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« Why we write » - à propos de la grève des scénaristes de la WGA  posté le lundi 14 janvier 2008 01:07

Pour René Balcer, à qui même les briseurs de picket lines en 4X4 ne font pas peur. 

  

Ce qui excite beaucoup les journalistes français en ce moment, c’est la grève des scénaristes américains membres de la Writers Guild of America (WGA)   Une grève des scénaristes est impensable en France parce que les scénaristes n’y sont ni aussi organisés ni aussi puissants – ni aussi importants ni aussi respectés, ni aussi solidaires -  qu’aux Etats-Unis.

Il y a effectivement quelque chose de fascinant dans le fait que toute une corporation, organisée de manière solidaire, décide d’arrêter le travail du jour au lendemain et bloque une industrie entière. Et l’industrie de l’entertainment est l’une des industries les plus productives – et les plus rentables – au monde.

Personnellement, je suis d’autant plus admiratif devant cette grève que le fait de ne pas travailler n’est pas sans conséquence pour ceux qui cessent de le faire. S’arrêter de travailler, pour un scénariste, c’est s’engager à ne pas écrire une ligne. Ce n’est pas seulement cesser de gagner sa vie (on est payé à la semaine ou à la quinzaine, quand on écrit des scénarios là-bas), c’est aussi cesser d’élaborer les histoires sur lesquelles on a sué sang et eau pendant des semaines, des mois ou des années – et auxquelles on est, inévitablement, attaché. J’imagine ce que représenterait pour moi le fait d’avoir à cesser brusquement d’écrire un roman-fleuve dont je donnerais cinquante pages chaque semaine au journal qui le publie, en m’engageant à ne plus écrire une ligne (donc, à ne pas prendre d’avance, à ne pas pouvoir mettre mes notes sur le papier, à ne rien préparer.  Bref, à laisser en plan tout le processus créatif dans lequel je suis engagé depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois.

Mais les scénaristes américains ont ceci de particulier qu’ils considèrent leur travail comme un travail et non pas comme le produit de l’inspiration divine ou comme celui d’un « don ». Ils ne sacralisent pas leur travail. Ils entendent qu’il soit rémunéré correctement, et ils entendent que les profits engendrés par ce travail leur bénéficient aussi. Ils voient leur boulot comme un boulot, un boulot artistique et créatif, certes mais un boulot tout de même. Pas comme un privilège.

 

Je me sens très proche d’eux. A vrai dire, je me suis toujours mieux reconnu dans le terme anglais de « writer » que dans le mot français « écrivain ». Ils ne sont pas connotés de la même manière.

En France, un écrivain est une personne qui appartient à une sorte d’intelligentsia, de nomenklatura. Tandis qu’à mon humble avis, un « writer », c’est quelqu’un qui vit (ou essaie) de vivre de ce qu’il écrit - un artisan de l’écriture. Un « writer », est quelqu’un qui, connu ou non, écrit comme un musicien fait de la musique, et s’efforce de faire de son art un métier, et de faire son métier avec art.

C’est quelqu’un qui lit et reconnaît l’influence et l’apport d’autres « writers » (ou de cinéastes, ou de musiciens) sur son travail. Quelqu’un qui aime ce qu’il fait et qui aime les gens qui vont le lire. Quelqu’un qui a très envie que son travail soit lu, mais qui ne construira pas ses livres pour qu’ils plaisent à tout le monde (d’ailleurs, rien de tel n’est possible). Quelqu’un qui veut avant tout raconter une histoire, une bonne histoire, et qui ne cherche pas de toute force à un mettre « un message », parce qu’il sait que ses convictions, ses opinions, ses certitudes et ses colères sont le « message ». Et que ce qu'il a à dire sera d’autant plus convaincant que ce sera véhiculé par les sentiments sincères et le soin qu’il aura mis dans son travail… et que cela procurera du plaisir au lecteur (ou au spectateur).

 

Je me sens très proche des writers en grève à Hollywood parce que, comme eux, je suis révolté par le manque de considération et de respect que les writers peuvent rencontrer, ici comme là-bas, lorsqu’on les empêche d’écrire librement ou lorsqu’on les exploite.

 

Je me sens très proche des writers en grève à Hollywood parce que les histoires qu’ils racontent me parlent du monde comme j’ai envie d’en parler, et m’éclairent comme j’aimerais pouvoir le faire. I hate their guts (je les déteste, parce qu’ils écrivent vachement bien) mais je me sens entièrement solidaire de leurs revendications.

