Accueil Date de création : 01/10/07 Dernière mise à jour : 09/11/08 12:47 / 34 articles publiés
 

Un soignant en souffrance : "In Treatment" (HBO)  posté le vendredi 08 février 2008 08:43

 In Treatment est la dernière création en date de HBO. C’est aussi une expérience de narration télévisuelle de forme très originale, qui n’aurait pas été possible sur une autre chaîne. Sa diffusion a commencé le 28 janvier. Elle est quotidienne (un épisode d’une demi-heure du lundi au vendredi), fréquence singulière mais qui renvoie au cadre de sa narration : elle décrit en effet le travail quotidien d’un psychothérapeute, Paul Weston (Gabriel Byrne) qui reçoit le lundi : Laura, une jeune femme aux relations amoureuses compliquées ; le mardi : Alex, aviateur militaire contraint à consulter après avoir bombardé une école à Bagdad ; le mercredi : Sophie, une adolescente qui s’est peut-être jetée volontairement sous les roues d’une voiture ; le jeudi : un couple, Jake et Amy, déchirés depuis que cette dernière est enceinte. Quant au vendredi…

 

Chacun de ces épisodes se déroule dans le cabinet de Paul, au rez-de-jardin de son domicile. Et chaque épisode de 30 minutes se déroule en « temps réel » pendant la séance entre le thérapeute et ses patients. (Et sans coupure de pub, comme c’est la norme sur HBO).

 

A priori, rien ne risque d’être plus ennuyeux que 30 minutes pendant lesquelles deux (ou trois) personnes se parlent dans un lieu clos. Ou plutôt, pendant lesquelles une personne se « déballe » (ou résiste à l’idée de le faire) ou « agresse » à sa façon, un psy qui finit – comme il le reconnaît lui-même - par l’agresser en retour, parce qu’il n’arrive plus à garder ses distances.

 

Au fil de la première semaine de diffusion, on sent Paul de plus en plus atteint, ébranlé par ses patients. Lorsque, poussé à bout par Jake, il adopte une attitude violente et contraire à l’éthique, et s’en rend compte, Paul décide d’appeler quelqu’un qu’il va voir, à son tour, le vendredi soir. Gina (Dianne Wiest) est son « contrôle », la psychothérapeute qu’il consultait, huit ans auparavant, pour qu’elle lui serve de guide face à ses patients. Au fil de la première conversation, on comprend qu’il a rompu ce lien – garde-fou en principe indispensable pour tout psychothérapeute - de manière assez brutale. On sent aussi que Paul et Gina ont dû être liés par autre chose qu’une simple relation professionnelle. En effet, Gina est très troublée car elle ne sait pas si Paul vient la consulter en tant que collègue (pour lui demander un avis thérapeutique), en tant qu’amie (pour lui parler des échos très puissants que les histoires de ses patients font résonner dans sa vie personnelle) ou en tant que contrôle - pour lui servir de garde-fou face aux transgressions qu’il pourrait commettre (en particulier face à Laura, qui se dit amoureuse de lui).

 

Malgré son caractère intimiste et son dispositif théâtral, In Treatment n’en est pas moins (à mes yeux) une série passionnante – ou tout au moins captivante ;-) - non seulement grâce à la solidité de l’interprétation et la pertinence de la réalisation, efficace et sans effets appuyés, mais aussi grâce à sa forme. Car la diffusion quotidienne n’est pas un simple « gimmick », destiné à fidéliser le spectateur à une heure fixe de la soirée. C’est également un élément tout à fait important de la narration, utile non seulement à la compréhension de l’histoire, mais aussi à celle de ses personnages.

 

La diffusion du lundi au vendredi constitue en quelque sorte un « croisement » des rythmes quotidien et hebdomadaire, car les patients et Gina ne sont vus qu’une fois par semaine, tandis que Paul, lui, est présent à l’écran tous les jours.

 

Pour qui sait ce qu’est le travail d’un soignant (l’écoute thérapeutique n’est pas différente selon qu’on est psychothérapeute, médecin généraliste ou conseillère conjugale)  il apparaît que In Treatment n’est pas, contrairement à ce qu’on pourrait penser, une série « consacrée à la thérapie » mais  plutôt à un thérapeute et plus précisément à « la crise de la cinquantaine de ce thérapeute face à ses patients ». Il serait bien entendu possible de regarder seulement « les séances avec Laura » ou « les séances avec Amy et Jake » - et de suivre ainsi une tranche de thérapie consacrée à un patient donné. Mais en regardant la série chaque jour (ou, comme je viens de le faire, les épisodes d’une semaine en une seule après-midi) on sent comment les séances quotidiennes de Paul avec ses patients distillent les éléments qui vont nourrir sa rencontre hebdomadaire avec Gina.

Ainsi, au cours de l’épisode 105 – qui conte ses retrouvailles avec Gina - on voit Paul traversé par les mêmes sentiments (d’agressivité et de révolte, en particulier) que les patients qu’il s’est efforcé, avec un mal croissant, d’écouter pendant les quatre séances précédentes. C’est ce dispositif de « double narration », à la fois continue (pour Paul) et discontinue (pour les autres personnages) qui donne toute son épaisseur à In Treatment.

 

À ce stade de la diffusion, et sans préjuger de l’ensemble, que je n’ai pas encore vu, In Treatment, est à mon humble avis la première série télévisée qui donne à sentir, de manière palpable et sensible, intelligible et intelligente, la complexité et le poids que représentent, pour un soignant, l’écoute quotidienne et pas du tout « neutre » des autres.

 

Je ne manquerai pas de revenir sur cette première appréciation lorsque j’aurai vu la série dans son intégralité. D’après ce que j’ai lu, vingt-cinq épisodes sont prévus. Rendez-vous dans quelques semaines…

 

Martin Winckler

 

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Note à propos des séries sur les « psy »

 

In Treatment est une série réaliste : il ne s’agit pas d’une comédie comme State of Mind, diffusée l’été dernier sur Showtime (la chronique d’un groupe de psychiatres travaillant un cabinet commun) ou fantasmagorique comme Sessions (1991), une minisérie co-écrite par Billy Crystal et réalisée par Thomas Schlamme (le compère de Sorkin sur The West Wing) dans laquelle Elliot Gould (grand comédien révélé par MASH de Robert Altman et qui incarna, sur un mode mineur, le père de Ross et Monica dans Friends) psychanalysait un avocat interprété par Michael McKean (qui fut Gibby Fiske, le patron obsédé sexuel de Martin Tupper dans Dream On).

 

Une série dramatique britannique formidable, intitulées Psychos (GB, Channel 4, 1999, 6 épisodes), a été présentée aux Rencontres Internationales de Télévision de Reims. Elle n’a jamais été diffusée en France bien qu’elle ait été écrite par David Wolstencroft, auteur par ailleurs de MI5 (Spooks) et interprétée par Douglas Henshall, interprète aux côtés d’un tout jeune Ewan McGregor de la remarquable Lipstick on your Collar de Dennis Potter (GB, 1993) et aujourd’hui interprète principal de la série Primeval (GB, 2007). 

 

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Notes à propos du « rythme » et de la forme des séries

 

À côté de séries construites comme des chroniques hebdomadaires, la télévision expérimente périodiquement avec les rythmes. La plus évidente est celle de 24 heures chrono, dont chaque saison relate les événements d’une seule journée et non une période de 9 à 10 mois comme la plupart des séries hebdomadaire qui épousent le rythme de l’année en cours, avec des épisodes de Thanksgiving, Noël ou de Saint-Valentin…

 

Twin Peaks de David Lynch et Mark Frost, était elle aussi construite de manière originale puisque chaque épisode était censé se dérouler sur une journée. Ce découpage entraînait un décalage croissant entre le « temps de Twin Peaks » et les repères temporels des spectateurs et il n’est pas exclu que ce décalage – voulu par les narrateurs, - ait été en partie responsable du désintérêt du public.

