L'an dernier, à l'occasion des 20 ans des Rencontres INternationales de télévision de Reims, on m'a demandé de faire un portrait de son directeur, Maurice Frydland. Le voici.
Maurice Frydland, artiste engagé
Quelle est la différence entre un film de cinéma et un téléfilm ? Ceux qui n’ont pas vraiment réfléchi à la question répondront probablement : « le mode de diffusion » (grand écran en un réseau de salles ; petit écran, dans un bouquet de chaînes) ... tout en laissant entendre que la différence essentielle est ailleurs. Tourner un film serait admirable, tourner un téléfilm ne le serait pas. Cette distinction entre un médium « noble» (le cinéma) et un autre qui serait « vulgaire » (la télévision) n’existe pas en Angleterre ou aux Etats-Unis, où le monde du spectacle est depuis toujours voué au public. Quelle différence y aurait-il alors entre un cinéaste et un téléaste ? Le premier serait-il un artiste tandis que l’autre ne le serait pas ? L’itinéraire de l’un et de l’autre seraient-ils si différents ? Je me suis toujours demandé si cette « hiérarchie » établie entre le cinéaste et le téléaste n’était pas aussi arbitraire que celle qui distingue l’écrivain - mot qui en France désigne essentiellement le romancier - du writer, terme générique qui, dans le monde anglo-saxon, désigne un auteur, sans préjugé de la nature des textes qu’il rédige et de leur lieu de publication. Quand on se sent plus writer qu’écrivain, on ne voit pas son métier différemment selon que l’on écrive de la fiction ou des articles scientifiques, des analyses critiques ou des textes autobiographiques ; selon qu’on publie un livre à compte d’éditeur ou un feuilleton dans une revue.
Quand on a l’occasion de l’envisager dans son ensemble, on constate que la carrière de Maurice Frydland ressemble plus à celle d’un écrivain polygraphe et ouvert sur le monde comme l’étaient Boris Vian ou Georges Perec qu’à celle d’un romancier replié sur lui-même comme l’étaient Proust ou Flaubert.
Interrompant ses études de médecine pour faire du cinéma, Maurice Frydland devient au cours des années soixante l’assistant de Robert Dhéry, Joris Ivens et Michel Boisrond et co-écrit avec Gilles Perrault un court-métrage, Le Cœur Renversé (1971), qui sera sélectionné à Cannes. Sa carrière prend un tournant lorsqu’il rencontre Jean-Marie Drot, Marcel Bluwal et Claude Santelli. Fasciné par la culture de ces hommes qui, au début des années soixante-dix, tentaient encore d’en faire un grand médium à la fois éducatif et populaire, Maurice Frydland comprend que la télévision est un lieu d’invention et de création bien plus souple que le cinéma. Il s’attelle aussi bien à des grands reportages (pour Panorama, Point contrepoint), qu’à des magazines de société (Dim Dam Dom) ou culturels (Les Cent livres) et, bien entendu, à des fictions. Dès 1974, il réalise Le Mystère Frontenac, adpatation du roman de François Mauriac co-écrite avec Françoise Verny. La collaboration du réalisateur avec sa co-scénariste donnera naissance à plusieurs autres téléfilms au cours des années 70.
S’il n’est pas possible de passer en revue toutes les réalisations de Maurice Frydland, la rétrospective présentée aux 20e Rencontres Internationales de Télévision de Reims permet de retracer sa carrière en quatre mots : ouverture, engagement, fidélité, humour.
L’ouverture est évidente par la variété des formats et des propos. Les documentaires vont d’un portrait du plus shakespearien des cinéaste (Citizen Welles, 1974) à l’exploration, sur les traces de Paul Morand, d’une des villes les plus littéraires d’Europe (Venises, 1980) en passant par le documentaire géopolitique (Objectifs : Le Chili, un nouveau Cuba, 1970) et la balade littéraire dans les Cévennes (Sur les traces de Stevenson, 1979). Les fictions ne sont pas moins variées : récit sensible d’un monde en guerre vu par un enfant (Un été alsacien, 1991) ; fable ironique située dans la communauté juive parisienne du Sentier (Le miel amer, 1991) ; fiction politique âpre sur la guerre d’Algérie (L’arme au bleu, 1981) ; satire cinglante de la vie d’un cadre supérieur après son licenciement (Assédicquement vôtre, 1994) et, pour finir, oublier ce bijou de feuilleton dans la tradition de Rocambole et des Habits Noirs qu’est l’épatant Le Mystérieux Docteur Cornélius (1984).
L’engagement n’est pas moins évident quand on voit de quelle manière Maurice Frydland aborde ses sujets. Car l’histoire « avec sa grande hache », comme disait Georges Perec est aussi omniprésente dans ses fictions qu’elle l’est dans ses films documentaires. Dans L’arme au bleu et Un été alsacien, déjà cités, mais aussi dans le magnifique L’épingle noire (1982), fresque située au cours d’une période méconnue de l’histoire de France (les débuts de la IIe république) et dans les téléfilms noirs où apparaît Nestor Burma, le héros de Léo Malet. Ainsi, les fantômes de l’Occupation hantent Les Rats de Montsouris (1985), la toute première adaptation des « Nouveaux Mystères de Paris » dans laquelle Frydland avait eu l’idée lumineuse de confier l’imperméable de Burma au merveilleux Gérard Desarthe. Sept ans plus tard, de nouveau sous la direction de Frydland, Guy Marchand arborait la pipe à tête de taureau du détective pour poursuivre un ancien criminel de guerre dans Du Rébecca Rue des Rosiers (1992).
La fidélité de Frydland est discrète et pudique, mais clairement lisible dans ses films : c’est la fidélité à la mémoire culturelle juive, qui teinte Venises (où l’on apprend l’origine du mot ghetto), Le Miel Amer et ses personnages plus vrais que nature mais aussi l’émouvante évocation biographique Les enfants du Vel d’Hiv (1992). C’est aussi la fidélité aux acteurs - Gérard Desarthe, bien sûr, irrésistible Docteur Cornéliux mais aussi l’ambigu Pierre Arditi de L’Arme au bleu et de L’épingle noire, le malicieux Jean Bouise et le mésestimé Maurice Vaudaux.
Quant à son humour et à sa malice, ils font bien sûr le régal des spectateurs quand Frydland met en scène l’histoire de Seidel, qui attend le Messie sur le quai de la Gare de Lyon dans Le Miel Amer, ou lorsque, au détour d’une enquête de Burma, Claude Klotz, co-scénariste de ses téléfilms Le moustique (1980) et Jupiter (1981) tient le rôle d’un ami du détective, tandis que Frydland lui-même campe celui d’un anonyme fonctionnaire face Guy Marchand.
Armé d’un stylo et d’une caméra, aidé de comédiens qu’il aime et qui le lui rendent bien, Maurice Frydland nous raconte avec son intelligence et ses yeux des histoires qui lui tiennent au cœur et aux tripes. Ce qui fait de lui un spécimen rare d’artiste engagé : un téléaste de notre temps.
Martin Winckler
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Post Scriptum : Alors que la BBC et les
chaînes privées britanniques ne se privent pas
d'éditer leurs téléfilms classiques, pourquoi
est-il si difficile - pour ne pas dire presque impossible - de voir
et de revoir (en rediffusion, ou en DVD) les
téléfilms des auteurs les plus importants et les plus
solides de la télévision française
?

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