Pour René Balcer, à qui même les briseurs de picket lines en 4X4 ne font pas peur.
Ce qui excite beaucoup les journalistes français en ce moment, c’est la grève des scénaristes américains membres de la Writers Guild of America (WGA) Une grève des scénaristes est impensable en France parce que les scénaristes n’y sont ni aussi organisés ni aussi puissants – ni aussi importants ni aussi respectés, ni aussi solidaires - qu’aux Etats-Unis.
Il y a effectivement quelque chose de fascinant dans le fait que toute une corporation, organisée de manière solidaire, décide d’arrêter le travail du jour au lendemain et bloque une industrie entière. Et l’industrie de l’entertainment est l’une des industries les plus productives – et les plus rentables – au monde.
Personnellement, je suis d’autant plus admiratif devant cette grève que le fait de ne pas travailler n’est pas sans conséquence pour ceux qui cessent de le faire. S’arrêter de travailler, pour un scénariste, c’est s’engager à ne pas écrire une ligne. Ce n’est pas seulement cesser de gagner sa vie (on est payé à la semaine ou à la quinzaine, quand on écrit des scénarios là-bas), c’est aussi cesser d’élaborer les histoires sur lesquelles on a sué sang et eau pendant des semaines, des mois ou des années – et auxquelles on est, inévitablement, attaché. J’imagine ce que représenterait pour moi le fait d’avoir à cesser brusquement d’écrire un roman-fleuve dont je donnerais cinquante pages chaque semaine au journal qui le publie, en m’engageant à ne plus écrire une ligne (donc, à ne pas prendre d’avance, à ne pas pouvoir mettre mes notes sur le papier, à ne rien préparer. Bref, à laisser en plan tout le processus créatif dans lequel je suis engagé depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois.
Mais les scénaristes américains ont ceci de particulier qu’ils considèrent leur travail comme un travail et non pas comme le produit de l’inspiration divine ou comme celui d’un « don ». Ils ne sacralisent pas leur travail. Ils entendent qu’il soit rémunéré correctement, et ils entendent que les profits engendrés par ce travail leur bénéficient aussi. Ils voient leur boulot comme un boulot, un boulot artistique et créatif, certes mais un boulot tout de même. Pas comme un privilège.
Je me sens très proche d’eux. A vrai dire, je me suis toujours mieux reconnu dans le terme anglais de « writer » que dans le mot français « écrivain ». Ils ne sont pas connotés de la même manière.
En France, un écrivain est une personne qui appartient à une sorte d’intelligentsia, de nomenklatura. Tandis qu’à mon humble avis, un « writer », c’est quelqu’un qui vit (ou essaie) de vivre de ce qu’il écrit - un artisan de l’écriture. Un « writer », est quelqu’un qui, connu ou non, écrit comme un musicien fait de la musique, et s’efforce de faire de son art un métier, et de faire son métier avec art.
C’est quelqu’un qui lit et reconnaît l’influence et l’apport d’autres « writers » (ou de cinéastes, ou de musiciens) sur son travail. Quelqu’un qui aime ce qu’il fait et qui aime les gens qui vont le lire. Quelqu’un qui a très envie que son travail soit lu, mais qui ne construira pas ses livres pour qu’ils plaisent à tout le monde (d’ailleurs, rien de tel n’est possible). Quelqu’un qui veut avant tout raconter une histoire, une bonne histoire, et qui ne cherche pas de toute force à un mettre « un message », parce qu’il sait que ses convictions, ses opinions, ses certitudes et ses colères sont le « message ». Et que ce qu'il a à dire sera d’autant plus convaincant que ce sera véhiculé par les sentiments sincères et le soin qu’il aura mis dans son travail… et que cela procurera du plaisir au lecteur (ou au spectateur).
Je me sens très proche des writers en grève à Hollywood parce que, comme eux, je suis révolté par le manque de considération et de respect que les writers peuvent rencontrer, ici comme là-bas, lorsqu’on les empêche d’écrire librement ou lorsqu’on les exploite.
Je me sens très proche des writers en grève à Hollywood parce que les histoires qu’ils racontent me parlent du monde comme j’ai envie d’en parler, et m’éclairent comme j’aimerais pouvoir le faire. I hate their guts (je les déteste, parce qu’ils écrivent vachement bien) mais je me sens entièrement solidaire de leurs revendications.
Je me sens proche d’eux parce que ce sont mes modèles. Ils illustrent l’expression qu’utilisait le sciencescience-fiction writer Isaac Asimov quand il disait qu’écrire c’est 5 % d’inspiration et 95 % de transpiration. et
Ecrire, c’est parfois très agréable et parfois très dur – selon qu’on écrit un texte de commande ou un texte qu’on porte en soi comme un secret à mettre au jour – mais ce n’est jamais anodin. Ce n’est jamais superflu. Ce n’est jamais un geste sans conséquence. On ne va peut-être pas changer le monde en écrivant, mais on peut changer beaucoup pour une seule personne, avec un gros bouquin de 700 pages ou, comme j’ai eu u l’occasion de me l’entendre dire, avec le texte le plus modeste qu’on ait écrit.
Ecrire, un roman ou un livre de « non-fiction » ou un scénario, c’est partager du savoir et des sentiments, si possible en donnant du plaisir.
Rude tâche. Et on n’est jamais sûr qu’on y est parvenu comme on voulait.
Ecrire, pour un « scriptwriter » américain de télévision, c’est tout aussi aléatoire que pour un « writer » de romans : on n’est pas sûr que ce qu’on écrit plaira et que les spectateurs/les lecteurs en redemanderont. D’ailleurs, quand on leur a présenté ce qu’on avait écrit, ils n’avaient rien demandé…
Ecrire est une activité à risque : on risque de déplaire, on risque d’incommoder et de déranger, on risque d’ennuyer, on risque de dire des bêtises ou d’être incompris. On risque aussi, parfois, dans certains pays, un procès ou la prison
Et pourtant, on écrit. Souvent, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Parce que c'est ce qu'on a à faire de mieux. Pourquoi, sinon, s'isolerait-on du monde et de ses proches pour "raconter des histoires qui ne sont même pas vraies" - comme disait Simone de Beauvoir.
Alors, cesser d’écrire n’est pas, ne peut pas être, une décision simple ou prise de gaité de cœur… Et pour cela aussi, le writer que je suis est solidaire de, et admire, la grève des writers de la WGA (Writers Guild of America). Quel cran, que celui de décider qu'on cesse d'écrire, comme d'autres cessent de boire et de manger pour se faire entendre...
Il y a quelques semaines, Thania St John et Charlie Craig, scénaristes de la série Eureka ont mis en ligne un site intitulé « Why We Write » sur lequel des scénaristes de la WGA expliquent pourquoi ils écrivent. Les contributions (de Greg Berlanti, Damon Lindelof, Greg Garcia, Carol Mendelsohn, et bien d'autres) sont passionnantes et fascinantes.
Si vous lisez l’anglais – et je suis désolé si ce n’est pas le cas – je vous recommande vivement d’aller le visiter.
« Why We Write » : http://whywewriteseries.wordpress.com/
Martin Winckler

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