 

Les expériences formelles de narration télévisuelle sur les nouveaux médias ne sont pas rares : entre la 2e et la 3e saison de The Office (version américaine) une dizaine de webisodes courts ont conté, sur le site de NBC, des événements censés se dérouler pendant l’été entre les deux saisons.

 

Récemment, Marshall Herskowitz et Edward Zwick, co-producteurs de séries comme thirtysomething (Nos meilleures années), My So-Called Life (Angela, 15 ans) et Once & Again (Seconde Chance) et de films tels que Shakespeare in Love et The Siege (Couvre-Feu), ont produit une série intitulée Quaterlife, diffusée sur son propre site web et sur myspace, et dont les personnages sont ceux qui entourent une bloggeuse de 25 ans vivant à Los Angeles parmi un groupe de jeunes gens cherchant leur voie au milieu des nouvelles technologies. En raison de la grève des scénaristes, les trente épisodes de 9 minutes (écrits et produits bien avant la grève) ont été achetés par un network en mal de fictions neuves et seront regroupés en six épisodes d’une heure diffusés au printemps.

 

Au sujet du temps dans les séries, je vous recommande l’excellent article consacré à ce sujet par Antonio Fabbri dans « 2008 L’Année des Séries» (Hors Collection)

 

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Les carabins  posté le mardi 29 janvier 2008 19:45

L'article de la semaine dernière m'a donné l'idée de retourner chercher dans mes archives ce que j'avais écrit pour d'hypothétiques fictions de télévision. J'ai retrouvé le texte suivant, qui date de juillet 2002.

Il a été refusé. Il était peut-être mauvais. Moi, je l'aimais bien. Si vous avez une opinion, je suis preneur.

 

LES CARABINS

Téléfilm-pilote de 90’

par Martin Winckler

 

L’époque : aujourd’hui.

Le cadre : Tourmens, grande ville de province située quelque part dans les Pays de la Loire.

Les lieux de l’action : la faculté de médecine et le CHU, un foyer d’étudiants, un café où ils se réunissent, le cinéma qu’ils fréquentent.

 

Prologue

 

Emmanuelle Boissieux, 21 ans quitte à grands bruits son étouffante famille de grands bourgeois parisiens et saute dans un train à destination de Tourmens. Le train fait un arrêt à une quarantaine de kilomètres de Tourmens. Daniel Karbin, 24 ans, qui vient de faire interner sa mère dans une clinique psychiatrique y monte et s’installe près d’Emmanuelle. Tous deux se rendent à Tourmens pour y poursuivre leurs études de médecine.

 

1.L’arrivée

 

Daniel et Emmanuelle débarquent dans la ville trempée de pluie et se rendent compte... qu’ils habitent dans la même résidence d’étudiants. Emmanuelle est manifestement angoissée et perdue. Daniel la rassure. Il l’emmène au cinéma. Ils y retrouvent Willy Arthus, un ami de Daniel qui fait ses études de médecine à Tourmens et trois autres étudiants : Sophie Partouche, Jean Ramis et Millie Winter. Les quatre étudiants ont l’habitude d’aller en bande au cinéma “ Le Royal ” une fois par semaine. Ils invitent Emmanuelle et Daniel à venir dîner avec eux après le film, mais Emmanuelle préfère rentrer. Daniel la raccompagne. Quand ils arrivent à la résidence, Emmanuelle lui demande de passer la nuit avec elle.

Le lendemain, ils vont à la fac. Ils y retrouvent le groupe des quatre. C’est le jour du choix. Dans le grand amphithéâtre de la faculté de Tourmens, on tire au sort les stages où les étudiants en médecine de troisième année feront leurs premières armes d’externe “ au lit du malade ”. 

Le doyen leur explique que la faculté de Tourmens est une faculté pilote, qui expérimente une nouvelle méthode d’enseignement : un médecin, un interne, un étudiant. Ils seront les premiers à bénéficier de cette expérience. Avantage : ils seront très accompagnés. Inconvénient : ils auront beaucoup plus de travail qu’avant.

Willy, Jean, Sophie et Millie bossent ensemble depuis l’année du concours. Tous quatre ont un trait qui les met “ à part ” : Willy, 25 ans, engagé volontaire parachutiste à 18 ans, a quitté l’armée après un accident pour faire médecine. Sophie, 23 ans, née avec un pied bot qui la fait boîter, milite dans des associations d’aide au tiers-monde, elle est allée en Afrique plusieurs fois, elle dit que “ la vraie médecine se fait là-bas ”. Jean, plus âgé que les autres (il a 35 ans), est ancien séminariste et homosexuel. Il travaille comme infirmier de nuit dans une clinique privée des environs de Tourmens. Millie Winter, 21 ans, est une fille de bonne famille (son père est un gynécologue obstétricien de renom) qui pourrait être une cousine de province d’Emmanuelle. Mais contrairement à Emmanuelle, qui sait prendre soin d’elle, c’est une jeune femme qui a des comportements à risque : elle sort seule et aguiche les premiers types venus. Elle s’est jointe au groupe après que Jean lui a évité, un soir, de se faire violer dans la rue.

Daniel et ses camarades tirent au sort leurs stages: Willy se retrouve aux soins palliatifs, Sophie en pédiatrie, Daniel aux urgences, Jean à la maternité et Millie dans un service de psychiatrie... Emmanuelle, elle, a tiré un stage très technique : le laboratoire central du CHU. Comme Millie est désespérée à l’idée d’aller en psychiatrie, Emmanuelle échange son stage avec elle. Les six amis se promettent de toujours s’entraider : un pour tous, tous pour un, et de finir leurs études ensemble.

2.  Les premières armes 

 

Aux urgences, Daniel entre en conflit avec l’interne, très autoritaire, qui brutalise les soignants et manipule le médecin-chef de service. Après plusieurs accrochages, il finit par décider de se débrouiller tout seul. Il se lie d’amitié avec deux infirmiers, une africaine et un médecin croate dont le diplôme n’est pas reconnu en France.

Aux soins palliatifs, Willy est accueilli par le médecin chef, âgé d’une soixantaine d’années, vieux militant de la lutte contre la douleur, mais aussi par l’épouse de celui-ci, l’attachée du service - qui, du jour au lendemain, sans crier gare, fait de Willy son amant après avoir rompu avec son amant précédent, interne dans le service...

En pédiatrie, Sophie découvre que la souffrance existe aussi en France. Elle découvre les enfants maltraités, les clandestins, les anorexiques, les cancéreux... Elle est supervisée par une interne enceinte de six mois.

À la maternité, Jean a beaucoup de mal à faire des examens gynécologiques car les femmes lui font peur. L’interne, surtout intéressé par la chirurgie, ne s’occupe pas de lui. Les sage-femmes expliquent à Jean que son calme, sa douceur et son absence de machisme font de lui un interlocuteur idéal pour les femmes enceintes. Elles l’encouragent à prendre des gardes d’obstétriques et à faire des accouchements.

 

Au laboratoire central, pour Millie, finalement, le stage n’est pas aussi “ peinard ” qu’elle le pensait : l’interne, qui ne s’intéresse pas du tout au contact avec le patient, lui laisse accueillir ceux qui viennent au laboratoire. Un père harcèle les biologistes pour savoir si son fils a, ou non, une leucémie ; une femme venue chercher un résultat de sang apprend que son ami (dont c’est le résultat) est séropositif ; et dans le centre de transfusion sanguine adjacent, les SDF viennent donner leur sang en échange d’un repas.

