Carlo Izzo, journaliste à Téléstar,
m’interroge par e-mail sur les séries
policières d’aujourd’hui (à propos de Les
Experts, NCIS et Esprits Criminels). Je lui ai répondu un
long courrier dont une courte partie seulement sera publiée
dans son article. En voici l’intégralité.
MW
Pensez-vous que le fait qu'il n'y ait plus un flic solitaire
mais une équipe soudée et unie pour mener des
enquêtes soit l'une des raisons du succès?
Pourquoi?
L' "ensemble show", la série à nombreux personnages,
ça remonte aux années 80 aux USA avec "Hill Street
Blues" (Capitaine Furillo) et "La Loi de Los Angeles" et ça
a été surtout visible en France à partir du
milieu des années 90 avec l’arrivée
d’"Urgences". Ca diversifie les histoires (celles des
personnages réguliers et de leurs interactions entre eux et
avec leur milieu) et ça permet d'avoir des touches
différentes : mélodrame, réflexion, humour,
action etc. en fonction du personnage, qui donne sa tonalité
à certaines séqueces ou certains épisodes. Une
série où il y a bp de personnages est plus riche
qu'avec un seul.
Les personnages
très stéréotypés : le beau gosse,
le vieux sage, la bimbo... Serait-ce la recette du
casting idéal? Qu'est-ce que cela apporte?
Ils vous paraissent stéréotypés parce que c'est comme ça qu'on les voit en France (et qu'on les reproduit dans les séries françaises). Le stéréotype de la "blonde" a déjà été abordé et réglé en 1912 par GB Shaw dans Pygmalion et de nouveau il y a cinquante ans par Georges Cukor et Judy Holliday dans Born Yesterday (1950). La "bimbo", c'est une invention française, un terme plein de mépris.Jamais on ne traitera une actrice de série de "bimbo", aux USA, même si elle joue le rôle d'une blonde pas très intelligente, ce qui n'est jamais le cas quand on veut développer un personnage.
Dans une série de qualité, les personnages ne sont
jamais simples ou superficiels, ils ont tous un bagage, une
histoire et ne sont pas d'une seule pièce. Bien sûr,
ça dépend de la série Les personnages des
Experts Las Vegas sont plus profonds et subtils que ceux des
Experts Miami, qui sont traités de manière
très rudimentaire. Ceux de NCIS sont aussi très
riches et interagissent beaucoup plus que les autres. Ceux de
"Esprits Ciminels" sont très en décalage par rapport
à leur aspect physique. Le beau gosse n’est pas
seulement un beau gosse… Et il y a des
« gueules » dans toutes les séries
américaines. Plus du tout dans les séries
françaises.
Le fait que la production choisisse des acteurs dont les
visages sont connus mais dont la notoriété n'est pas
trop importante pour ne pas écraser les autres est-il un
facteur du succès ?
Les producteurs savent que même avec une vedette en
tête de distribution (en général, il s'agit
d'un acteur dont la carrière au cinéma devient moins
intéressante, et qui aimerait avoir un boulot fixe, comme
Charlie Sheen ou d'un acteur qui a eu son petit succès mais
n'en a plus du tout comme David Caruso) la réussite
d'une série repose sur un casting homogène où
tout le monde a son rôle à jouer et personne n'est
sacrifié. Donc, plus les acteurs sont solides, (tous),
meilleure est la série. Avoir une vedette, ça aide
à lancer la série, mais ça ne tient pas si les
autres acteurs ne sont pas du même niveau. Et contrairement
à ce qu'on fait en France, les bonnes séries sont
d'abord validées par la chaîne qui les achète
au vu d'un un bon scénario, ensuite seulement d'un casting.
Si le scénario ne vaut rien, le casting n'est même pas
envisagé.
Et que dire du côté pédagogique des
enquêtes ?
On apprend toujours beaucoup de choses parce que les
scénaristes bossent, ils se documentent, ils apprennent des
choses qui leur permettent de construire leurs histoires, ou ils y
introduisent ce qu'ils aiment et connaissent, et le partagent avec
les spectateurs. On sent le plaisir de partager des infos, dans
l'attitude de personnages comme Abbie et Ducky (NCIS) ou Grissom
(Les Experts) ou Gideon et Rossi (Esprits Criminels). Et on apprend
des choses. Dans ces séries là comme dans Urgences ou
Dr House ou Grey's Anatomy ou New York Unité
Spéciale. Ce sont des séries qui racontentdes
histoires fondées sur la réalité, et qui sont
souvent très précises et très critiques avec
cette réalité.
Pourquoi la violence ne rebute-t-elle pas les
téléspectateurs, surtout les plus jeunes?
Parce qu'elle est le plus souvent stylisée, et ils en voient
bien d'autres dans les jeux vidéo et les films. De plus, la
violence est toujours commentée, expliquée, les
séries lui donnent un sens. Dans les séries,
contrairment aux films d'horreur ou aux jeux vidéo, les
scénaristes ont quelque chose à dire sur la violence.
Les personnages sont là pour en parler, parfois plusieurs
épisodes ou années après un
événément antérieurement
raconté. La violence des séries a des
conséquences sur les personnages, et donc elle n'est jamais
gratuite pour le spectateur.
Plusieurs intrigues sont traitées dans un seul
épisode, un moyen de tenir le spectateur en haleine et un
ingrédient obligatoire ?
Ca dépend des épisodes. Il y a des épisodes
avec une seule histoire, mais les histoires annexes sont là
aussi pour étoffer un épisode qui serait trop
"léger", pour développer les personnages, pour donner
une respiration, apporter de l'humour au milieu du drame, etc.