 

Je me sens proche d’eux parce que ce sont mes modèles. Ils illustrent l’expression qu’utilisait le sciencescience-fiction writer Isaac Asimov quand il disait qu’écrire c’est 5 % d’inspiration et 95 % de transpiration. et

 

Ecrire, c’est parfois très agréable et parfois très dur – selon qu’on écrit un texte de commande ou un texte qu’on porte en soi comme un secret à mettre au jour – mais ce n’est jamais anodin. Ce n’est jamais superflu. Ce n’est jamais un geste sans conséquence. On ne va peut-être pas changer le monde en écrivant, mais on peut changer beaucoup pour une seule personne, avec un gros bouquin de 700 pages ou, comme j’ai eu u l’occasion de me l’entendre dire, avec le texte le plus modeste qu’on ait écrit. 

 

Ecrire, un roman ou un livre de « non-fiction » ou un scénario, c’est partager du savoir et des sentiments, si possible en donnant du plaisir.

Rude tâche. Et on n’est jamais sûr qu’on y est parvenu comme on voulait.

 

Ecrire, pour un « scriptwriter » américain de télévision, c’est tout aussi aléatoire que pour un « writer » de romans : on n’est pas sûr que ce qu’on écrit plaira et que les spectateurs/les lecteurs en redemanderont. D’ailleurs, quand on leur a présenté ce qu’on avait écrit, ils n’avaient rien demandé…

 

Ecrire est une activité à risque : on risque de déplaire, on risque d’incommoder et de déranger, on risque d’ennuyer, on risque de dire des bêtises ou d’être incompris. On risque aussi, parfois, dans certains pays, un procès ou la prison

 

Et pourtant, on écrit. Souvent, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Parce que c'est ce qu'on a à faire de mieux. Pourquoi, sinon, s'isolerait-on du monde et de ses proches pour "raconter des histoires qui ne sont même pas vraies" - comme disait Simone de Beauvoir. 

 

Alors, cesser d’écrire n’est pas, ne peut pas être, une décision simple ou prise de gaité de cœur… Et pour cela aussi, le writer que je suis est solidaire de, et admire, la grève des writers de la WGA (Writers Guild of America). Quel cran, que celui de décider qu'on cesse d'écrire, comme d'autres cessent de boire et de manger pour se faire entendre... 

 

Il y a quelques semaines, Thania St John et Charlie Craig, scénaristes de la série Eureka ont mis en ligne un site intitulé « Why We Write » sur lequel des scénaristes de la WGA expliquent pourquoi ils écrivent. Les contributions (de Greg Berlanti, Damon Lindelof, Greg Garcia, Carol Mendelsohn, et bien d'autres) sont passionnantes et fascinantes.

 

Si vous lisez l’anglais – et je suis désolé si ce n’est pas le cas – je vous recommande vivement d’aller le visiter.

 

« Why We Write » : http://whywewriteseries.wordpress.com/

 

Martin Winckler

 

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Tous les commentaires de l'article:
« Why we write » - à propos de la grève des scénaristes de la WGA

  • Lucie mailto

    sam 02 fév 2008 14:26

    Et que pensez-vous du mot "auteur" ? ;-)

    +1 avec vous, Martin, je me sens moi aussi tout à fait solidaire des scénaristes grévistes, même si je trépigne d'impatience en attendant la suite de certaines séries.

    A propos, mon cher et tendre a tellement aimé "Le Numéro 7" (il est en train de devenir un de vos fans), que je me suis fait le plaisir égoïste de lui offrir le coffret du Prisonnier pour son anniversaire ;-D

    Sinon, j'ai un souci avec les liens (sous firefox) : impossible de faire un clic droit pour les ouvrir dans un autre onglet. Est-ce normal, docteur ?