En psychiatrie, dès le premier jour, Emmanuelle se retrouve seule avec une malade schizophrène énorme, qui se met à tout casser dans la chambre. Elle la calme en lui chantant des contines. Impressionnée, la psychologue du service propose à Emmanuelle de l’accompagner dans les différents services où elle travaille... en particulier à la clinique “ La Clôture ”, située à une quarantaine de kilomètres de Tourmens, où la mère de Daniel est hospitalisée. Sans le dire à Daniel, Emmanuelle accepte et, à “ La Clôture ”, elle rencontre la mère de Daniel, une femme repliée sur elle-même qui tricote d’interminables écharpes noires... 

 

3. L’épreuve

 

Deux mois ont passé. Daniel et Emmanuelle vivent ensemble depuis le premier jour. Manifestement, ils sont faits l’un pour l’autre. En allant chercher Sophie dans le service de pédiatrie, ils se mettent à parler d’avoir des enfants. Daniel n’est pas très chaud parce qu’il redoute que la schizophrénie de sa mère ne soit héréditaire (il y a eu d’autres malades dans la famille). Emmanuelle lui répond qu’une famille de grands bourgeois coincés c’est très toxique pour les enfants, et qu’elle aura besoin d’un peu de folie pour les élever... Ils conviennent tous deux que ça serait tout de même un peu tôt. Ils en ont marre des préservatifs, et Emmanuelle dit qu’elle va aller se faire prescrire une contraception.

On la voit sortir du foyer d’étudiants un matin avec Daniel. Ils vont en scooter au CHU. Daniel la dépose devant le service de psychiatrie mais, quand il s’en va, elle fait demi-tour et se dirige vers la maternité. Elle y rejoint Jean, on les voit parler, mais on n’entend pas ce qui se dit. Jean lui fait une prise de sang. Elle ressort, elle a l’air plutôt gaie. Elle rejoint la psychologue du service. Elles partent toutes deux pour “ La Clôture ” où Emmanuelle a déjà passé plusieurs heures avec la mère de Daniel.

À “ La Clôture ”, la mère de Daniel fait une crise de délire intense. Le médecin qui s’occupe d’elle prescrit une augmentation de la dose de neuroleptiques, mais sur un concours de circonstances imprévu, la patiente ne les prend pas.

Dans le service de pédiatrie, Sophie apprend que son interne a accouché prématurément dans la nuit. Comme personne n’est là pour la remplacer, c’est à elle d’accueillir les enfants. Elle reçoit un garçon de dix ans suspect de méningite et un bébé couvert d’eczéma.

Au laboratoire, Millie voit passer le résultat de la prise de sang d’Emmanuelle. Elle est bouleversée et, voyant que l’examen a été fait à la maternité, elle appelle Jean. Elle lui exprime sa jalousie à l’égard de Daniel et Emmanuelle. Jean lui rappelle qu’elle n’est pas censé savoir quoi que ce soit : vis à vis de ses amis aussi, le secret médical existe.

Aux urgences, Daniel a fait appeler l’interne des soins palliatifs pour un patient cancéreux au stade terminal. Les urgences sont bondées (il y a une grève des généralistes), tout l’hôpital est surchargé et personne ne veut de ce patient qui est entré il y a plusieurs jours et dont on dit qu’il va mourir d’une minute à l’autre, mais qui continue à vivre... et à souffrir. L’interne des soins palliatifs, accompagné de son externe, Willy, arrivent aux Urgences. Au moment où Daniel les accueille, on vient le chercher : Emmanuelle est hospitalisée après avoir été agressée par une patiente de “ La Clôture ”, qui lui a donné plusieurs coups d’aiguille à tricoter dans le ventre. Au cours de la nuit qui va suivre, les quatre amis vont se relayer deux à deux au chevet d’Emmanuelle, qui a fait une hémorragie interne grave et a été opérée, lutte entre la vie et la mort. Chacun d’eux va s’interroger sur les raisons pour lesquelles il a décidé de faire ce métier. Paradoxalement, Millie, qui semblait la moins armée - mais qui se sent coupable d’avoir échangé son stage avec Emmanuelle et de l’avoir ainsi mise en danger - va remonter le moral des trois autres. Jean et elle décident de garder le secret sur le résultat de l’examen qu’a fait Emmanuelle. Mais ce secret est lourd : Emmanuelle était enceinte.

Épilogue

Au matin, on apprend qu’Emmanuelle a dû être réopérée, et qu’on lui a enlevé l’utérus. Elle survivra, mais ne pourra jamais avoir d’enfants.  Chacun des quatre amis repart vers son service, tandis que Daniel reste au chevet de sa compagne. Emmanuelle lui rappelle leur promesse collective et lui dit qu’il doit reprendre le travail, lui aussi. Elle a besoin qu’il le fasse pour pouvoir se rétablir. Elle s’assied dans son lit et lui dit : si je peux me relever, tu peux le faire toi aussi.


Les personnages principaux

 

 

Quand Daniel Karbin était enfant, puis au lycée, son patronyme lui valait pleins de surnoms bizarres - rabbin, larbin, carabin. Son père, Charles, a disparu quand il avait neuf ans. Sa mère, Denise, est folle depuis la disparition de son père. Ce sont ses grands-parents maternels qui l’ont élevé. Petits commerçants, ils ont trois magasins de chaussures gérés par leur fils Jacques - le frère cadet de Denise. Jacques et Daniel ne s’entendent pas. L’oncle traite le neveu d’incapable et lui reproche l’abandon de sa mère par son père. Daniel est souvent en conflit avec Jacques et l’année de son bac a été pénible car Jacques ne cessait de lui demander ce qu’il allait faire de sa vie, qu’il ne vivrait pas éternellement aux crochets de ses grands-parents, etc. Excédé, Daniel ne cessait de se répéter qu’il ne passerait pas son bac et s’en irait le jour de ses 18 ans. Mais trois mois avant le bac, la veille de son anniversaire, il a regardé dans un dictionnaire ce que “ carabin ” voulait dire, et il a découvert que le mot, qui vient de l’expression “ carabin de St Côme ” (St Côme était l’hopital chirurgical à Paris), désigna d’abord un apprenti-chirurgien, puis, par dérision, un étudiant en médecine. Il a décidé de passer son bac et de devenir médecin.

 

Emmanuelle Boissieux, a 20 ans. C’est une jeune femme très brillante, qui a passé son bac très tôt et a eu le concours de médecine du premier coup. Elle a une famille très bourgeoise, très protectrice, très étouffante, à qui elle cherche à échapper : elle est la seule enfant de ses parents et la seule petite-fille d’un grand-père propriétaire d’un laboratoire pharmaceutique. Tout le monde aurait voulu faire d’elle le chef d’entreprise qui aurait pris les rènes de la société à la suite de son père et de son grand-père. Lorsqu’elle leur apprend qu’elle n’a pas du tout l’intention de bosser dans l’entreprise mais veut exercer la médecine, évidemment, tout le monde s’étouffe...

 

Willy Arthus a 26 ans. En sortant du lycée, il s’est engagé dans l’armée, où il est resté trois ans. Il en a gardé les cheveux courts, un goût un peu immodéré pour les boots (il ne met que ça) et une carrure solide (il était parachutiste) mais c’est un garçon d’une extrême douceur. Il a veillé pendant toute une nuit un ami qui s’était brisé la nuque après un saut d’exercice en forêt sans pouvoir l’aider, en attendant les secours. Au matin, son ami est mort sans qu’il ait rien pu faire. Il a quitté l’armée et commencé des études de médecine. Il a déjà travaillé comme aide-soignant à l’hôpital.

 

Sophie Partouche, 23 ans est brune. C’est une jeune femme pleine d’énergie, mais qui boîte (une luxation congénitale de hanche mal opérée). Bien entendu, elle veut devenir chirurgien orthopédique et guérir tous les boiteux de la planète. Elle a passé un an en Afrique avec un programme d’échanges d’étudiants, avant de faire médecine, et ne rêve que d’y retourner. Elle milite au sein d’une association mi-“ Restaus du cœur ” mi-“ Médecins du monde ” qui s’occupe de SDF, de sans-papiers, de femmes battues ou violées, de toxicomanes, etc. Elle est amoureuse de Willy mais ne lui en a jamais rien dit. 

