L’année 2008 pourrait bien être une date historique pour la télévision française. Ceci, en raison de deux événements récents.
La publicité enlevée au service public
Le premier est politique et découle de l’annonce par le président de la République – annonce unilatérale, arbitraire, insensée si elle n’a pas été réfléchie, et proprement criminelle si elle a été prise en connaissance de cause – qu’il souhaitait que la pub soit supprimée du service public et qu’il allait « engager une réflexion en ce sens très rapidement ». Pareille annonce faite sans avoir sollicité l’avis des premiers intéressés – à savoir le personnel des chaînes publiques et les sociétés de production et autres fournisseurs de programmes, ni même la Ministre de la Culture ! – a d’ores et déjà des conséquences spectaculaires et dramatiques.
D’une part, la valeur des actions de TF1 et M6 a grimpé instantanément. D’autre part, devant les incertitudes qui planent sur le financement futur de leurs programmes, toutes les chaînes publiques ont gelé les commandes de téléfilms, de séries, de documentaires et d’émissions futures. Ces commandes ne font pas seulement vivre les maisons de production, mais aussi bien sûr les réalisateurs, les scénaristes, les acteurs, les personnels techniques, les figurants, les fournisseurs de costumes et de matériel, etc. Le « gel » d’une grande partie des activités de production à la suite de cette annonce spectaculaire risque fort de porter un coup très dur à la création de fictions françaises, déjà très inférieures en nombre à celles que produisent la plupart des pays développés dotés d’une industrie télévisuelle.
La France est un pays dans lequel on n’aime pas prendre de risques. C’est une notion malheureusement générale, et la télévision n’échappe pas à la règle. Le coup de tonnerre qu’a représenté l’annonce de la suppression de la pub semble avoir tétanisé toute la profession. Il n’est pas sûr que la télévision française publique s’en remette. Evénement historique, donc, mais peut-être aussi fatidique.
Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les défenseurs d’une télévision publique de qualité (en particulier les réalisateurs et scénaristes rassemblés au sein du groupe 25 images (www.groupe25images.fr) étaient nt favorables et demandaient depuis longtemps la disparition de la publicité sur les chaînes publiques. Il s’agissait ainsi de signifier que les programmes financés par l’argent des contribuables ne doivent pas s’inscrire dans une bataille d’audimat (et donc, d’annonceurs) mais proposer des programmes de création impossibles sur des chaînes commerciales.
Un exemple de télévision publique créative : la BBC.
L’exemple de la BBC est très éloquent. Entreprise publique indépendante du pouvoir depuis ses origines (la charte qui l’a fondée précise cette indépendance) et contrairement à l’ORTF, qui l’est restée jusqu’au milieu des années 80, la BBC n’a plus eu le monopole de la télédiffusion à partir de 1955, date à laquelle la loi britannique a permis la création de chaînes télévisées privées. Aujourd’hui, à l’égale de la concurrence, la BBC produit des fictions, des documentaires éducatifs ou des reportages d’investigation vendus dans le monde entier. Prenez les productions britanniques visibles actuellement à la télévision françaises : il y a des séries policières « classiques » inspirées par Agatha Christie (Miss Marple, Poirot) mais aussi par des auteurs noirs plus contemporains (La Fureur dans le Sang, d’après Val Dermid, par exemple) ou totalement originales (Life on Mars et sa « sequel » Ashes to Ashes) des séries politiques incroyablement audacieuses (MI5, State of Play) ; des séries fantastiques (Dr Who, qui existe depuis des décennies, Jekyll, qui remet le classique de Stevenson au goût du jour) ; des séries historiques (Rome, dont la BBC est co-productrice) ; des comédies dramatiques réalistes (Bob & Rose il y a quelques années ; Mistresses, il y a quelques semaines).
Au fil des décennies écoulées, maintes productions remarquables nous sont restées totalement inconnues – je pense en particulier à la quasi-totalité des oeuvres de Dennis Potter (1935-1994), scénariste-producteur de télévision que les Américains eux-mêmes considèrent comme l’un des plus importants au monde : en France, seule Lipstick on your collar a été diffusée, il y a quelques années, sur Jimmy et (en VF) sur Arte.
