Accueil Date de création : 01/10/07 Dernière mise à jour : 27/05/09 21:10 / 42 articles publiés
 

Emmy Awards 2008 : le câble et l’engagement à l’honneur  posté le lundi 22 septembre 2008 18:31

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Les Emmy Awards – les Oscars de la télévision américaine – ont fait fort, cette année.

Ce ne sont pas les « grosses machines » de l’audimat (CSI, Desperate Housewives, Lost) qui ont emporté le plus grand nombre de statuettes, mais des émissions visant une audience plus modeste en nombre et plus exigeante en terme de contenu.

De plus, les deux grands vainqueurs de la soirée sont le câble et des émissions engagées – politiquement, socialement, historiquement. 

Pour la première fois dans l’histoire des Emmys, une fiction diffusée par une toute petite chaîne du câble (une grosse, HBO, l'a déjà décroché avec Les Soprano) remporte le trophée de la meilleure drama : c’est la remarquable Mad Men, dont j’ai déjà parlé sur ce blog. Matthew Weiner (créateur de la série) et ses co-scénaristes remportent également l’Emmy du meilleur scénario dans la catégorie. C’est d’autant plus remarquable qu’il s’agit de la première fiction originale produite par AMC, une petite chaîne du câble jusqu’ici consacrée à la diffusion de films. Pour mesurer l’importance de l’événement, disons que c’est un peu comme si TPS Star remportait un 7 d’Or pour sa première fiction, chronique pointue du milieu de la publicité dans la France de De Gaulle...

Admirateur de Mad Men depuis la première scène de son premier épisode, j’adresse ici solennellement à son créateur, le scénariste Matthew Weiner, mes félicitations de spectateur, d’écrivain et de critique de télévision (et qu’il ne s’avise pas de m’inviter à dîner en tête à tête, car je l’étranglerai de jalousie ; un talent pareil, c’est tout simplement insupportable…). 

HBO, elle, pulvérise le record du plus grand nombre de récompenses pour une même production en une seule année, avec la mini-série John Adams, biographie en sept épisodes d’un des « pères fondateurs » les plus importants mais les plus méconnus de la Nation américaine, co-rédacteur et signataire de la déclaration d’indépendance et deuxième président des Etats-Unis (après George Washington et avant Thomas Jefferson). Elle remporte aussi l’Emmy du meilleur scénario, celui du meilleur acteur pour Paul Giamatti dans le rôle d’Adams, celui de la meilleure actrice pour Laura Linney dans le rôle de son épouse Abigail et neuf autres statuettes dans la catégorie mini-série. Imaginez Canal + remportant treize 7 d’or pour une minisérie consacrée, mettons, à Jacques Pierre Brissot. Quoi ? Vous ne savez pas qui c’est ? Précisément ! (Il a une très bonne fiche sur Wikipédia.)

Si vous voulez savoir qui est John Adams avant que la minisérie de HBO ne soit visible en France (si elle l’est jamais…), je vous recommande la Director’s Cut de 1776, de Peter Hunt (1972), transposition au cinéma de l’excellente pièce/comédie musicale du même nom. Le film passe rarement à la télévision française mais le DVD a des sous-titres français.

Quant à la meilleure comédie, c’est 30 Rock (divine surprise pour NBC, le grand network qui va le plus mal en ce moment…) satire inspirée à la comédienne et scénariste Tina Fey par le Saturday Night Live, émission satirique cinquantenaire de NBC. Ici, les votants ont récompensé une fiction qui se moque non seulement de NBC (sa chaîne co-productrice) mais aussi de la General Electric (propriétaire de NBC), du parti républicain et de la télévision en général. Mais ils lui décernent aussi l’Emmy du meilleur scénario de comédie, et ceux des meilleurs comédiens à ses deux acteurs principaux : Tina Fey et Alec Baldwin, géniaux de naturel. Un grand coup de chapeau à Tina Fey. Si ce n’est pas la première fois qu’une femme remporte à titre personnel et le même soir trois Emmys - en tant que créatrice, scénariste et comédienne de sa propre série - ça n’a pas dû arriver souvent en 60 ans, car les scénaristes-comédiennes ne courent pas les rues, même aux USA. (Et si elle m’invite à dîner, je ne dis pas non. Les femmes à lunettes ne me font pas peur…)

Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si, mettons, Florence Foresti recevait trois 7 d’or pour une comédie qui fusille le milieu de la télé, TF1, Bouyghes et l’UMP… le tout, sur TF1.

Côté interprétation, le câble est encore une fois beaucoup récompensé. Meilleur acteur de second rôle dans un comédie : Jeremy Piven (Entourage, HBO) ; meilleure actrice de drama : Glenn Close (Damages, FX, déjà décrite sur ce blog) ; sans oublier l'excellent Zeljko Ivanek, bien connu des amateurs de Homicide, Oz et Law & Order, qui remporte justement l'Emmy du second meilleur rôle dramatique, pour son portrait du tourmenté Ray Fiske, avocat d'un milliardaire corrompu, dans Damages.