 

Jean Ramis, 35 ans, est un ancien séminariste devenu infirmier. Après dix ans passés à servir de bouc-émissaire aux médecins, il a décidé de passer le concours et de le devenir à son tour. Il est homosexuel, ne s’en cache pas mais ne l’affiche pas non plus. Il vit seul et n’a pas de compagnon. Il est séropositif depuis une dizaine d’années. C’est le “ parrain ” des trois autres. Il leur sert de mentor, il connaît déjà le soin, et leur prodigue des conseils avisés. Il est le confident de ses amis et de toutes les infirmières et aides-soignantes avec qui il travaille (il est infirmier de nuit). Jean est un grand amateur de séries télévisées. Il adore les soaps, les séries sentimentales, mais aussi les séries noires et la science-fiction et les cite en exemple chaque fois qu’on lui demande conseil. 

 

Millie Palmer a 21 ans et les joues constellée de taches de rousseur. Fille d’un professeur d’obstétrique connu sur le plan international pour ses recherches sur la fécondation in vitro. Son père, qu’elle adore, est aussi affectueux qu’une porte de prison. Pendant sa première année de faculté, elle a été une étudiante extrêmement brillante (première de sa promotion). Depuis qu’elle a réussi le concours, elle fait n’importe quoi, boit, fume, prend de l’ecstasy, court les raves, ne cesse d’aller d’amant en amant, et ne réussit à passer ses examens que parce qu’elle a une mémoire prodigieuse et une intelligence phénoménale. Elle s’est déjà fait avorter deux fois. Elle est terrorisée à l’idée de se retrouver devant des patients. Elle tombe amoureuse de Daniel le premier jour où elle le voit, au cinéma.

 

Les cinq amis se sont liés trois ans auparavant quand Willy, Jean et Sophie se sont mis à bosser ensemble. Millie les a rejoints après que Jean lui a évité de se faire violer en pleine rue. Ils ont pris l’habitude d’aller en bande au cinéma “ Le Royal ” une fois par semaine ; il y a cinq salles, ils ne vont pas toujours voir le même film, mais dînent ensemble après la séance pour partager ce qu’ils ont vu. Ce dîner est aussi l’occasion de parler de ce qu’ils ont vécu pendant la semaine.

 

 

 

 

 

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Les fictions télé que je n'ai pas créées  posté le dimanche 20 janvier 2008 15:33

Les fictions télé que je n’ai pas créées

 

 

On m'a souvent dit :  « Vous êtes écrivain et vous adorez les fictions télé. N’aimeriez-vous pas en créer ? Pourquoi ne le faites-vous pas ? »

 

La réponse est simple et compliquée.

 

Il y a des raisons « techniques » : écrire un scénario, c’est un métier, ça ne s’improvise pas – pas plus qu’écrire des romans. Il faut du travail, de l’expérience, du temps, avant d’écrire un scénario correct. De plus, depuis que j’ai commencé à lire et écrire sur les séries, je me suis rendu compte que l’écriture de scénario est (dans ce domaine, comme au cinéma) un travail d’équipe. Les meilleurs films américains sont souvent écrits par plusieurs personnes, qui se succèdent ou collaborent. Il en va de même – et c’est peut-être encore plus vrai – pour les séries.

 

J’écris seul depuis que je suis pré-adolescent, j’ai très peu écrit en équipe – et presque jamais de la fiction – et mon rapport à l’écriture n’est pas du tout celui du scénariste : je ne sais pas écrire pour la caméra, pour des acteurs ; je ne sais pas « écrire en images ». Dans mon travail d’écriture, je ne suis pas vraiment un « visuel », mais un « auditif » : j’écris des textes « à dire », plutôt qu’« à filmer ». D’ailleurs, j’ai écrit un nombre conséquent de textes pour la radio – deux cents chroniques pour France Inter, une soixantaine pour Arte Radio, une pièce de théâtre pour France Culture (Johnny S’en Va-t-en Mer, 2006) et des contes pour enfant édités en CD (Neuf contes pour nos enfants).

 

L’autre obstacle « technique » à l’écriture de scénarios est le fait que je ne vis pas à Paris. Je n’ai jamais évolué dans le milieu du cinéma (ni dans celui de la littérature, d’ailleurs : mon « cercle d’influence littéraire » se limite aux bureaux de mes éditeurs), et je n’ai donc pas régulièrement l’occasion de collaborer à des films ou à des émissions de télévision, ce qui aurait pu éventuellement me conduire à écrire des scénarios.

 

Néanmoins, la publication de La Maladie de Sachs, le beau film que ce bouquin a inspiré à Michel Deville en 1999 et mes interventions analytiques et critiques sur les séries télé, dans des livres ou dans des revues (Génération Séries, Télécâble sat hebdo, Episodik, Mad Movies, Première, etc.) ont incité, depuis une dizaine d’années, plusieurs producteurs à me contacter dans le but de les aider à créer des séries télé.

 

En général, cela se passe toujours de la même manière : un producteur m’appelle. Il «aime beaucoup ce que je fais ». Il sait que je suis un « fan de séries ». Il aimerait bien me faire écrire de la fiction pour la télévision. Il ne rejette aucune forme – série, minisérie, téléfilm. Il aimerait entendre ce que j’ai à lui proposer. Il m’invite à déjeuner, parfois avec un réalisateur ou un autre scénariste. Il m’écoute parler. Il me dit qu’il trouve ça passionnant. On se quitte sur de grandes intentions. Et, à quelques exceptions près, je n’entend plus jamais parler de lui !

 

* * *

 

« Les enquêtes de Lhombre et Watteau »

 

À l’un des premiers producteurs qui m’avaient contacté, j’ai proposé deux idées. D’abord, une série policière qui serait la transposition, en France, aujourd’hui, des enquêtes de Sherlock Holmes et Watson. Mon Holmes, c’est Jean Watteau, juge d’instruction. Mon Watson, c’est Charly Lhombre, médecin légiste. Les deux hommes travaillent ensemble et sont amis. Charly est un coureur de jupons et Jean Watteau est gay. Il a dû taire son homosexualité pour devenir juge (car on procède à des « enquêtes de moralité » avant de nommer un magistrat) mais bien évidemment, cela lui donne un regard très personnel sur la vie, les individus, la justice, l’amour, etc.

 

Immédiatement après avoir entendu ce pitch, le producteur m’a dit : « Pas possible. » On était en 1999 ou 2000, je pense. J’ai répondu « Pourquoi ? » La réponse est venue tout de suite : « Parce qu’aucune chaîne hertzienne ne voudra d’un personnage principal qui serait juge ET homosexuel. »

 

J’avais écrit un développement détaillé de la série. Je ne me suis pas laissé abattre. Les idées sont faites pour être transformées. Charly Lhombre et Jean Watteau sont devenus des personnages de romans : Touche pas à mes deux seins (2001), Mort in Vitro (2003), Camisoles (2005) et, prochainement, Ô Lourdes et Les Invisibles.