C'est un procédé narratif de feuilleton, d'histoire
à suivre. On l'utilise aussi dans les films.
La vie privée des personnages est abordée mais
peu approfondie...
Mais si, bien sûr, seulement parfois (dans Les
Experts, en particulier) c'est fait à toutes petites
touches, il faut être un spectateur assidu pour le voir, ce
qui est souvent impossible en France puisque les chaînes
hertziennes diffusent tout dans le désordre et souvent
censurent des épisodes (TF1 fait ça tout le
temps ). Gardez à l'esprit que les séries sont
rarement diffusées dans de bonnes conditions en France. Il
n'y a que sur des chaînes du câble, comme Jimmy,
Série CLub ou Téva qu'on peut les regarder dans
l'ordre et intégralement. Alors les subtilités de
l'évolution des personnages sont impossibles à
percevoir par les spectateurs les plus nombreux qui regardent
essentiellement TF1, F2, F3 et M6, qui diffusent et rediffusent
n'importe comment, sans aucune cohérence narrative. Il n'y a
qu'Urgences qui soit diffusée correctement sur une
chaîne hertzienne, en France.
A la fin de chaque épisode, de chacune de ces trois
séries, le coupable passe aux aveux. Cela serait-il un
petit truc en plus ?
C'est pas un "truc", c'est ce qui permet d'avoir une histoire
satisfaisante, qui ait du sens. Mais les scénaristes savent
jouer avec la frustration : il y a des assassins qui ne sont pas
pris, il y a des crimes non résolus ou non punis (pour des
raisons diverses), parce que la vie n'est ni simple ni juste, parce
que les "bons" ne gagnent pas toujours. Et même quand on
trouve l'assassin, il est rare que les épisodes aient un
"happy end". on n'oublie jamais de dire que des gens sont morts ou
qu'ils souffrent encore. Là encore, il faut regarder les
séries régulièrement pour le savoir. Les
scénaristes savent que s'ils se répètent trop,
les spectateurs (américains) vont se lasser. Alors ils
inventent et trouvent des variantes sans arrêt.
Que pensez-vous des génériques et des ambiances
sonores de ces 3 séries ?
Celui des Experts Las Vegas est le plus beau, le plus abstrait.
Celui de NCIS est très réussi pour montrer qu'on s'y
amuse beaucoup. Celui d'Esprits Criminels est plus austère,
mais il est à l'image de la série. Les ambiances
musicales sont très travaillées, dans toutes les
trois et aussi dans FBI : Porté Disparu et Cold Case,
où le travail sonore (choix des chansons) est
particulièrement soigné. Là encore, nous avons
beaucoup de choses à apprendre.
Esprits Criminels est plus psychologique , NCIS plus
militaire... Pensez-vous que les téléspectateurs
ressentent vraiment ces nuances?
Oui, bien sûr parce que la tonalité de chaque
série repose sur le milieu où elle se déroule.
Je suis ûr que les spectateurs adoptent chaque série
en raison de ses caractéristiques... Mais c'est encore une
caractéristique française que de penser que les
spectateurs ne comprennent pas les nuances... Ceux qui aiment ces
séries les aiment pour de bonnes raisons. Ceux qui en
parlent négativement ne les connaissent pas bien, en
général, ils ne les voient que par fragments, dans le
désordre, et ne peuvent pas les apprécier. C"est
comme si on vous donnait un roman à lire en feuilleton en
publiant les chapitres au hasard. Les lecteurs les plus assidus
(qui lisent tout) sont aussi ceux qui comprennent le mieux les
livres. POur les séries, c'est pareil.
Pour finir pensez-vous que Les Experts ait vraiment
inspiré ces séries ?
Je ne crois pas que Les Experts aient
« inspiré » toutes ces séries.
Ils ont lancé une mode. À la télévision
américaine, depuis toujours, il y a des modes, des
tendances. Les westerns étaient pléthores dans les
années 50. Dans les années 60, ça a
été le tour des séries d’espionnage. Les
Experts, FBI et Cold Case sont apparues quasiment en même
temps, produites par la même société de
production : Bruckheimer et ont ouvert de nouvelles pistes.
D'autres producteurs ont proposé des séries avec des
formats similaires, dans des milieux différents. Mais il y
en avait déjà qui étaient très
installées en plus de celles déjà
citées : les trois "New York District", "The
Shield"… Il y a aussi "Bones" et "Numb3rs", que je trouve
aussi très réussies, et plusieurs nouvelles
déjà ou bientôt à l'antenne aux USA mais
pas encore en France : "Life", "THe Mentalist", "Eleventh Hour" et
"Life on Mars", qui tournent toutes autour d'un personnage
principal doté d'une particularité bizarre.
C'est la nouvelle génération des séries, ce
n'est pas un retour aux séries d'autrefois construites
autour d’un héros charismatique (Le Fugitif, Mannix,
L'homme de fer) mais un mélange des deux : un personnage
hors du commun, une équipe intéressante, des
méthodes d'investigation (et de narration) passionnantes.
Les séries n'en finissent pas d'évoluer. "Les
Experts" ont ouvert une brèche en montrant que le public
pouvait s'intéresser à un mélange des genres :
le crime et la science. Mais il y aura d'autres évolutions.
C'est un genre artistique qui change sans arrêt. Parce qu'il
y a toujours des histoires neuves à raconter, parce que des
scénaristes nouveaux ont toujours des manières
personnelles et nouvelles de les raconter.
Martin Winckler

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