L'Emmy du meilleur rôle dramatique masculin - et là c’est une grosse surprise – récompense Bryan Cranston (Breaking Bad, la deuxième production originale de AMC…). Le cas de Breaking Bad est très intéressant : c’est la chronique très féroce d’un brave type qui, atteint par un cancer, décide de fabriquer et de vendre de la drogue pour payer ses soins médicaux et mettre sa famille à l’abri. Le fait que Cranston, jusqu’ici acteur de second plan (son rôle le plus connu est d’avoir été le père du personnage-titre dans Malcolm) emporte l’Emmy du meilleur acteur dramatique devant Hugh Laurie (House), qui le méritait amplement, témoigne d’un changement notable dans l’attitude des professionnels de la télévision américaine – puisque ce sont eux qui remettent les Emmys. Les membres de l’Academy of Television ne regardent plus seulement les séries que tout le monde regarde, mais aussi – et on peut commencer à dire « surtout » - les fictions les plus exigeantes et les plus iconoclastes. Et ils font savoir qu’ils aiment ça.

Mais bien sûr, ils ont la plus grande télévision du monde, et parmi tous les programmes produits, ils ont le choix entre le très mauvais et du très très très bon. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Vive la télévision américaine, vive le DVD et vive le téléchargement, qui me permettent de me divertir et de m’éduquer et de divertir et éduquer mes enfants sans la télévision française (à part c’est pas sorcier…).

Martin Winckler

 

PS : Il y a 10 ans, en 1998 Law & Order remportait l’Emmy de la meilleure série dramatique. A l’époque, je tenais la rubrique télévision de Télécâble Satellite Hebdo. Très heureux que la série produite et dirigée par René Balcer ait remporté cette récompense, j’appelais France 3 qui la diffusait sous le titre de New York District (depuis, TF1 l’a rebaptisée New York Police Judiciaire ; histoire de faire plus français, sans doute) pour attirer leur attention sur cette récompense et les inciter à en faire état à l’antenne… comme les chaînes le font en diffusant un film qui a remporté un Oscar.

les attachées de presse de la chaîne qui m’ont répondu ne connaissaient pas Law & Order, ils ignoraient que F3 la diffusait (elle passait alors à… 1 heure du matin) et n’avaient pas la moindre idée de ce qu’étaient les Emmy Awards. Aujourd’hui, les journaux français parlent des Emmy . Dommage qu’ils ne puissent pas dire grand-chose des lauréats. Combien d’articles de fond a-t-on écrit en France sur Mad Men, 30 Rock et John Adams ? Les deux premières séries ont fait l’objet d’un article dans L’année des séries 2008 (Ed. Hors Collection) , mais je pense que la plupart des journalistes français de télévision ne l’ont pas lu…

 

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Les Seventies d’hier et d’aujourd’hui : "Search", "The Name of the Game" et "Swingtown".  posté le mardi 16 septembre 2008 22:44

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Sur un site de torrents consacrés aux séries anciennes, j’ai trouvé ces jours-ci les torrents du pilote et du premier épisode d’une série des années 70, que j’ai vue « en direct » pendant l’année que j’ai passée aux Etats-Unis.

Search

Le pilote de 90 minutes, diffusé en février 1972, était intitulé Probe ; la série proprement dite, diffusée de septembre 72 à mai 73 était (re)baptisée Search. Même si elle n’a duré qu’une saison, j’en avais gardé un souvenir très précis et j’ai pu constater, 35 ans plus tard, que c’était une série très intéressante, à bien des égards. Elle contait les enquêtes internationales d’une officine semi-officielle chargée de rechercher des criminels, de récupérer des biens ou de libérer des otages et dont les agents étaient équipés d’une technologie très avancée pour l’époque et qui aujourd’hui ne paraît plus si incroyable : ils pouvaient recevoir et émettre des messages grâce à des implants neuronaux, possédaient des caméras scanners qui enregistraient tout ce qui se passait autour d'eux et ils étaient « monitorés » en permanence par une équipe équipée d’une flopée d’odinateurs et d’écrans vidéo. Le tout par satellite, bien entendu.

 

Une autre particularité de la série était que ses trois agents, Lockwood  (Hugh O’Brian), Bianco (Tony Franciosa) et Grover (Doug McClure) apparaissaient en alternance, une semaine sur trois, et les personnalités respectives des interprètes et des personnages donnaient à chaque épisode une tonalité particulière.

 

En découvrant le téléfilm-pilote (que je n’avais pas vu à l’époque) ce qui m’a le plus frappé, en dehors évidemment du caractère extraordinairement précis et prophétique des gadgets, c’est le ton léger et l’humour, typiques des séries des années 70. Le personnage interprété par Hugh O’Brian se nomme Hugh Lockwood et cette insistance sur le prénom, sa coupe de cheveux, ses vêtements et sa personnalité de don juan, amplement commentée par la jolie blonde qui suit ses déplacements à la trace, font irrésistiblement penser à un autre Hugh – Hefner, créateur de Playboy, dont les années 70 étaient la grande époque.

 

Un signe plus anecdotique mais très significatif m’a montré s’il en était besoin que je devais vraiment beaucoup aimer Search, lorsque je l’ai vue : j’avais mémorisé le thème musical très "seventies" composé par Dominic Frontiere pour le générique, et il m’est revenu intégralement dès les premières mesures.