 

* * *

 

« Drôle d’histoire d’amour »

 

Le même jour, je lui ai décrit Drôle d’histoire d’amour, un téléfilm qui, en deux mots, raconte l’histoire d’amour fou, très joyeuse et pleine de galipettes entre un garçon de dix-sept ans et une femme qui en a presque cinquante. Ce téléfilm [1],  je l’ai proposé à une douzaine de producteurs par la suite. Chaque fois ou presque, j’ai entendu le même commentaire : « Vous ne voulez pas faire l’inverse ? Un homme de 50 ans et une fille de 17 ? » et j’ai répondu : « Mais bon dieu, c’est pas la même histoire !!!! Je refais pas Lolita, là. » Et eux : « Oui, mais telle que vous voulez l’écrire, sur les chaînes françaises, ce téléfilm n’est pas possible… »

 

 

* * *

 

« Le Remplaçant »

 

Peu après la sortie de La maladie de Sachs au cinéma, en 2000, un producteur m’a contacté pour créer une série qui prendrait la suite de Docteur Sylvestre, la série médicale de F3. A l’époque, ça s’appelait « Le remplaçant ». Je suis allé discuter avec lui et avec les scénaristes (anciens de Dr Sylvestre) qui allaient la co-créer.

 

Je leur ai fait des suggestions qui, à mon avis, avaient l’intérêt de créer des situations de conflit potentielles. Par exemple, étant donné l’évolution démographique du corps médical, (aujourd’hui, les 2/3 des étudiants en médecine sont des femmes) je leur ai suggéré de faire de leur héros une héroïne. Et même une héroïne appartenant à une minorité – musulmane ou noire. Je me souvenais des internes africains (pour certains musulmans) avec qui j’avais travaillé pendant mes études à Tours et au Mans, en particulier en pédiatrie, et des réactions des parents en les voyant examiner leurs enfants…

 

J’imaginais ainsi la première scène du pilote : d’un côté, on voit une jeune femme maghrébine s’habiller très tôt un matin dans un appartement modeste, et finir par mettre un foulard sur sa tête, dire au revoir à sa mère et sortir pour aller prendre le bus dans le matin gris, puis entrer dans un bureau ; de l’autre, on voit une mère de famille BCBG, executive woman très occupée, annuler des rendez-vous et rentrer chez elle parce que son gamin est malade et que sa nounou l’a lâchée. Elle râle, elle appelle le médecin de garde. Au téléphone, une femme lui répond, elle la prend pour la secrétaire, elle est très désagréable. Vingt minutes plus tard, on sonne. Elle ouvre et se trouve face à la jeune femme maghrébine du début, une sacoche à la main. L’executive woman la regarde de travers et la jeune femme lui dit en souriant : « Bonjour, Madame, je suis le médecin de garde. »

Gros plan sur le visage de la bourgeoise.

Générique.

 

Devinez quoi ? Ils n’ont pas aimé. « Trop provocateur. » ont-ils dit. « Ça ne peut pas plaire aux spectateurs de France 3 »

 

Je leur ai expliqué ensuite que les situations réelles de remplacement étaient, en elles-mêmes, source de narration. Imaginons que le héros ou l’héroïne (et l’idée originale aurait été d’en avoir deux et de les faire alterner et se croiser, ce que j’ai proposé également) remplace un médecin dont le cabinet se trouve au pied d’une tour dans une banlieue « difficile ». La tour a quatorze étages. Toute une population hétéroclite y survit, difficilement. Les ascenseurs sont souvent en panne. Le héros ou l’héroïne est de garde tout le week-end, de vingt heures le vendredi soir à 8 heures le lundi matin. Tout l’épisode de 90 minutes (ils tenaient à faire des 90 minutes) se passe dans l’immeuble, ses couloirs, ses escaliers, ses appartements, son hall d’entrée. Il y aurait eu une douzaine d’histoires à raconter sur les habitants de l’immeuble, leur vie et les relations que le médecin établit avec eux. Ni les scénaristes, ni les acteurs, ni les spectateurs ne se seraient ennuyés.

 

Ils n’en ont pas voulu. Motif ? « Beaucoup trop social. »

 

À la fin, je me suis accroché avec les scénaristes qui travaillaient déjà sur la série. J’ai lu leur « pilote », j’ai fait des critiques très sévères sur le fait qu’ils racontaient n’importe quoi, qu’il ne fallait pas faire dire ou faire à un médecin français (remplaçant, qui plus est) des choses qui lui sont impossibles dans la réalité, qu’il y a des milliers d’histoires passionnantes à raconter en se fondant sur la réalité et que j’en avais à leur service.

 

Ils m’ont répondu, textuellement et sur un ton assez méprisant « Ouais, mais la réalité, ça nous intéresse pas ; on a des messages à faire passer ; on préfère inventer. »

 

Finalement, le producteur m’a laissé entendre que « le courant ne passait pas » entre les scénaristes et moi… et qu’il valait mieux que je les laisse travailler. Il m’a donné un peu d’argent pour que je les laisse utiliser les idées que j’avais écrites (et dont ils n’ont, finalement rien fait) et il m’a dit au revoir. Et ils ont créé … Fabien Cosma. J’ai vu le premier épisode ; on me l’a fait commenter lors d’une soirée spéciale « médecine générale » sur F3, et j’ai expliqué que ce pilote était une mauvaise action, car il racontait n’importe quoi.

 

Un détail typique : dans la réalité, aucun médecin ne prescrira à une enfant de 8 ans des gélules antibiotiques grosses comme des bêtises de Cambrai ; les antibiotiques pour enfant, ça se donne en sirop !!! Toutes les mères de famille – et les anciens enfants – le savent, mais pas les scénaristes de Fabien Cosma.

 

Evidemment, on ne m’a jamais proposé par la suite d’être conseiller technique sur une série médicale. Quel intérêt puisqu’ils « préféraient inventer » ?

 

Quand on connaît comme moi la valeur pédagogique des séries télévisées américaines – valeur dont j’ai parlé précédemment sur ce blog – on est stupéfait de voir que des scénaristes s’intéressent aussi peu à la réalité. Ce n’est d’ailleurs pas spécifique des scénaristes. Les romanciers les plus marquants parlent du monde qui les entoure, ils brassent les faits historiques, politiques et sociaux. Est-ce qu’ils les inventent ? Non, bien sûr. Mais montrer le monde, c’est jeter un regard critique sur lui. Et à ce jour, la télévision française n’a manifestement pas le désir, à quelques exceptions près, de jeter un regard critique sur la société française…

 

 

* * *

 

« Toubibs »

 

Quelques mois plus tard, une autre productrice m’a proposé de créer un pilote et cinq épisodes pour M6. C’était un projet très intéressant : un cabinet médical de groupe dans un quartier cosmopolite évoquant le quartier Saint-Paul à Paris. J’ai travaillé dessus avec Chantal Pelletier, excellente scénariste et écrivain de polars. On a bossé beaucoup, avec beaucoup de joie et de plaisir, et produit le synopsis de six épisodes de 52 minutes. Ça s’appelait Toubibs. C’était vraiment un beau projet, une comédie romantique et dramatique pleine de rebondissements, avec des personnages très différents de ce qu’on voit à la télé française, mais qui tenaient debout, je crois. Le responsable de la fiction de M6, qui nous avait fait bosser dessus plusieurs fois, a fini par dire « Non, finalement, c’est pas ce qu’on veut. » Ils venaient de décider de produire Loft Story à la place.

 

Après le refus de M6, la productrice a décidé de proposer le projet à l’inénarrable responsable des fictions de France 2 de l’époque. Elle a mis trois mois à répondre, au moyen d’une lettre sybilline où elle disait en substance que :

 

- F2 n’avait pas besoin de série médicale, puisqu’elle avait déjà Urgences ;

- elle ne cherchait pas de série à plusieurs personnages principaux, mais une série « originale » centrée sur un seul médecin ;

- elle ne cherchait pas de série en 6 fois 52 minutes…

 

Comprenne qui pourra.

