour Docteur,

    je vous cite:
    "(...) des productions moins connues comme Bob & Rose, The Jury, Psychos, State of Play, Jekyll ou Primeval constituent des réussites impressionnantes. Si vous comprenez l’anglais sans sous-titres, commandez celles qui existent en DVD sur Amazon.co.uk, vous m’en direz des nouvelles. "

    Je sais bien que vous ne regardez plus la télé, mais pour ceux qui n'ont pas les moyens d'acheter les yeux fermés des coffrets de DVD, je signale que "State of play" est diffusée sur ARTE dans une bonne vf depuis hier soir (samedi 5 janvier 2008 très précisément).

    J'ai donc vu les 2 premiers épisodes, c'est particulièrement excellent, avec cette touche de réalisme quotidien qu'on retrouve dans la plupart des productions anglaises et qui fait qu'on est dans l'histoire, avec des personnages qu'on peut rencontrer. Captivant et troublant !

  • Dabdas

    sam 05 jan 2008 18:55

    A noter que State of Play est justement diffusée sur Arte à partir de ce soir: http://www.arte.tv/fr/cinema-fiction/la-fiction-sur-ARTE/1871410.html

    La série est également disponible en dvd francophone: http://www.dvdfr.com/dvd/f22003_state_of_play_jeux_de_pouvoir.html

  • Manuel mailto

    mer 02 jan 2008 16:06

    A noter notamment qu'elle sera diffusée sur Canal+ à partir de février. Comme la chaine cryptée nous habitue désormais à proposer une VOST, c'est plutôt une bonne nouvelle. Je ne l'ai pas encore terminée mais les 5 premiers épisodes que j'ai pu voir confirme ta critique. Après, ma culture des série policières, plutôt aigries par les interminables CSI, FBI portés disparus, etc, ne me permet pas de distinguer s'il s'agit d'une bonne série. La seule chose, c'est qu'il existe un voire même plusieurs arc scénaristiques qui relient tous les épisodes, à contrario des précédentes.