Signe du respect dont elles font l’objet Outre-Atlantique : les productions de la BBC font l’objet dans la presse de télévision de critiques aussi approfondies que les programmes américains. Mine de rien, les programmes britanniques se sont multipliés à la télévision française mais sont encore souvent passés sous silence et c’est bien dommage, mais cela montre que la télévision hexagonale est encore et toujours focalisée sur le bras de fer entre « fictions françaises » et « séries américaines », mais pas du tout intéressée par une ouverture sur le reste du monde… même s’il s’agit d’un de nos voisins. Certes, pour des raisons de rentabilité, les Britanniques préfèrent co-produire avec les Etats-Unis plutôt qu’avec des pays européens, et c’est bien dommage. Les Français achètent des séries britanniques depuis fort longtemps : pendant les années 60, la télévision française diffusait autant de séries britanniques que de séries américaines. Ce qu’on peut regretter c’est qu’ils aient le plus souvent, jusqu’à ces dernières années, cantonné leurs achats aux séries ayant les formes les plus classiques (les mystères policiers), et n’aient pas également acheté et programmé les nombreuses fictions plus audacieuses que la télévision britannique produit chaque année, et dont on peut voir un échantillon, chaque année, aux Rencontres internationales de télévision de Reims. (http://www.ritv.fr/)
La publicité au service des séries
L’année 2008 est cependant une année historique pour une autre raison que la suppression de la publicité, qui sera passée inaperçue de nombreux spectateurs. Et cet autre événement est… une publicité. En ce moment même, sur les espaces d’affichage de France et de Navarre, Canal + annonce la diffusion de Damages (remarquable série dont j’ai parlé dans ces pages il y a quelques semaines). Aux Etats-Unis, en Angleterre, au Canada, les chaînes font de la publicité pour leurs séries depuis fort longtemps. Mais c’est – que je sache – la première fois en France qu’une chaîne de télévision entreprend une campagne d’affichage pour promouvoir une série, américaine en l’occurrence (j’ai aussi aperçu une publicité de TF1 pour « Dr House » en couverture intérieure du magazine Première).
Cette campagne de Canal + témoigne d’une réalité économique : les séries (américaines, pour le moment) deviennent le premier produit d’appel de nombreuses chaînes. C’est de plus en plus souvent pour regarder des séries, programme « fidélisant » par excellence, qu’on choisit telle ou telle chaîne – a fortiori payante.
Critique télévisée : la révolution reste à faire
Cette révolution s’accompagnera-t-elle d’une révolution similaire dans la critique des fictions télévisées ? On n’en est pas encore là. La plupart des articles « critiques » publiés dans la presse au sujet des séries témoignent d’une grande ignorance des objets que ces critiques sont censées décrire. Il faut dire que la critique de séries ne s’improvise pas. Comme la critique de cinéma, elle impose de connaître le médium, son fonctionnement, son financement, ses rites, ses failles, ses nuances. Elle impose aussi de bien connaître les œuvres, dans la longueur. Pour parler correctement d’une série comme Damages il faut l’avoir vue en grande partie – voire intégralement et non s’être contenté des deux premiers épisodes.
On me rétorquera que la plupart des critiques n’ont pas vu l’intégralité de la saison diffusée actuellement (13 épisodes). C’est vrai, mais peut-on se qualifier de « critique » si on ne prend pas la peine (alors qu’on en a la possibilité) de regarder une œuvre de manière aussi exhaustive que possible ? Il y a deux manières de procéder. Ou bien on commande les DVD (ils sont disponibles en zone 1, avec des ST français ; et on pouvait bien sûr la télécharger pendant sa diffusion aux USA) pour livrer une critique « globale » des 13 épisodes, ce qui peut être indispensable, si on veut que les spectateurs soient incités à tout regarder ; on bien on commente les épisodes régulièrement, au fur et à mesure de leur diffusion (comme le font les journalistes américains de la presse spécialisée, sur des sites comme www.TVGuide.com ou www.Zap2it.com ).
Quelques révolutions attendues
Il reste beaucoup de « révolutions » à faire à la télévision française en matière de séries et plusieurs résident dans le traitement des séries par les chaînes hertziennes. Citons-en quelques-unes. La programmation traditionnelle une soirée/un programme incite, en France, à diffuser plusieurs épisodes d’une série le même soir. Ce qui perturbe beaucoup la vision, c’est que cette diffusion en rafale est souvent faite de manière anarchique, avec un ou deux épisodes d’une même saison à la suite, puis un troisième, rediffusé. Quand verra-t-on les chaînes diffuser des séries dans l’ordre et préciser, quand c’est le cas, qu’il s’agit d’une rediffusion ? (Voire programmer les rediffusions à des horaires distincts ?) Quand verra-t-on de la VO sous-titrée sur les chaînes hertziennes du service public (au moins sur la TNT, parfaitement adaptée) ?
J’ai hâte d’assister à ces révolutions-là. À ces dates historiques-là
Martin Winckler

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