 

Il est toujours très gratifiant de retrouver son plaisir passé en relisant un livre ou en revoyant un film qui nous a marqué. Mon plaisir en revoyant Search est de ceux-là, avec la satisfaction d’avoir su percevoir à l’époque, malgré mon « innocence » en matière de séries, toutes les qualités de celle-ci.

 

The Name of the Game

 

L’alternance de personnages dans une même série ou une même case horaire (1) n’est pas une nouveauté de Search puisque, de 1968 à 1971, NBC produisit une série constituée d’épisodes de 90 minutes et intitulée The Name of the Game.

 

Diffusée partiellement en France sous le titre de Les règles du jeu, cette bonne série des années 70 faisait elle aussi alterner ses trois vedettes : Robert Stack (l’Elliot Ness des Incorruptibles) ; Gene Barry (auparavant vedette de Burke’s Law et médecin assassin face à Peter Falk dans le pilote de Columbo) et… Tony Franciosa. Les trois héros bossaient tous dans la presse : Barry était le propriétaire d’un journal, Stack son rédac-chef et Franciosa son journaliste d’investigation. Ajoutons, pour vous faire saliver, qu’un tout jeune Steven Spielberg réalisa en 1971 un épisode de The Name of the Game complètement atypique, L. A. 2017, dans lequel le personnage interprété par Barry est, selon l’excellente fiche de Wikipédia consacrée à la série, « poursuivit dans une Los Angeles future frappée par une pollution mortelle, où un gouvernement fasciste dirigé par des psychiatres a contraint la population à vivre dans le sous-sol pour échapper à la pollution »…

Ca, c'est un épisode que j'aimerais bien voir. Il faudrait d'ailleurs qu'un jour quelqu'un ait la bonne idée de composer un coffret DVD avec tous les épisodes de séries tournés par Spielberg. Histoire de montrer que la télévision, aux USA comme en Grande-Bretagne (je pense à Mike Leigh, par exemple) peut être le lieu d'épanouissement des cinéastes débutants.  Quand on prend la peine de leur faire confiance.

 

Malgré leurs naïvetés, Search et The Name of the Game font partie de ces bonnes séries des Seventies que la télévision française a le plus souvent ignorées ou méconnues quand elle ne les a pas purement et simplement interdites d’antenne (Search est inédite en français, il me semble), et elles m’incitent à vous parler d’une autre série située à la même époque (en 1976, exactement) mais qui vient d’être diffusée par CBS.

 

Swingtown

 

Le sujet de Swingtown est osé, surtout pour la respectable chaîne « familiale » actuellement numéro 1 aux USA : c’est l’histoire de trois couples vivant à Chicago dont la vie, les relations conjugales et les pratiques sexuelles évoluent au contact les uns des autres. Susan et Bruce Miller changent de quartier le jour où Bruce, qui est trader, monte en grade. Ils emménagent en face de la maison de Trina et Tom, un couple « libéré » qui n’hésite pas à organiser des parties échangistes dans son sous-sol. Ce simple déplacement de quelques rues, du quartier où la middle-class fait ses pique-niques entre voisins à un quartier plus huppé, dont les résidents fréquentent le club Playboy de Downtown Chicago, organisent des rallyes dont les énigmes ont des connotations sexuelles et des soirées de soutien à l’acteur principal de Deep Throat poursuivi par la justice – est lourd de conséquences pour les deux couples, et pour un troisième, celui que forment Roger et Janet, les anciens voisins et meilleurs amis de Susan et Bruce. Trois couples, trois manière d’envisager la vie familiale et sexuelle : Trina et Tom ont (apparemment) choisi de vivre sans enfants ;  Roger et Janet entretiennent des relations datant des années 50 ; Bruce et Susan (surtout Susan) sont prêts à envisager leur épanouissement personnel hors du cadre rigide dans lequel ils sont entrés à l’adolescence (ils se connaissent depuis le lycée).

 

Située à dessein l’année du bicentenaire des Etats-Unis Swingtown parle non seulement de la libération sexuelle mais aussi du changement de paradigme auquel sont confrontés ces couples de quadragénaires mais aussi leurs enfants, qui en même temps qu’ils découvrent l’attachement et la sexualité, constatent que leurs parents ne sont pas plus (et parfois moins) dégourdis qu’eux sur le sujet.

 

En dehors même de la finesse de la reconstitution d’époque – les décors, les vêtements, les couleurs, et même les transitions entre scènes, qui reprennent avec humour le montage des séries des 70’s – Swingtown est une série à la fois passionnante et émouvante. Passionnante parce qu’elle décrit l’époque charnière où des femmes américaines qui ne sont pas spécialement militantes commencent à se penser autrement que comme « l’épouse de quelqu’un » ; émouvante parce que les sentiments décrits sont justes et finement dessinés, dans toute leur précision, leur tendresse et leur cruauté. Moins remarquée que Mad Men (dont j’ai déjà parlé sur ce blog), elle est cependant de la même trempe et de la même qualité.