 

À l’automne 2007, Shonda Rhimes a créé Private Practice, qui parle d’un cabinet de groupe à Los Angeles. Bien sûr, Chantal et moi n’aurions jamais pu créer quelque chose de si élaboré, mais l’état d’esprit de « notre » série était de cette veine-là : la description d’un groupe de personnes liées par le travail, l’entraide, les histoires dramatiques de leurs patients, leurs sentiments, leurs incompréhensions, etc. Une comédie dramatique et romantique…

 

Les britanniques avaient déjà produit plusieurs séries consacrées à un cabinet de groupe de médecins généralistes - en particulier Peak Practice, avec Amanda Burton, l’actrice de Silent Witness - mais la télévision française n’a, sauf erreur de ma part, jamais produit un équivalent médical de Avocats et Associés. Quand on voit que TF1 préfère produire L’hôpital et France 2 Le Cocon, je me dis que nous ne sommes pas près de voir une fiction consacrée à la médecine générale de groupe …  dont tout le monde dit pourtant qu’elle est essentielle à la santé de la population…

 

 

* * *

 

Quelques projets documentaires

 

En qualité de critique et de « connaisseur », j’ai été à plusieurs reprises sollicité pour écrire des documentaires sur les séries télévisées américaines.

 

Le premier projet de cet ordre était un documentaire sur les coulisses d’Urgences, que j’ai proposé avec un producteur à F2 à la fin des années 90, alors que c’était la série la plus populaire au monde. J’étais médecin, écrivain, critique de série, anglophone… Je connaissais un certain nombre de personnes qui pouvaient m’aider à entrer en contact avec les producteurs de la série. Quand nous avons proposé le projet à F2, le responsable des programmes qui, manifestement, ne regardait pas la série-vedette sa chaîne, nous a dit « Ah, oui, je vois, mais… quel intérêt ? »

 

J’ai répondu : « Un documentaire sur les coulisses d’Urgences va intéresser le public de F2 qui regarde la série (qui battait déjà le film de TF1 à l’époque) ; et vous le vendrez à toutes les chaînes du monde qui diffusent Urgences. Voilà l’intérêt… »

 

Il a haussé les épaules et nous n’avons jamais plus entendu parler de lui. Six mois plus tard, F2 a fait une « grande soirée Urgences » pour la rentrée de la série en septembre, avec une « grande émission » de 30 minutes contenant… douze minutes de séquences promotionnelles, probablement achetées à prix d’or à la Warner (maison de production de la série) et dix-huit minutes de commentaires affligeants. C’était certainement moins coûteux qu’un documentaire…

 

Le dernier projet en date auquel j’ai apporté ma collaboration comprendrait, en théorie, voyages et tournages à Hollywood et à NY dans les coulisses de l’écriture de… Law & Order. Il a fait le tour des chaînes. TF1, F2 et Arte ont déjà dit non, parce que ça ne les intéresse pas ou qu’elles ont déjà diffusé un doc sur les séries américaines (et ça leur suffit pour les dix ans à venir, apparemment).

Je doute que d’autres chaines aient les moyens ou le désir de produire semblable documentaire. Ça n’a probablement, comme le premier, aucun intérêt.

 

* * *

L’école de médecine

 

La seule production de télévision originale qui porte mon nom est un documentaire en dix épisodes, diffusé sur Arte en mai 2007, intitulé L’école de médecine. Pendant un an, la téléaste Marie Agostini a filmé les étudiants en médecine de Paris V pendant leurs cours, leurs stages à l’hôpital et leurs échanges avec les enseignants. C’est un film édifiant, qui en dit plus long sur la violence des études de médecine que beaucoup de fictions. Et qui confirme que ce que je décris dans des livres comme Nous sommes tous des patients (Stock, 2002) ou Les Trois Médecins (POL, 2004) est toujours d’actualité. Je suis très fier que mon nom figure au générique de ce documentaire. J’en ai écrit l’argument, Arte l’a commandé sur mon nom et j’ai introduit la cinéaste et la production à la fac de médecine de Paris V. C’est mon seul projet de télévision abouti. Si ça reste le seul, je n’aurai pas à en rougir.

 

* * *

 

Mon expérience de télévision, comme on le voit, est restée limitée, mais est-ce vraiment surprenant ? À chacun son métier. Faire de la télévision, devenir scénariste, ça ne s’improvise pas, et c’est un métier très difficile, dans un milieu très dur, aux contraintes incroyablement lourdes. Ces quelques expériences ponctuelles se sont déroulées au fil du temps alors que je publiais une trentaine de livres, tous écrits dans la plus parfaite liberté. Entre deux livres, je vois beaucoup de belles séries. En spectateur. Pour le plaisir. Et ce plaisir nourrit de nouveaux bouquins, publiés eux aussi sans contrainte…

 

Franchement, pourquoi m’échinerais-je à écrire (mal et dans de mauvaises conditions) des téléfictions quand il y en a déjà tant de formidables à découvrir et à faire découvrir ?

Martin Winckler



[1] Pour ceux que ça intéresse, je le décris en détails, avec plusieurs autres projets télévisés, cinématographiques, romanesques, radiophoniques et musicaux dans Histoires en l’air, les chroniques de Arteradio.com, à paraître en février chez P.O.L.

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« Why we write » - à propos de la grève des scénaristes de la WGA  posté le lundi 14 janvier 2008 01:07

Pour René Balcer, à qui même les briseurs de picket lines en 4X4 ne font pas peur. 

  

Ce qui excite beaucoup les journalistes français en ce moment, c’est la grève des scénaristes américains membres de la Writers Guild of America (WGA)   Une grève des scénaristes est impensable en France parce que les scénaristes n’y sont ni aussi organisés ni aussi puissants – ni aussi importants ni aussi respectés, ni aussi solidaires -  qu’aux Etats-Unis.

Il y a effectivement quelque chose de fascinant dans le fait que toute une corporation, organisée de manière solidaire, décide d’arrêter le travail du jour au lendemain et bloque une industrie entière. Et l’industrie de l’entertainment est l’une des industries les plus productives – et les plus rentables – au monde.

Personnellement, je suis d’autant plus admiratif devant cette grève que le fait de ne pas travailler n’est pas sans conséquence pour ceux qui cessent de le faire. S’arrêter de travailler, pour un scénariste, c’est s’engager à ne pas écrire une ligne. Ce n’est pas seulement cesser de gagner sa vie (on est payé à la semaine ou à la quinzaine, quand on écrit des scénarios là-bas), c’est aussi cesser d’élaborer les histoires sur lesquelles on a sué sang et eau pendant des semaines, des mois ou des années – et auxquelles on est, inévitablement, attaché. J’imagine ce que représenterait pour moi le fait d’avoir à cesser brusquement d’écrire un roman-fleuve dont je donnerais cinquante pages chaque semaine au journal qui le publie, en m’engageant à ne plus écrire une ligne (donc, à ne pas prendre d’avance, à ne pas pouvoir mettre mes notes sur le papier, à ne rien préparer.  Bref, à laisser en plan tout le processus créatif dans lequel je suis engagé depuis plusieurs semaines ou plusieurs mois.

Mais les scénaristes américains ont ceci de particulier qu’ils considèrent leur travail comme un travail et non pas comme le produit de l’inspiration divine ou comme celui d’un « don ». Ils ne sacralisent pas leur travail. Ils entendent qu’il soit rémunéré correctement, et ils entendent que les profits engendrés par ce travail leur bénéficient aussi. Ils voient leur boulot comme un boulot, un boulot artistique et créatif, certes mais un boulot tout de même. Pas comme un privilège.

 

Je me sens très proche d’eux. A vrai dire, je me suis toujours mieux reconnu dans le terme anglais de « writer » que dans le mot français « écrivain ». Ils ne sont pas connotés de la même manière.

En France, un écrivain est une personne qui appartient à une sorte d’intelligentsia, de nomenklatura. Tandis qu’à mon humble avis, un « writer », c’est quelqu’un qui vit (ou essaie) de vivre de ce qu’il écrit - un artisan de l’écriture. Un « writer », est quelqu’un qui, connu ou non, écrit comme un musicien fait de la musique, et s’efforce de faire de son art un métier, et de faire son métier avec art.

