Montréal, 2005. Fanny,
jeune femme propriétaire de plusieurs boîtes de nuit,
achète Le Manhattan à son
propriétaire vieillissant. Elle veut rajeunir le style de la
boîte et son personnel et décide de licencier les
trois doormen (portiers), qu’elle trouve trop vieux
(les deux premiers ont plus de 40 ans, le troisième plus de
60) et aussi incultes et violents. Mais Marc,
Louis et Gaëtan ne savent pas vraiment faire autre chose que
travailler comme doormen et ce licenciement les
désespère. Pendant la première saison, il vont
persuader Fanny de les reprendre… et devoir s’adapter
à une nouvelle vie et à leur nouvelle
patronne.
Minuit le soir est une
série comme vous n’en avez jamais vu. Si vous imaginez
que la vie de trois « videurs » est
dénuée d’intérêt, vous avez tort.
Car il s’agit là d’une série
passionnante, en tous points. Une série urbaine qui parle de
la vie nocturne dans les boîtes, de la solitude et de la
fraternité de trois hommes – et d’un certain
nombre de femmes, aussi – dans le Montréal
d’aujourd’hui.
Tout est beau dans la
série écrite par Pierre-Yves Bernard et Claude
Legault (qui incarne Marc) et réalisée par Podz. Le
scénario, d’abord, qui mêle avec une maestria
incroyable des dialogues fabuleusement drôles (en particulier
pendant la première saison), des émotions palpables
et une narration à petites touches - il se passe peu de
chose au cours d’un épisode, mais ce peu de chose est
d’une densité incroyable - qui donne toujours envie de
savoir la suite. Des personnages formidables de nuances, de
mystère et d’humour, toujours surprenants,
toujours nouveaux malgré leur tête de dur de dur
(Marc), de bon gros (Louis) ou de vieux de la vieille
(Gaëtan).
Marc (Claude Legault, à
droite sur la photo), l’ancien militaire, ne passe jamais
qu’une nuit avec les femmes qu’il séduit et
s’en débarrasse au moment de s’endormir au moyen
d’un truc à pleurer de rire… qui finit par se
retourner contre lui. Sa solitude auto-infligée, Marc tente
de la meubler en adoptant des chats et des chiens errants
qu’il baptise d’une manière aussi drôle
qu’arbitraire en choisissant leur nom au hasard dans le
dictionnaire… et qu’il perd
irrémédiablement, dans les circonstances les plus
insensées. Lorsque Fanny reprend la direction de la
boîte, il tombe amoureux d’elle sans bien sûr
pouvoir le lui dire. Dès que la première saison
commence on sait que leur relation, plus que compliquée,
courra en filigrane pendant toute la série.
Louis (Louis Champagne,
à gauche), grand mangeur et grand buveur au gabarit
approprié, travaille le jour à la voirie municipale
de Montréal. Il surveille les cônes orange sur les
trottoirs. Il s’allonge dans les camions pleins de branches
pour regarder le ciel. Il vit avec une femme mais ne peut faire
l’amour que s’il se déguise – en pompier,
en Batman – car sinon, il ne bande pas. C’est à
la fois le plus naïf, le plus fragile des trois, et en quelque
sorte l’enfant des deux autres.
Gaëtan (Julien Poulin, au
milieu), est le plus âgé et le plus émouvant.
Son âge rend sa situation encore plus précaire que
celle de ses deux amis. On mettra un moment à
découvrir qu’il évite systématiquement
certaines situations… parce qu’il ne sait pas faire
une chose toute simple, si {élémentaire} qu’on
a tendance à oublier que tout le monde ne sait pas la faire.
Il va tomber amoureux d’une call-girl, Brigitte,
dont il cherchera à racheter la dette afin qu’elle
quitte le métier.
Fanny (Julie Perreault), elle
aussi, est un personnage profondément attachant, par son
désir d’apparaître comme une
« patronne » au plein sens du terme et par
les sentiments d’attachement qu’elle éprouve, de
manière croissante, pour les hommes avec qui elle travaille.
Ses relations avec son père, immigrant italien
naguère en cheville avec la mafia locale, et ses illusions
perdues d’indépendance sont particulièrement
touchantes.
Tous ces personnages, ainsi que
les figures secondaires – mais d’une épaisseur
incroyable - que sont Brigitte la call-girl ou
Yan, le beau gosse qui veut jouer les portiers mais n’en a
pas la carrure, sont impeccablement interprétés par
des comédiens d’une vérité et
d’une intensité rares.
La mise en scène et la
cinématographie de Minuit le soir sont
exceptionnelles, elle aussi. Montée de manière
incroyablement libre, usant du flou, du grain, du gros plan,
de fondus, de faux-raccords et de mouvements de caméras
provocants, alternant le noir et blanc et la couleur sans
qu’on parvienne jamais à saisir les passages de
l’un à l’autre, la narration visuelle est
toujours surprenante, car elle mêle sans prévenir
– mais de manière parfaitement intelligible – le
présent, le passé lointain des personnages (une
scène dans une voiture renvoie à une scène
similaire dans laquelle Fanny ou Marc étaient enfants) et
l’imaginaire. Minuit le soir, et ce n’est pas
sa moindre qualité, est absolument
réaliste par ses personnages et les
situations qu’ils traversent et complètement onirique
par le traitement visuel de leurs épreuves. Des
scènes hilarante (un « duel »
symbolique, à des kilomètres de distance, entre deux
hommes qui enfoncent chacun un clou à coup de marteau)
précèdent des scènes tragiques (la mort par
overdose d’un client dans les toilettes d’une des
boîtes) et d’autres d’une grande noirceur (Marc
se souvenant de la violence de ses parents lorsqu’il est
frappé par la douceur des parents du jeune homme
décédé).