Pour avoir eu dix-huit ans aux Etats-Unis à la même époque, je suis admiratif de la description qui est faite des enfants de Susan et Bruce : les interrogations de BJ, leur garçon de 14 ou 15 ans, et la libération de leur fille Laurie, qui en a 18.

 

Créée par Mike Kelley, scénariste originaire de Chicago, et par le réalisateur Alan Poul, l’un des principaux artisans de Six Feet Under, cette belle série a remporté un grand succès critique, un moins grand succès d’audience sur CBS, où elle a été diffusée cet été, et son renouvellement éventuel pour une nouvelle saison, l’été prochain, est encore hypothétique à l’heure où j’écris ceci (16 septembre 2008). Mais l’édition DVD de sa première (et peut-être unique) saison de 13 épisodes, qui se conclut de manière très satisfaisante pour le spectateur, est d’ores et déjà annoncée sur www.tvshowsondvd.com. Je ne saurais donc trop en recommander l’acquisition à tous les amateurs de grandes séries réalistes et aux spectateurs qui, comme moi, s’intéressent de près à l’histoire culturelle des Etats-Unis. 

 

Martin Winckler

 (1) À la même époque, toujours sur NBC, les téléfilms des séries Columbo, McCloud - avec Dennis Weaver, 1970-1977, inspiré par le Un shérif à New York de Don Siegel avec Clint Eastwood - et McMillan & Wife - avec un Rock Hudson moustachu dans son premier emploi régulier à la télévision, si je ne m’abuse - alternaient chaque semaine dans la case du NBC Mystery Movie.

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La forme des séries policières (et des autres)  posté le mercredi 03 septembre 2008 15:19

Carlo Izzo, journaliste à Téléstar, m’interroge par e-mail sur les séries policières d’aujourd’hui (à propos de Les Experts, NCIS et Esprits Criminels). Je lui ai répondu un long courrier dont une courte partie seulement sera publiée dans son article. En voici l’intégralité.
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Pensez-vous que le fait qu'il n'y ait plus un flic solitaire mais une équipe soudée et unie pour mener des enquêtes soit l'une des raisons du succès? Pourquoi?

L' "ensemble show", la série à nombreux personnages, ça remonte aux années 80 aux USA avec "Hill Street Blues" (Capitaine Furillo) et "La Loi de Los Angeles" et ça a été surtout visible en France à partir du milieu des années 90 avec l’arrivée d’"Urgences". Ca diversifie les histoires (celles des personnages réguliers et de leurs interactions entre eux et avec leur milieu) et ça permet d'avoir des touches différentes : mélodrame, réflexion, humour, action etc. en fonction du personnage, qui donne sa tonalité à certaines séqueces ou certains épisodes. Une série où il y a bp de personnages est plus riche qu'avec un seul.

Les personnages très stéréotypés : le beau gosse, le vieux sage, la bimbo... Serait-ce la recette du casting idéal? Qu'est-ce que cela apporte?

Ils vous paraissent stéréotypés parce que c'est comme ça qu'on les voit en France (et qu'on les reproduit dans les séries françaises).  Le stéréotype de la "blonde" a déjà été abordé et réglé en 1912 par GB Shaw dans Pygmalion et de nouveau il y a cinquante ans par Georges Cukor et Judy Holliday dans Born Yesterday (1950). La "bimbo", c'est une invention française, un terme plein de mépris.Jamais on ne traitera une actrice de série de "bimbo", aux USA, même si elle joue le rôle d'une blonde pas très intelligente, ce qui n'est jamais le cas quand on veut développer un personnage.

Dans une série de qualité, les personnages ne sont jamais simples ou superficiels, ils ont tous un bagage, une histoire et ne sont pas d'une seule pièce. Bien sûr, ça dépend de la série Les personnages des Experts Las Vegas sont plus profonds et subtils que ceux des Experts Miami, qui sont traités de manière très rudimentaire. Ceux de NCIS sont aussi très riches et interagissent beaucoup plus que les autres. Ceux de "Esprits Ciminels" sont très en décalage par rapport à leur aspect physique. Le beau gosse n’est pas seulement un beau gosse… Et il y a des « gueules » dans toutes les séries américaines. Plus du tout dans les séries françaises.


Le fait que la production choisisse des acteurs dont les visages sont connus mais dont la notoriété n'est pas trop importante pour ne pas écraser les autres est-il un facteur du succès ?

Les producteurs savent que même avec une vedette en tête de distribution (en général, il s'agit d'un acteur dont la carrière au cinéma devient moins intéressante, et qui aimerait avoir un boulot fixe, comme Charlie Sheen ou d'un acteur qui a eu son petit succès mais n'en a plus du tout comme David Caruso)  la réussite d'une série repose sur un casting homogène où tout le monde a son rôle à jouer et personne n'est sacrifié. Donc, plus les acteurs sont solides, (tous), meilleure est la série. Avoir une vedette, ça aide à lancer la série, mais ça ne tient pas si les autres acteurs ne sont pas du même niveau. Et contrairement à ce qu'on fait en France, les bonnes séries sont d'abord validées par la chaîne qui les achète au vu d'un un bon scénario, ensuite seulement d'un casting. Si le scénario ne vaut rien, le casting n'est même pas envisagé.

