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Les Emmy Awards – les Oscars de la télévision américaine – ont fait fort, cette année.
Ce ne sont pas les « grosses machines » de l’audimat (CSI, Desperate Housewives, Lost) qui ont emporté le plus grand nombre de statuettes, mais des émissions visant une audience plus modeste en nombre et plus exigeante en terme de contenu.
De plus, les deux grands vainqueurs de la soirée sont le câble et des émissions engagées – politiquement, socialement, historiquement.
Pour la première fois dans l’histoire des Emmys, une fiction diffusée par une toute petite chaîne du câble (une grosse, HBO, l'a déjà décroché avec Les Soprano) remporte le trophée de la meilleure drama : c’est la remarquable Mad Men, dont j’ai déjà parlé sur ce blog. Matthew Weiner (créateur de la série) et ses co-scénaristes remportent également l’Emmy du meilleur scénario dans la catégorie. C’est d’autant plus remarquable qu’il s’agit de la première fiction originale produite par AMC, une petite chaîne du câble jusqu’ici consacrée à la diffusion de films. Pour mesurer l’importance de l’événement, disons que c’est un peu comme si TPS Star remportait un 7 d’Or pour sa première fiction, chronique pointue du milieu de la publicité dans la France de De Gaulle...
Admirateur de Mad Men depuis la première scène de son premier épisode, j’adresse ici solennellement à son créateur, le scénariste Matthew Weiner, mes félicitations de spectateur, d’écrivain et de critique de télévision (et qu’il ne s’avise pas de m’inviter à dîner en tête à tête, car je l’étranglerai de jalousie ; un talent pareil, c’est tout simplement insupportable…).
HBO, elle, pulvérise le record du plus grand nombre de récompenses pour une même production en une seule année, avec la mini-série John Adams, biographie en sept épisodes d’un des « pères fondateurs » les plus importants mais les plus méconnus de la Nation américaine, co-rédacteur et signataire de la déclaration d’indépendance et deuxième président des Etats-Unis (après George Washington et avant Thomas Jefferson). Elle remporte aussi l’Emmy du meilleur scénario, celui du meilleur acteur pour Paul Giamatti dans le rôle d’Adams, celui de la meilleure actrice pour Laura Linney dans le rôle de son épouse Abigail et neuf autres statuettes dans la catégorie mini-série. Imaginez Canal + remportant treize 7 d’or pour une minisérie consacrée, mettons, à Jacques Pierre Brissot. Quoi ? Vous ne savez pas qui c’est ? Précisément ! (Il a une très bonne fiche sur Wikipédia.)
Si vous voulez savoir qui est John Adams avant que la minisérie de HBO ne soit visible en France (si elle l’est jamais…), je vous recommande la Director’s Cut de 1776, de Peter Hunt (1972), transposition au cinéma de l’excellente pièce/comédie musicale du même nom. Le film passe rarement à la télévision française mais le DVD a des sous-titres français.
Quant à la meilleure comédie, c’est 30 Rock (divine surprise pour NBC, le grand network qui va le plus mal en ce moment…) satire inspirée à la comédienne et scénariste Tina Fey par le Saturday Night Live, émission satirique cinquantenaire de NBC. Ici, les votants ont récompensé une fiction qui se moque non seulement de NBC (sa chaîne co-productrice) mais aussi de la General Electric (propriétaire de NBC), du parti républicain et de la télévision en général. Mais ils lui décernent aussi l’Emmy du meilleur scénario de comédie, et ceux des meilleurs comédiens à ses deux acteurs principaux : Tina Fey et Alec Baldwin, géniaux de naturel. Un grand coup de chapeau à Tina Fey. Si ce n’est pas la première fois qu’une femme remporte à titre personnel et le même soir trois Emmys - en tant que créatrice, scénariste et comédienne de sa propre série - ça n’a pas dû arriver souvent en 60 ans, car les scénaristes-comédiennes ne courent pas les rues, même aux USA. (Et si elle m’invite à dîner, je ne dis pas non. Les femmes à lunettes ne me font pas peur…)
Toutes proportions gardées, c’est un peu comme si, mettons, Florence Foresti recevait trois 7 d’or pour une comédie qui fusille le milieu de la télé, TF1, Bouyghes et l’UMP… le tout, sur TF1.
Côté interprétation, le câble est encore une fois beaucoup récompensé. Meilleur acteur de second rôle dans un comédie : Jeremy Piven (Entourage, HBO) ; meilleure actrice de drama : Glenn Close (Damages, FX, déjà décrite sur ce blog) ; sans oublier l'excellent Zeljko Ivanek, bien connu des amateurs de Homicide, Oz et Law & Order, qui remporte justement l'Emmy du second meilleur rôle dramatique, pour son portrait du tourmenté Ray Fiske, avocat d'un milliardaire corrompu, dans Damages.
L'Emmy du meilleur rôle dramatique masculin - et là c’est une grosse surprise – récompense Bryan Cranston (Breaking Bad, la deuxième production originale de AMC…). Le cas de Breaking Bad est très intéressant : c’est la chronique très féroce d’un brave type qui, atteint par un cancer, décide de fabriquer et de vendre de la drogue pour payer ses soins médicaux et mettre sa famille à l’abri. Le fait que Cranston, jusqu’ici acteur de second plan (son rôle le plus connu est d’avoir été le père du personnage-titre dans Malcolm) emporte l’Emmy du meilleur acteur dramatique devant Hugh Laurie (House), qui le méritait amplement, témoigne d’un changement notable dans l’attitude des professionnels de la télévision américaine – puisque ce sont eux qui remettent les Emmys. Les membres de l’Academy of Television ne regardent plus seulement les séries que tout le monde regarde, mais aussi – et on peut commencer à dire « surtout » - les fictions les plus exigeantes et les plus iconoclastes. Et ils font savoir qu’ils aiment ça.
Mais bien sûr, ils ont la plus grande télévision du monde, et parmi tous les programmes produits, ils ont le choix entre le très mauvais et du très très très bon. Tout le monde ne peut pas en dire autant.
Vive la télévision américaine, vive le DVD et vive le téléchargement, qui me permettent de me divertir et de m’éduquer et de divertir et éduquer mes enfants sans la télévision française (à part c’est pas sorcier…).
Martin Winckler
PS : Il y a 10 ans, en 1998 Law & Order remportait l’Emmy de la meilleure série dramatique. A l’époque, je tenais la rubrique télévision de Télécâble Satellite Hebdo. Très heureux que la série produite et dirigée par René Balcer ait remporté cette récompense, j’appelais France 3 qui la diffusait sous le titre de New York District (depuis, TF1 l’a rebaptisée New York Police Judiciaire ; histoire de faire plus français, sans doute) pour attirer leur attention sur cette récompense et les inciter à en faire état à l’antenne… comme les chaînes le font en diffusant un film qui a remporté un Oscar.
les attachées de presse de la chaîne qui m’ont répondu ne connaissaient pas Law & Order, ils ignoraient que F3 la diffusait (elle passait alors à… 1 heure du matin) et n’avaient pas la moindre idée de ce qu’étaient les Emmy Awards. Aujourd’hui, les journaux français parlent des Emmy . Dommage qu’ils ne puissent pas dire grand-chose des lauréats. Combien d’articles de fond a-t-on écrit en France sur Mad Men, 30 Rock et John Adams ? Les deux premières séries ont fait l’objet d’un article dans L’année des séries 2008 (Ed. Hors Collection) , mais je pense que la plupart des journalistes français de télévision ne l’ont pas lu…




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