    Amitiés, Lucie

  • nora mailto

    ven 18 jan 2008 00:31

    J'ai un immense respect pour les conteurs d'histoires et il est vrai que ces dernières années, j'ai été beaucoup plus touché par les histoires racontées dans les series tv ( et oui un peu au dessus des films et des livres vus et lus ces derniers temps ... A qui la faute ? )
    Alors oui, je remercie ces scénaristes américains qui nous ont pondu ces séries inombrables qui nous retiennent chaque semaine et nous font couchés très tard pour voir l'épisode suivant dans un état d'excitation, de béatitude ou de trépignation...
    Je remercie ces scénaristes qui savent travailler en pool pour trouver le meilleur dialogue, le meilleur cliffangher tout ça pour nous retenir, nous public si volatile.
    Je remercie tous ces Joss Whedon, Aaron Sorkin, David Kelley, JJ Abrams, David Chase, Alan Ball, Chris Carter, John Wells ........ et la liste est encore trop longue, sans compter tous ceux qui travaillent dans l'ombre.
    Je suis moi meme étonnée de connaitre tous ces noms et apprécier les qualités et les défauts des uns et des autres depuis une bonne dizaine d'année ( et je garde en mémoire les premieres fois où j'ai vraiment compris leur travail en écoutant longuement les commentaires audio de Joss Whedon dans ses dvd et où je me suis dit qu'il n'avait vraiment pas le meme fonctionnement que nous pauvres mortels sans imagination ....)
    Alors, meme si ma frustration de sériphile augmente chaque jour un peu plus depuis le 1/11, j'admire leur grève et espèrent qu'ils obtiendront tout ce qu'ils veulent ( meme s'il semble que ça n'arrivera pas avant un long moment....snif )
    Et pour trouver un peu d'espoir dans ce désert, je suis sure qu'apres cette grève, ils seront débordés par pleins de nouvelles idées pour notre bonheur à tous ....
    Pour terminer, je vous remercie pour la qualité de vos analyses, toujours aussi justes. Et imaginer une serie, ça ne vous tente pas ?
    Merci aussi le lien pour le site "Why we write".

    GO ON WGA !!!

  • karysma

    jeu 17 jan 2008 19:00

    Je partage votre point de vue. Je remarque d'ailleurs que les médias exagonaux parlent trés mal de la gréve des scénaristes. Tout ce qu'ils retiennent c'est l'aspect purement financier. Dommage.

  • Alexis Z

    jeu 17 jan 2008 15:11

    Janto confond deux travaux très différents : scénariste de série télé et scénariste de film. Il y a des scénaristes à prétention poétique ou philosophique dans tous les pays, ne généralisons pas trop vite. Par contre les conditions d'emploi et de travail des scénaristes de série télé sont très différentes d'un pays à l'autre, ce qui explique beaucoup de choses.

    Si je me souviens bien, "Why we fight"/"Pourquoi nous combattons" fut une série de films de propagande tournée aux USA (en 42-43 ?) à la demande du président Roosevelt pour expliquer les buts de la seconde guerre mondiale au peuple des USA; il me semble que Franck Capra en était le chef de projet mais je peux me tromper.

    Pour revenir aux séries télé, il y a aussi un excellent épisode de la saison 5 d'Angel qui porte ce titre, et pour la bonne raison qu'une partie de l'action se déroule en flash back pendant la seconde guerre mondiale.

    Décidément les scénaristes ont de la mémoire, ça tombe bien ils ne sont pas les seuls !

    Quant au mot writer, Pierre Desproges disait se sentir modestement écriveur plutôt qu'écrivain.

  • Janto

    lun 14 jan 2008 10:19

    Je préfère aussi les scénaristes américains aux scénaristes français (ou européens). Ici on a tendance à avoir une conception poétique de l'écriture (assis seul sur la plage à sortir ses tripes sur papier...) alors que ça tient bien plus des mathématiques finalement (équilibre parfait entre chaque élément de l'histoire).
    De plus, je considère comme extrêmement sain de considérer le métier de l'écriture selon l'aspect économique : ça remet les "writers" à leur place , ils sont là pour fournir des histoires et des personnages, pas pour fournir de "grandes réflexions philosophiques", mais si néanmoins ils veulent les mettres, ils devront les intégrer à leurs histoires et à leurs personnages de la manière la plus invisible (donc la plus dure et la plus stimulante) qui soit.

    En France on a trop souvent tendance à prendre la grosse tête en oubliant que la fin de la chaîne dont fait partie le scénario, c'est le public, et qu'on n'a pas le droit de bâcler son scénario ou de faire n'importe quoi sous prétexte de l'art quand à la fin des gens viennent payer un ticket (cher en plus...) et donnent deux heures de leur temps pour regarder le travail d'autrui.