Et que dire du côté pédagogique des enquêtes ?

On apprend toujours beaucoup de choses parce que les scénaristes bossent, ils se documentent, ils apprennent des choses qui leur permettent de construire leurs histoires, ou ils y introduisent ce qu'ils aiment et connaissent, et le partagent avec les spectateurs. On sent le plaisir de partager des infos, dans l'attitude de personnages comme Abbie et Ducky (NCIS) ou Grissom (Les Experts) ou Gideon et Rossi (Esprits Criminels). Et on apprend des choses. Dans ces séries là comme dans Urgences ou Dr House ou Grey's Anatomy ou New York Unité Spéciale. Ce sont des séries qui racontentdes histoires fondées sur la réalité, et qui sont souvent très précises et très critiques avec cette réalité.


Pourquoi la violence ne rebute-t-elle pas les téléspectateurs, surtout les plus jeunes?

Parce qu'elle est le plus souvent stylisée, et ils en voient bien d'autres dans les jeux vidéo et les films. De plus, la violence est toujours commentée, expliquée, les séries lui donnent un sens. Dans les séries, contrairment aux films d'horreur ou aux jeux vidéo, les scénaristes ont quelque chose à dire sur la violence. Les personnages sont là pour en parler, parfois plusieurs épisodes ou années après un événément antérieurement raconté. La violence des séries a des conséquences sur les personnages, et donc elle n'est jamais gratuite pour le spectateur.

Plusieurs intrigues sont traitées dans un seul épisode, un moyen de tenir le spectateur en haleine et un ingrédient obligatoire ?

Ca dépend des épisodes. Il y a des épisodes avec une seule histoire, mais les histoires annexes sont là aussi pour étoffer un épisode qui serait trop "léger", pour développer les personnages, pour donner une respiration, apporter de l'humour au milieu du drame, etc. C'est un procédé narratif de feuilleton, d'histoire à suivre. On l'utilise aussi dans les films.


La vie privée des personnages est abordée mais peu approfondie...

Mais si, bien sûr, seulement parfois (dans Les Experts, en particulier) c'est fait à toutes petites touches, il faut être un spectateur assidu pour le voir, ce qui est souvent impossible en France puisque les chaînes hertziennes diffusent tout dans le désordre et souvent censurent des épisodes (TF1 fait ça  tout le temps ). Gardez à l'esprit que les séries sont rarement diffusées dans de bonnes conditions en France. Il n'y a que sur des chaînes du câble, comme Jimmy, Série CLub ou Téva qu'on peut les regarder dans l'ordre et intégralement. Alors les subtilités de l'évolution des personnages sont impossibles à percevoir par les spectateurs les plus nombreux qui regardent essentiellement TF1, F2, F3 et M6, qui diffusent et rediffusent n'importe comment, sans aucune cohérence narrative. Il n'y a qu'Urgences qui soit diffusée correctement sur une chaîne hertzienne, en France.

A la fin de chaque épisode, de chacune de ces trois séries, le coupable passe aux aveux. Cela serait-il un petit truc en plus ?

C'est pas un "truc", c'est ce qui permet d'avoir une histoire satisfaisante, qui ait du sens. Mais les scénaristes savent jouer avec la frustration : il y a des assassins qui ne sont pas pris, il y a des crimes non résolus ou non punis (pour des raisons diverses), parce que la vie n'est ni simple ni juste, parce que les "bons" ne gagnent pas toujours. Et même quand on trouve l'assassin, il est rare que les épisodes aient un "happy end". on n'oublie jamais de dire que des gens sont morts ou qu'ils souffrent encore. Là encore, il faut regarder les séries régulièrement pour le savoir. Les scénaristes savent que s'ils se répètent trop, les spectateurs (américains) vont se lasser. Alors ils inventent et trouvent des variantes sans arrêt.


Que pensez-vous des génériques et des ambiances sonores de ces 3 séries ?

Celui des Experts Las Vegas est le plus beau, le plus abstrait. Celui de NCIS est très réussi pour montrer qu'on s'y amuse beaucoup. Celui d'Esprits Criminels est plus austère, mais il est à l'image de la série. Les ambiances musicales sont très travaillées, dans toutes les trois et aussi dans FBI : Porté Disparu et Cold Case, où le travail sonore (choix des chansons) est particulièrement soigné. Là encore, nous avons beaucoup de choses à apprendre.

Esprits Criminels est plus psychologique , NCIS plus militaire... Pensez-vous que les téléspectateurs ressentent vraiment ces nuances?

Oui, bien sûr parce que la tonalité de chaque série repose sur le milieu où elle se déroule. Je suis ûr que les spectateurs adoptent chaque série en raison de ses caractéristiques... Mais c'est encore une caractéristique française que de penser que les spectateurs ne comprennent pas les nuances... Ceux qui aiment ces séries les aiment pour de bonnes raisons. Ceux qui en parlent négativement ne les connaissent pas bien, en général, ils ne les voient que par fragments, dans le désordre, et ne peuvent pas les apprécier. C"est comme si on vous donnait un roman à lire en feuilleton en publiant les chapitres au hasard. Les lecteurs les plus assidus (qui lisent tout) sont aussi ceux qui comprennent le mieux les livres. POur les séries, c'est pareil.