C’est très
frustrant de parler de Minuit le soir, pour tout plein de
raisons. D’abord parce que je n’ai pas encore tout vu
(j’en suis à l’épisode 7 de la saison 2,
et d’après ce qu’en disent les
Québécois, l’ensemble est parfait d’un
bout à l’autre) ; ensuite parce que je voudrais
tout raconter, mais que ça n’est pas possible :
même si je savais le faire (et j’en doute) cela ne
restituerait en rien la richesse de la série.
L’imaginaire né de
la frustration et de l’incapacité à parler est
d’ailleurs un des sujets centraux de Minuit le soir,
comme en témoigne une scène saisissante de la fin de
première saison que je vais tenter de vous décrire.
Alors que toute l’équipe est rassemblée chez
elle pour une petite fête, Fanny demande à Marc de
tenir le saladier de punch pour qu’elle y rajoute du rhum.
Alors que Fanny se met à verser le rhum, Marc lâche le
saladier, et se met à tourner très, très
lentement, autour de Fanny en passant ses mains à quelques
millimètres du corps de la jeune femme, tandis que le rhum
s’écoule, s’écoule, sans fin dans le
saladier suspendu en l’air… Le spectateur revient
à la réalité (et le saladier sort de sa
lévitation) lorsque Fanny, troublée, sort d’un
fantasme dont on ne sait pas, finalement, s’il est celui de
Marc ou le sien.
Ce qui est également
très frustrant, c’est de voir qu’on peut, autour
d’une petite équipe (deux scénaristes, un seul
réalisateur, une demi-douzaine de comédiens
permanents, un nombre limité de décors et, bien
sûr, un personnel technique probablement bien
inférieur à celui d’une production de France 2
ou TF1), en trois saisons et une quarantaine
d’épisodes de 25 minutes, un feuilleton d’une
grande intensité, d’une grande tendresse, constamment
intelligent et passionnant. Un feuilleton en langue
française.
Parlons-en, justement, de la
langue. Marc, Louis, Fanny, Gaëtan parlent le français
de Montréal, avec un accent, des expressions et un
vocabulaire qui n’ont rien d’exotique, mais qui dit
exactement le monde où ils vivent. J’ai ouï dire
que France 2 avait acheté la série et avait
l’intention… de la doubler. Ce ne serait pas la
première fois qu’on double une série
québecoise pour la télévision
française : la série policière {Fortier}
a déjà subi cette infâmie. Si Minuit le
soir faisait les frais de ce mauvais traitement ce serait plus
que tragique et tout aussi insupportable que de doubler les films
de Denys Arcand. Comment des doubleurs français
pourraient-ils restituer la gouaille, l’humour, la verdeur et
la complicité de comédiens qui manifestement ont
travaillé leur texte au millimètre, comme des
comédiens de théâtre, comme un trio de comiques
de scène ? J’espère donc que ce n’est
qu’un ouï-dire et non une réalité. (Sur
les DVD, des sous-titres pour malentendants permettent de surmonter
les quelques hésitations initiales liées à
l’accent et au vocabulaire, mais au bout de deux
épisodes, on ne les lit plus…Ils sont en vente
à la boutique en ligne de Radio-Canada http://www.cbcshop.ca/)
Car si les dialogues de
Minuit le soir sont drôles, ce n’est pas
à cause du « drôle
d’accent » ou des « drôles
d’expression » de ses personnages, pas du tout,
mais de l’humour qui naît de leurs affrontements, de
leurs dialogues poétiques, de leur désespoir. Un
doublage en « français de France »
serait donc aussi criminel que le fut, en son temps celui de
Friends. Pire qu’un crime : une faute. Un
contresens absolu.
En attendant une prochaine
diffusion sur l’hertzien (tard le soir, car malgré son
immense pudeur la série est noire, crue, sexuellement
explicite et pas du tout destinée au jeune public) , vous
pourrez peut-être saisir l’intégrale de
Minuit le soirdiffusée en marathon par
CinéCinéculte les samedi 29 mars (de 11 heures
à 20 heures, saison 1 et 2) et dimanche 30 mars (de 13
à 18 heures, saison 3), à l’occasion des 21e
Rencontres Internationales de Télévision de Reims,
où après bien d’autres cette magnifique
série a été programmée en
2007.
Au sujet des RITV, manifestation exceptionnelle et malheureusement
menacée, (du 27 au 30 mars), je vous renvoie à
l’article publier sur mon site personnel (www.martinwinckler.com). Je
reviendrai sur le palmarès 2008 des Rencontres (et
décrirai ce que j'y ai vu) dans le prochain article de ce
blog.
Mais c’est pas le tout,
ça, les {chums}. Dans la dernière scène de
Minuit le soir que j’ai vue, Marc collait un coup de
pied au cul vengeur à l’un des employés de la
voirie qui venaient d’humilier le malheureux Louis.
J’ai envie de savoir la suite. Alors j’y
retourne.
Martin Winckler
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