C’est un OVNI de la télévision, et un OVNI qui a la vie dure. D’autant que beaucoup de gens en parlent sans l’avoir vu - alors que n’est pas, pourtant, une série très longue (une trentaine d’épisodes). Mais c’est une œuvre qui trimbale derrière elle un certain nombre d’idées reçues, de mythes, de faux-semblants. Est-ce bien étonnant ? Twin Peaks s’y prête.
Tout commence très sagement par un générique champêtre, qui montre des bois, une scierie, une cascade, un rossignol dans un arbre, et le célèbre panneau d’entrée de la ville avec, comme il est rituel en Amérique du nord le chiffre de sa population : 51201 âmes... moins une.
Cette image d’Epinal d’un middle-west rugueux mais somme toute sympathique ne fait pas illusion longtemps. Dans la petite ville sans histoire, on découvre très vite au fil de l’eau un corps emballé dans du plastique : celui de Laura Palmer, reine de beauté blonde à croquer, assassinée de manière aussi sauvage que soudaine.
L’équilibre tranquille de Twin Peaks (la ville) se met alors à vaciller... ou du moins, à osciller sous un vent aussi étrange qu’inquiétant. Twin Peaks (la série) devient alors le développement minutieux de cette inquiétante étrangeté. L’homme qui vient y enquêter sur la mort de Laura Palmer, l’agent Dale Cooper, est au moins aussi bizarre que l’affaire et le lieu du crime.
Il croise une ribambelle de personnages qui sont, tout comme lui, à double sens (tout le monde parle par métaphores ou par sous-entendus) et les lieux à double fond - à l’image de l’Hôtel du Grand Nord, dont les cloisons cachent des passages qu’emprunte la délicieuse Audrey (Sherylinn Fenn) pour espionner les clients, et de la Red Room, où Cooper n’en finit pas de rêver qu’on lui souffle le nom de l’assassin.
Au milieu de personnages aussi attachants qu’irritants (du shérif Truman au Dr Jacoby, le psychiatre, en passant par la femme à la bûche, qui rend ses oracles en consultant un rondin de bois qu’elle trimbale comme un enfant), l’agent évolue au jugé mais sans préjugé, armé d’un humour bien personnel et d’une dépendance absolue au café et à la tarte aux myrtilles. Bref, il plonge - et nous, avec lui.
Engendrée, nul ne l’ignore, par David Lynch, Twin Peaks est aussi, cependant, la création d’un scénariste, Mark Frost. C’est cette double paternité qui donne probablement à la série son cachet indéfinissable. Car les circonvolutions de la narration - une suite de récits savamment entrecroisés - ne sont pas le fait du seul Lynch, mais d’abord de Frost, dont le projet était initialement de se servor de la mort de Laura comme du prétexte d’une histoire perpétuelle. Car le temps est comme suspendu à Twin Peaks : chaque épisode se passe en un jour, et l’épisode suivant le lendemain.
Aux commandes de cette histoire qu’ils prennent leur temps pour développer (au bout de deux années de diffusion dans le monde réel, il ne s’est passé que 29 jours à Twin Peaks...) Lynch et Frost jouent avec les codes convenus de la série policière : les pistes ne mènent nulle part, les enquêteurs sont inévitablement perdus - quand ils ne sont pas transformistes comme Dennis/Denise (génial David Duchovny, bien avant X-Files), ou sourds (Lynch lui-même dans un rôle comique). Ils se jouent aussi des conventions du soap-opera puisque la télévision locale de la ville a le sien, Invitation à l’amour, toujours à l’antenne quand les couples de Twin Peaks se déchirent. Ils se jouent enfin du désir de repères des spectateurs : la mort de Laura Palmer est à la fois tristement réelle ET absolument symbolique ; son assassin est humain ET surnaturel ; la vérité est connue ET insaisissable.
Un OVNI, vous dis-je. Il s’est posé un jour de 1990 dans la grande forêt d’antennes du Nord-Ouest - puis en 1991 et dans une VF catastrophique de contresens et de bêtise sur les écrans de La 5 - avant de disparaître en laissant sur le champ rétinien des spectateurs des crop-circles indélébiles, et dans leur mémoire des questions sans réponse.
À moins que les soucoupes-DVD...
Martin Winckler
Twin Peaks est désormais visible en DVD (http://www.dvdseries.net/serie-655-Twin_Peaks.html), intégralement. En VO, avec des sous-titres... Allez donc vous perdre dans le Nord-Ouest.

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