Pour finir pensez-vous que Les Experts ait vraiment inspiré ces séries ? 
 
Je ne crois pas que Les Experts aient « inspiré » toutes ces séries. Ils ont lancé une mode. À la télévision américaine, depuis toujours, il y a des modes, des tendances. Les westerns étaient pléthores dans les années 50. Dans les années 60, ça a été le tour des séries d’espionnage. Les Experts, FBI et Cold Case sont apparues quasiment en même temps, produites par la même société de production : Bruckheimer et ont ouvert de nouvelles pistes. D'autres producteurs ont proposé des séries avec des formats similaires, dans des milieux différents. Mais il y en avait déjà qui étaient très installées en plus de celles déjà citées : les trois "New York District",  "The Shield"… Il y a aussi "Bones" et "Numb3rs", que je trouve aussi très réussies, et plusieurs nouvelles déjà ou bientôt à l'antenne aux USA mais pas encore en France : "Life", "THe Mentalist", "Eleventh Hour" et "Life on Mars", qui tournent toutes autour d'un personnage principal doté d'une particularité  bizarre. C'est la nouvelle génération des séries, ce n'est pas un retour aux séries d'autrefois construites autour d’un héros charismatique (Le Fugitif, Mannix, L'homme de fer) mais un mélange des deux : un personnage hors du commun, une équipe intéressante, des méthodes d'investigation (et de narration) passionnantes. Les séries n'en finissent pas d'évoluer. "Les Experts" ont ouvert une brèche en montrant que le public pouvait s'intéresser à un mélange des genres : le crime et la science. Mais il y aura d'autres évolutions. C'est un genre artistique qui change sans arrêt. Parce qu'il y a toujours des histoires neuves à raconter, parce que des scénaristes nouveaux ont toujours des manières personnelles et nouvelles de les raconter.


Martin Winckler

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"Cop Rock", série oubliée  posté le vendredi 11 juillet 2008 18:55

Il y a des séries injustement oubliées, et introuvables. Un mélange des genres aussi radical que le drame et la musique, peu de séries l'ont pratiqué et encore moins l'ont réussi. En Grande-Bretagne, seul Dennis Potter avec des oeuvres peu diffusées en France comme Du rouge à lèvres sur ton col

ou complètement méconnues (The Singing Detective) et, plus récemment Peter Bowker avec Blackpool  (Viva Blackpool, en DVD chez Koba Films) y sont parvenus. Aux USA, seuleAlly McBeal peut véritablement se vanter d'avoir mêlé avec succès dramédie et musique. Mais Steven Bochco, créateur de Hill Street Blues, L.A. Law (La Loi de Los Angelès) et NYPD Blue (New York Police Blues) avait tenté en 1990 une expérience hors du commun : une série policière et musicale, une Los Angeles Police Blues mâtinée de West Side Story. A moins d'avoir regardé Canal Jimmy pendant les années 90 (c'est grâce à Alain Carrazé qu'elle y fut diffusée) vous ne l'avez pas vue. Et c'est bien dommage.

Voici ce que j'en écrivais dans Les Miroirs Obscurs (Le Diable Vauvert, 2005).

 

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"West Coast Police Story" : Cop Rock

 

Cette série inclassable et proprement mythique est unique dans les annales de la télévision américaine. Produite par Steven Bochco après les deux grands succès des années 80 que furent Hill Street Blues et L. A. Law, elle fit sur la chaîne ABC un passage aussi fulgurant que bref : onze épisodes seulement.

Située dans un commissariat des quartiers difficiles de Los Angeles, la série débute lorsqu’un policier arrête un trafiquant de drogue. Le prisonnier est libéré en raison d’un vice de procédure et, lors d’une altercation, tue un policier en tenue. Lorsque le policier qui l’a arrêté l’appréhende de nouveau, il découvre qu’un nouveau vice de procédure risque de remettre le malfaiteur en liberté. Incapable de supporter cette éventualité, il abat son prisonnier de sang-froid. L’enquête interne et les tensions entre les membres du commissariat autour de ce geste fatal constituent la trame principale de la série.

À cette trame coup de poing, Steven Bochco et William M. Finkelstein, créateurs de Cop Rock, appliquent un traitement très simple mais formidablement ambitieux. Reprenant la structure narrative d’une comédie musicale, ils construisent la série en alternant action dramatique et numéros chantés et dansés. Dès le premier épisode, on se trouve devant un West Coast Police Story, extrêmement rythmé, dans lequel tous les comédiens sont enregistrés en son direct, les chansons et les ballets intervenant comme autant de contrepoints ironiques ou émouvants à la situation des personnages.