C’est quelqu’un qui lit et reconnaît l’influence et l’apport d’autres « writers » (ou de cinéastes, ou de musiciens) sur son travail. Quelqu’un qui aime ce qu’il fait et qui aime les gens qui vont le lire. Quelqu’un qui a très envie que son travail soit lu, mais qui ne construira pas ses livres pour qu’ils plaisent à tout le monde (d’ailleurs, rien de tel n’est possible). Quelqu’un qui veut avant tout raconter une histoire, une bonne histoire, et qui ne cherche pas de toute force à un mettre « un message », parce qu’il sait que ses convictions, ses opinions, ses certitudes et ses colères sont le « message ». Et que ce qu'il a à dire sera d’autant plus convaincant que ce sera véhiculé par les sentiments sincères et le soin qu’il aura mis dans son travail… et que cela procurera du plaisir au lecteur (ou au spectateur).

 

Je me sens très proche des writers en grève à Hollywood parce que, comme eux, je suis révolté par le manque de considération et de respect que les writers peuvent rencontrer, ici comme là-bas, lorsqu’on les empêche d’écrire librement ou lorsqu’on les exploite.

 

Je me sens très proche des writers en grève à Hollywood parce que les histoires qu’ils racontent me parlent du monde comme j’ai envie d’en parler, et m’éclairent comme j’aimerais pouvoir le faire. I hate their guts (je les déteste, parce qu’ils écrivent vachement bien) mais je me sens entièrement solidaire de leurs revendications.

 

Je me sens proche d’eux parce que ce sont mes modèles. Ils illustrent l’expression qu’utilisait le sciencescience-fiction writer Isaac Asimov quand il disait qu’écrire c’est 5 % d’inspiration et 95 % de transpiration. et

 

Ecrire, c’est parfois très agréable et parfois très dur – selon qu’on écrit un texte de commande ou un texte qu’on porte en soi comme un secret à mettre au jour – mais ce n’est jamais anodin. Ce n’est jamais superflu. Ce n’est jamais un geste sans conséquence. On ne va peut-être pas changer le monde en écrivant, mais on peut changer beaucoup pour une seule personne, avec un gros bouquin de 700 pages ou, comme j’ai eu u l’occasion de me l’entendre dire, avec le texte le plus modeste qu’on ait écrit. 

 

Ecrire, un roman ou un livre de « non-fiction » ou un scénario, c’est partager du savoir et des sentiments, si possible en donnant du plaisir.

Rude tâche. Et on n’est jamais sûr qu’on y est parvenu comme on voulait.

 

Ecrire, pour un « scriptwriter » américain de télévision, c’est tout aussi aléatoire que pour un « writer » de romans : on n’est pas sûr que ce qu’on écrit plaira et que les spectateurs/les lecteurs en redemanderont. D’ailleurs, quand on leur a présenté ce qu’on avait écrit, ils n’avaient rien demandé…

 

Ecrire est une activité à risque : on risque de déplaire, on risque d’incommoder et de déranger, on risque d’ennuyer, on risque de dire des bêtises ou d’être incompris. On risque aussi, parfois, dans certains pays, un procès ou la prison

 

Et pourtant, on écrit. Souvent, parce qu’on ne peut pas faire autrement. Parce que c'est ce qu'on a à faire de mieux. Pourquoi, sinon, s'isolerait-on du monde et de ses proches pour "raconter des histoires qui ne sont même pas vraies" - comme disait Simone de Beauvoir. 

 

Alors, cesser d’écrire n’est pas, ne peut pas être, une décision simple ou prise de gaité de cœur… Et pour cela aussi, le writer que je suis est solidaire de, et admire, la grève des writers de la WGA (Writers Guild of America). Quel cran, que celui de décider qu'on cesse d'écrire, comme d'autres cessent de boire et de manger pour se faire entendre... 

 

Il y a quelques semaines, Thania St John et Charlie Craig, scénaristes de la série Eureka ont mis en ligne un site intitulé « Why We Write » sur lequel des scénaristes de la WGA expliquent pourquoi ils écrivent. Les contributions (de Greg Berlanti, Damon Lindelof, Greg Garcia, Carol Mendelsohn, et bien d'autres) sont passionnantes et fascinantes.

 

Si vous lisez l’anglais – et je suis désolé si ce n’est pas le cas – je vous recommande vivement d’aller le visiter.

 

« Why We Write » : http://whywewriteseries.wordpress.com/

 

Martin Winckler

 

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Le souffle de la narration : l’exemple de "Damages" (FX, 2007)  posté le mercredi 02 janvier 2008 15:11

 
Pour faire un bon roman, un bon film, une bonne pièce de théâtre, une bonne bande dessinée il faut, avant tout, une bonne histoire. Une histoire passionnante, soit par son contenu, soit par la manière de la raconter, soit – c’est encore mieux – par les deux. Quand l’histoire est mauvaise, on peut essayer de l’enjoliver comme on veut, on ne peut pas la rendre intéressante. Si l’histoire est bonne, en revanche, on se défonce pour la rendre meilleure. Ce qui est vrai pour le cinéma ou la BD l’est encore plus pour une série, où la durée est un sérieux handicap pour qui veut raconter de bonnes histoires.

 

Lorsque la série est un « formula show » (des épisodes unitaires construits sur un schéma narratif identique), il faut trouver une bonne histoire chaque semaine ; la formule de Cold Case, par exemple, qui reconstitue l’atmosphère d’une époque ancienne pour comprendre un crime du passé, est si stricte que la série, au bout de sa cinquième année d’existence, alterne inévitablement des épisodes éblouissants et d’autres qui le sont beaucoup moins. A l’opposé, les scénaristes de CSI (Les Experts) ont su la renouveler en s’affranchissant du format initial. 

 

Lorsque la série est un « character-driven show » (chronique d’un groupe de personnes qu’on suit et voit évoluer de semaine en semaine), il faut imaginer des développements cohérents et crédibles pour plusieurs personnages à la fois, ce qui n’est pas évident du tout, et savoir les remplacer par des personnages aussi intéressants. Urgences a connu une nette baisse d’audience une fois les personnages originels disparus. Ally McBeal n’a pas survécu à la défection brutale de Robert Downey, Jr. à la fin de sa 4e saison.

Enfin, quel que soit le genre ou le format, une série peut souffrir extraordinairement du départ de son créateur (Law & Order : Criminal Intent a perdu tout son punch et son âme quand René Balcer a dû s'en aller) ou lui survivre grâce à ceux qui continuent à la faire vivre (The West Wing a su, grâce à John Wells, surmonter le départ de Aaron Sorkin et Thomas Schlamme).  

 

 

La difficulté d’écrire de bonnes histoires, unitaires ou à suivre, découle en partie de la nécessité de « pondre » 20 à 25 épisodes par saison, ce qui est proprement colossal : il faut souvent entre quinze jours et un mois entier pour écrire, préparer, produire, tourner et monter un épisode d’une série hebdomadaire… Les épisodes se succèdent très rapidement (et parfois simultanément) sur la « chaîne » de production pour que tout ça soit diffusé au cours des neuf mois d’une saison de télévision.

 

La situation est différente quand les séries ne comptent qu’un petit nombre d’épisodes par saison. En Angleterre, le format « six à huit épisodes par saison » est pratiqué depuis de nombreuses années et produit des œuvres impressionnantes, dans tous les domaines. En France, on ne parle le plus souvent que de MI : 5 mais des productions moins connues comme Bob & Rose, The Jury, Psychos, State of Play, Jekyll ou Primeval constituent des réussites impressionnantes. Si vous comprenez l’anglais sans sous-titres, commandez celles qui existent en DVD sur Amazon.co.uk, vous m’en direz des nouvelles. Le point essentiel est que ces séries sont souvent mises en préproduction et en production quand le scénario est fin prêt. Ce qui assure une bien plus grande qualité. Il en va de même que pour un roman, qu’on n’envoie à l’impression qu’une fois qu’il a été terminé (par l’écrivain), relu (par l’éditeur) et corrigé (par le correcteur), et non au fur et à mesure qu’il est écrit, ce qui expose à des déboires en cas de modification importante, de réécriture, etc.