Ecrite avec beaucoup de soin - une équipe pour le scénario, une autre pour les chansons et les ballets - Cop Rock est une œuvre extraordinaire, tant par ses audaces formelles que par la variété des numéros musicaux, alternant tragédie (une jeune femme assise sur un banc chante et berce son enfant avant de le vendre) et comédie (une équipe de policières se déguise en étudiantes pour traquer un violeur ou en prostituées pour coincer des proxénètes), voire la parodie et la satire (le chef de la police se fantasme en gangster ; la Maire de Los Angeles, extrêmement laide, rêve qu’on lui refait le visage), et cela au moyen de tous les genres musicaux populaires - folk, rock, blues, jazz, gospel...

A aucun moment les audaces formelles de Cop Rock n’apparaissent gratuites car les numéros musicaux, comme dans un opéra classique, viennent ponctuer la narration et permettre aux personnages d’exprimer leurs sentiments.

Et cependant, lors de la diffusion annoncée à grand bruit par ABC, le public ne suit pas ; la critique, quant à elle, trouve le procédé ridicule - ce qui personnellement me semble inexplicable venant d’une culture dans laquelle la comédie musicale est reine et où l’on a alors déjà acclamé des cinéastes pratiquant ce mélange des genres - tels Bob Fosse avec Cabaret et All that Jazz ou Coppola avec Cotton Club.

Ce mode narratif d’une grande efficacité dramatique et artistique sera repris douze ans plus tard par Joss Whedon dans un mémorable épisode chanté et dansé de Buffy the Vampire Slayer qui, pour sa part, recueillit non seulement les faveurs du public mais aussi celles de la critique. D’autres séries dramatiques, comme Oz compteront elles aussi, bien après Cop Rock, des épisodes musicaux. Mais, en 1990, le public américain n’est pas prêt, et la série de Steven Bochco s’achève au bout de onze épisodes - en ayant tout de même eu le temps de boucler son histoire centrale - par un ultime morceau de bravoure au cours duquel toute l’équipe saluait les spectateurs.

Il faudra attendre 1993 pour que Steven Bochco donne à ABC une nouvelle série à grand succès : NYPD Blue, dont la carrière (douze saisons !) s’achèvera au printemps 2005 - au moment où ce livre sort de presse.

Découverte par Jimmy au cours des années 90, Cop Rock est un joyau, une série exceptionnelle encore mal connue par les jeunes générations de spectateurs. Elle mériterait amplement d’être rediffusée. Et, à l’heure où le DVD devient peu à peu la meilleure méthode alternative de découverte des séries, il semble évident que celle-ci devrait faire l’objet d’une édition collector. Mais à l’heure où j’écris, sa bande originale n’a jamais même fait l’objet d’un CD.

 

 

Fiche Technique

Cop Rock

Titre français : Cop Rock

11 épisodes (42’)

Créée par Steven Bochco et William M. Finkelstein

Producteurs exécutifs : Steven Bochco et Gregory Hoblit

Musique supervisée et produite par : Mike Post et Gred Edmondson

Chanson du générique : Randy Newman

Compositeurs : Ron Boustead, Greg Edmondson, Harvey Estrada, Stephen Geyer, Donald Markowitz, Amanda McBroom, Mike Post, Brock Walsh, Jim Whilhoite, Kathleen Wilhoite.

Chorégraphies : Russel Clark.

Décors : Jeffrey L. Goldstein.

Diffusion aux Etats-Unis : ABC, 1990

Première diffusion en France : Canal Jimmy, 1991 (VOST)

Avec : Anne Bobby (Off. Vicky Quinn), Barbara Bosson (le Maire Louise Plank), Ronny Cox (Roger Kendrick), Vondie Curtis-Hall (Warren Osborn), David Gianopoulos (Off. Andy Campo), Larry Joshua (John Hollander), Paul McCrane (Robert McIntyre), James McDaniel (Off. Franklin Rose), Ron McLarty (Ralph Ruskin), Mick Murray (Joseph Gaines), Peter Onorati (Vincent La Russo).

 

Bibliographie 

“ Cop Rock ”, par Martin Winckler, in Les Grandes Séries américaines de 1970 à nos jours, de Alain Carrazé et Jean-Jacques Schleret, Huitième Art, 1996.

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Il n'est pas impossible de trouver des DVD "bootlegs" (repiqués à la télévision) de Cop Rock. Certains sites de vente d'occasion en ligne les proposent... Cela dit, une édition DVD française ne serait sûrement pas de trop. Après tout, c'est en France qu'on a pour la première fois édité Profit et Boomtown, autres séries méconnues...

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Le Robot des Origines  posté le lundi 30 juin 2008 00:11

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Le Robot des Origines


Il y a quelques jours, avec mes garçons, j’ai regardé Planète Interdite (Forbidden Planet, Fred M. Wilcox, 1956). Belle copie restaurée, dans un chouette étui DVD collector, avec tout plein de bonus dont je reparlerai plus loin.

Un mot sur l’argument : l’équipage du vaisseau d’exploration militaire terrien C-57 D aborde la planète Altaïr 4 à la recherche des colons qui s’y sont installés vingt ans plus tôt. Il n’y découvre que deux survivants, un savant et sa fille, car tous les nouveaux arrivants ont été décimés par une force monstrueuse et invisible qui menace de les détruire à leur tour.

Forbidden Planet est un classique du cinéma de SF, mais pas seulement : il contient en germe un grand nombre d’éléments visuels et scénaristiques qui ont par la suite inspiré la SF au cinéma et à la télévision.

L’esthétique, d’abord : servis par un scope couleur superbe et très inspirés par les peintures des artistes illustrateurs des pulps de l’époque, les paysages de planète désertique, les décors de centrale d’énergie souterraine, les vêtements des personnages et bien sûr la forme du vaisseau terrien anticipent des œuvres aussi différentes que la série Star Trek (1966-1969), l’univers de Star Wars ou Mars Attacks !

 

La figure de Robby le Robot, principale vedette du film, portant le corps sans vie d’un astronaute sur l’affiche de Forbidden Planet est devenue si fameuse qu’elle fut souvent reprise. Robbie sera l’année suivante le héros d’un autre film de SF – cette fois-ci destiné aux enfants – intitulé The Invisible Boy (en VF Le Cerveau Invisible, allez savoir pourquoi !) et apparaîtra dans un épisode de la série The Thin Man (NBC, 1957-1959, 30’, 72 épisodes) plusieurs épisodes de The Twilight Zone et dans de nombreuses autres séries parmi lesquelles The Man from U.N.C.L.E (Agents très spéciaux),Columbo, Wonder Woman et bien sûr The Simpsons….

 

Il fera d’autres apparitions (parfois sous la forme d’une image ou d’une maquette dans Gremlins (1984) et même The Phantom Menace (1999). Un autre robot, assez ressemblant mais sans jambes, et conçu lui aussi par le directeur artistique Robert Kinoshita, sera l’une des vedettes de la série Lost in Space (1965-1967). Robbie lui-même n’est d’ailleurs pas issu du néant puisque son comportement (obéir aux ordres des humains, sauf pour faire du mal à un humain) est directement inspiré par les lois de la Robotique inventées par Isaac Asimov dans les nouvelles du recueil I, Robot (Les Robots). Il s’agit donc d’une figure extrêmement importante de la culture populaire américaine des années 50, au point qu’elle a été reprise dans une publicité télévisée pour AT&T (compagnie de téléphone) en 2006.

 

Le vaisseau spatial est intéressant à plusieurs titres : il a la forme d’une soucoupe volante, celle qu’on attribue rituellement aux vaisseaux extra-terrestres et qu’on retrouve en particulier dans Mars Attacks !. Il est singulier que dans ce film, ce sont les terriens qui se déplacent en soucoupe. Au tout début du film, le vaisseau utilise, pour voyager à grande vitesse, ce qu’on appelle le « saut dans l’hyperespace » ou, dans Star Trek, le warp drive (« vitesse de distortion »). Pour ce faire, l’équipage (y compris le cuistot, qu’on reconnaît à son tablier blanc !!!) se placent sur des plots et sont temporairement désintégrés pendant le voyage.

 

En 1966 et pendant les quarante années suivantes, les personnages des séries Star Trek auront recours au même type de dispositif en guise d’unité de télétransport. Un autre élément, dans le fonctionnement de Robbie cette fois-ci, préfigure Star Trek. Morbius, le savant survivant d’Altaïr 4, explique à ses hôtes que le robot est capable d’analyser toutes les substances qu’on introduit dans une sorte de fente de boîte à lettre située sur son abdomen et de les resynthétiser. Les réplicateurs des vaisseaux Enterprise et Voyager ou de la station Deep Space 9 ne procèdent pas autrement.

 

Il y a encore beaucoup de choses assez étonnantes dans Forbidden Planet, et il faudrait sans doute un article beaucoup plus long pour les détailler, mais je voudrais en citer deux. La première est que la trame s’inspire… de La Tempête, de William Shakespeare. Nouvelle preuve, s’il en est, que le cinéma américain a toujours su puiser dans les œuvres antérieures pour les renouveler de la manière la plus surprenante. La seconde, c’est que le monstre qui détruit toute vie sur la planète Altaïr 4 est directement issu des tréfonds de l’esprit humain (je vous laisse découvrir comment si vous avez la curiosité de voir le film).

 

Ce plot twist, qui n’est pas nouveau à l’époque (Fritz Lang et Hitchcock entre autres ont donné un rôle important à l’inconscient dans des films comme Le secret derrière la porte ou La Maison du Dr Edwardes, au cours de la décennie précédente) est toutefois très surprenant dans un film de Space Opera.

 

J’ai passé un très bon moment en (re)voyant Planète Interdite (je ne l’avais jamais vu en scope et dans les couleurs superbes de son premier passage à l’écran). Même si les acteurs y sont aussi statiques que dans la version années 60 des Rois Maudits, larichesse de ses inventions visuelles, la dimension poétique et tragique de son propos et les visibles influences sur des œuvres cinématographiques et télévisuelles ultérieures sont tout à fait rafraîchissantes.

 

Je vous recommande l’édition américaine Warner de 2006 (50th anniversary two-disc special edition), qui contient de nombreux bonus, en particulier The Invisible Boy et l’épisode de The Thin Man dans lequel Robbie apparaît.

 

Martin Winckler









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