 

Aux Etats-Unis, après dix ans de quasi-monopole de la part de HBO, d’autres chaînes du câble se sont mises à produire des téléfilms, des miniséries et des séries comptant, chaque année, entre huit et seize épisodes (en général, 12 ou 13). Dans le but de de proposer une programmation décalée ou une contre-programmation par rapport aux networks, et moins assujettis qu’eux à certaines réserves (sur la nudité, le langage, les sujets abordés), les chaînes du câble donnent aux créateurs plus de liberté et aussi plus de temps pour élaborer leurs séries. Ainsi, les six saisons des Soprano (HBO) ont été diffusées en l’espace de… huit ans car on a laissé à David Chase le temps de les écrire tranquillement, The Closer (TNT) commence sa saison en été et la conclue en hiver par un épisode double, et plusieurs séries telles Monk (USA), Psych (USA), Kyle XY (ABC family) sont diffusées en deux « vagues ».

 

Le nombre d’épisodes, moindre, et la plus grande souplesse de diffusion permettent d’élaborer des séries de longue haleine sans plier la « tenue » narrative de l’ensemble aux contraintes d’une production effrénée. C’est sans doute Tom Fontana, avec Oz (HBO, 1997-2003), qui a le premier donné l’exemple en s’attachant à construire chacune de ses six saisons de 8 épisodes[1] comme un tout, et non comme une succession de segments plus ou moins bien articulés.

 

L’été dernier, trois séries remarquables ont commencé leur diffusion sur des chaînes du câble. Deux d’entre elles, Army Wives (Lifetime) et Mad Men (AMC) sont décrites en détail dans L’Année des Séries 2008, ouvrage collectif qui paraît ce mois-ci chez Hors Collection et qui poursuit le travail amorcé dans Le Meilleur des Séries en 2007. J’aimerais revenir sur Damages, qui est aussi abordée dans le livre, mais qui n’était pas tout à fait terminée au moment où le texte est parti à l’impression.

 

Damages est un thriller juridique situé à New York. Elle met en scène plusieurs personnages dotés d’une très forte personnalité, autour du procès que des salariés intentent contre leur ancien employeur, un milliardaire qu’ils accusent de les avoir ruinés au décours d’un délit d’initié.

 

Ce qui fait l’originalité et l’excellence de Damages est bien sûr son interprétation : Glenn Close dans le rôle de la grande et carnassière avocate Patty Hewes (ça se prononce « hyouz ») ; Rose Byrne dans celui d’Ellen Parsons, jeune avocate prometteuse qu’elle vient d’embaucher ; Ted Danson dans le rôle d’Arthur Frobisher, le milliardaire corrompu et Zeljko Ivanek dans celui de Ray Fiske, son avocat et confident.

 

Mais cette impressionnnante brochette d’acteurs (entourés de second rôles tout aussi solides) ne seraient rien sans un scénario impressionnant par sa narration, son intelligence, sa cohérence de bout en bout, et les surprises que tout cela réserve.

 

L’histoire est en effet racontée selon deux trames narratives parallèles : la première commence lorsque l’un des personnages, ensanglanté, sort d’un immeuble et se voit accusé de meurtre ; la seconde raconte, de manière chronologique, ce qui s’est passé au cours des six mois qui ont précédé ce meurtre. Les deux narrations sont déclinées en parallèle, se répondent l’une à l’autre, et finissent, bien évidemment, par se rejoindre au cours des deux derniers épisodes, où tous les fils narratifs – sauf un ! – sont dénoués et toutes les interrogations trouvent leur réponse.

 

J’ai vu beaucoup de séries et lu beaucoup de romans policiers, mais à ce jour, cette première saison de Damages (13 épisodes) est le thriller de longue haleine le mieux écrit, le mieux construit, le plus passionnant et le plus époustouflant qu’il m’ait été donné de voir.

 

Damages n’a, à mon humble avis, que des qualités : visuellement superbes, extraordinairement bien interprétés, montés avec un sens du suspense, du faux-semblant, de la fausse piste et de la surprise assez incroyable, les treize épisodes de la première saison se dévorent comme un très grand roman et offrent infiniment plus de satisfactions intellectuelles (toujours à mon humble avis, qui n’est bien entendu pas parole d’évangile, hein, on est bien d’accord…) que les séries à cent-à-l’heure comme 24 ou Prison Break.

 

Car Damages n’est pas seulement un thriller et une histoire criminelle à énigme, c’est aussi une passionnante description des rapports de pouvoir et de manipulation entre des personnages retors et secrets, qui ne montrent jamais toutes leurs cartes. Au fil du récit, la devise de Patty Hewes, Trust no one (« Ne faites confiance à personne ») devient celle d’Ellen, l’avocate ambitieuse mais encore idéaliste, et les « méchants » (Frobisher et surtout Fiske) font peu à peu preuve d’une humanité tourmentée qu’on ne soupçonnait pas. Les personnages secondaires, pourtant nombreux, ne sont jamais oubliés ; certains sont même distillés au compte-gouttes pour prendre tout leur importance… dans les derniers plans de la saison !

 

Le dernier épisode, d’une maîtrise stupéfiante, ne se contente pas de donner des réponses à (presque) toutes les questions posées au fil des précédents : il offre en quelques courtes séquences un aperçu de ce que sera la saison suivante et laisse le spectateur pantois et… impatient ! Lors de la première diffusion, ce cliffhanger extraordinaire (il ne laisse pas le spectateur en suspens, il lui ouvre une nouvelle fois l’appétit !!!) s’accompagnait d’une incertitude : la chaîne n’avait pas encore commandé la suite. (On a appris seulement récemment qu’il n’y aura pas seulement une 2e saison, mais aussi une 3e ! )

 

Les co-créateurs de Damages sont trois : Todd A. Kessler est celui qui a le plus de bouteille (il a été scénariste des Sopranos et a reçu trois nominations aux Emmy Awards) ; Glenn Kessler et Daniel Zelman sont plus « jeunes » dans le métier. Avec cette série, ils montrent non seulement que les meilleures séries sont une œuvre collective, mais aussi que la valeur n’attend pas le nombre des années et enfin (comme Army Wives et Mad Men) que le chiffre 13 peut porter bonheur au souffle d’une narration. 

 

Chapeau bas.

 

Martin Winckler

 

PS : Non, je n’aurais pas la cruauté de vous parler de cette série remarquable si elle n’était pas visible : n’attendez pas qu’elle soit diffusée en France, en VOST ou dans une mauvaise VF, sur une chaîne cryptée ou après minuit sur l’hertzien, et dévorez Damages dans son édition DVD zone 1, disponible à partir du 29 janvier 2008, avec sous-titres français !!!

 (D'après Manuel, dont le commentaire apparaît plus bas, elle sera diffusée par C+ en février, probablement avec une VOST).

Pour plus de détails, cliquer ici :

http://www.tvshowsondvd.com/releases/Damages-Complete-1st-Season/7291

 

PPS : L’Année des Séries 2008, dirigé par Martin Winckler et Marjolaine Boutet (Hors Collection, 2008) est d’ores et déjà disponible. Le sommaire est publié sur cette page : http://www.martinwinckler.com/article.php3?id_article=894

 

 



[1]La quatrième en compte 16, mais les épisodes ont été écrits, produits et diffusés en deux fois.

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