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La forme des séries policières (et des autres)  posté le mercredi 03 septembre 2008 15:19

Carlo Izzo, journaliste à Téléstar, m’interroge par e-mail sur les séries policières d’aujourd’hui (à propos de Les Experts, NCIS et Esprits Criminels). Je lui ai répondu un long courrier dont une courte partie seulement sera publiée dans son article. En voici l’intégralité.
MW
 
 
Pensez-vous que le fait qu'il n'y ait plus un flic solitaire mais une équipe soudée et unie pour mener des enquêtes soit l'une des raisons du succès? Pourquoi?

L' "ensemble show", la série à nombreux personnages, ça remonte aux années 80 aux USA avec "Hill Street Blues" (Capitaine Furillo) et "La Loi de Los Angeles" et ça a été surtout visible en France à partir du milieu des années 90 avec l’arrivée d’"Urgences". Ca diversifie les histoires (celles des personnages réguliers et de leurs interactions entre eux et avec leur milieu) et ça permet d'avoir des touches différentes : mélodrame, réflexion, humour, action etc. en fonction du personnage, qui donne sa tonalité à certaines séqueces ou certains épisodes. Une série où il y a bp de personnages est plus riche qu'avec un seul.

Les personnages très stéréotypés : le beau gosse, le vieux sage, la bimbo... Serait-ce la recette du casting idéal? Qu'est-ce que cela apporte?

Ils vous paraissent stéréotypés parce que c'est comme ça qu'on les voit en France (et qu'on les reproduit dans les séries françaises).  Le stéréotype de la "blonde" a déjà été abordé et réglé en 1912 par GB Shaw dans Pygmalion et de nouveau il y a cinquante ans par Georges Cukor et Judy Holliday dans Born Yesterday (1950). La "bimbo", c'est une invention française, un terme plein de mépris.Jamais on ne traitera une actrice de série de "bimbo", aux USA, même si elle joue le rôle d'une blonde pas très intelligente, ce qui n'est jamais le cas quand on veut développer un personnage.

Dans une série de qualité, les personnages ne sont jamais simples ou superficiels, ils ont tous un bagage, une histoire et ne sont pas d'une seule pièce. Bien sûr, ça dépend de la série Les personnages des Experts Las Vegas sont plus profonds et subtils que ceux des Experts Miami, qui sont traités de manière très rudimentaire. Ceux de NCIS sont aussi très riches et interagissent beaucoup plus que les autres. Ceux de "Esprits Ciminels" sont très en décalage par rapport à leur aspect physique. Le beau gosse n’est pas seulement un beau gosse… Et il y a des « gueules » dans toutes les séries américaines. Plus du tout dans les séries françaises.


Le fait que la production choisisse des acteurs dont les visages sont connus mais dont la notoriété n'est pas trop importante pour ne pas écraser les autres est-il un facteur du succès ?

Les producteurs savent que même avec une vedette en tête de distribution (en général, il s'agit d'un acteur dont la carrière au cinéma devient moins intéressante, et qui aimerait avoir un boulot fixe, comme Charlie Sheen ou d'un acteur qui a eu son petit succès mais n'en a plus du tout comme David Caruso)  la réussite d'une série repose sur un casting homogène où tout le monde a son rôle à jouer et personne n'est sacrifié. Donc, plus les acteurs sont solides, (tous), meilleure est la série. Avoir une vedette, ça aide à lancer la série, mais ça ne tient pas si les autres acteurs ne sont pas du même niveau. Et contrairement à ce qu'on fait en France, les bonnes séries sont d'abord validées par la chaîne qui les achète au vu d'un un bon scénario, ensuite seulement d'un casting. Si le scénario ne vaut rien, le casting n'est même pas envisagé.

Et que dire du côté pédagogique des enquêtes ?

On apprend toujours beaucoup de choses parce que les scénaristes bossent, ils se documentent, ils apprennent des choses qui leur permettent de construire leurs histoires, ou ils y introduisent ce qu'ils aiment et connaissent, et le partagent avec les spectateurs. On sent le plaisir de partager des infos, dans l'attitude de personnages comme Abbie et Ducky (NCIS) ou Grissom (Les Experts) ou Gideon et Rossi (Esprits Criminels). Et on apprend des choses. Dans ces séries là comme dans Urgences ou Dr House ou Grey's Anatomy ou New York Unité Spéciale. Ce sont des séries qui racontentdes histoires fondées sur la réalité, et qui sont souvent très précises et très critiques avec cette réalité.


Pourquoi la violence ne rebute-t-elle pas les téléspectateurs, surtout les plus jeunes?

Parce qu'elle est le plus souvent stylisée, et ils en voient bien d'autres dans les jeux vidéo et les films. De plus, la violence est toujours commentée, expliquée, les séries lui donnent un sens. Dans les séries, contrairment aux films d'horreur ou aux jeux vidéo, les scénaristes ont quelque chose à dire sur la violence. Les personnages sont là pour en parler, parfois plusieurs épisodes ou années après un événément antérieurement raconté. La violence des séries a des conséquences sur les personnages, et donc elle n'est jamais gratuite pour le spectateur.

Plusieurs intrigues sont traitées dans un seul épisode, un moyen de tenir le spectateur en haleine et un ingrédient obligatoire ?

Ca dépend des épisodes. Il y a des épisodes avec une seule histoire, mais les histoires annexes sont là aussi pour étoffer un épisode qui serait trop "léger", pour développer les personnages, pour donner une respiration, apporter de l'humour au milieu du drame, etc. C'est un procédé narratif de feuilleton, d'histoire à suivre. On l'utilise aussi dans les films.


La vie privée des personnages est abordée mais peu approfondie...

Mais si, bien sûr, seulement parfois (dans Les Experts, en particulier) c'est fait à toutes petites touches, il faut être un spectateur assidu pour le voir, ce qui est souvent impossible en France puisque les chaînes hertziennes diffusent tout dans le désordre et souvent censurent des épisodes (TF1 fait ça  tout le temps ). Gardez à l'esprit que les séries sont rarement diffusées dans de bonnes conditions en France. Il n'y a que sur des chaînes du câble, comme Jimmy, Série CLub ou Téva qu'on peut les regarder dans l'ordre et intégralement. Alors les subtilités de l'évolution des personnages sont impossibles à percevoir par les spectateurs les plus nombreux qui regardent essentiellement TF1, F2, F3 et M6, qui diffusent et rediffusent n'importe comment, sans aucune cohérence narrative. Il n'y a qu'Urgences qui soit diffusée correctement sur une chaîne hertzienne, en France.

A la fin de chaque épisode, de chacune de ces trois séries, le coupable passe aux aveux. Cela serait-il un petit truc en plus ?

C'est pas un "truc", c'est ce qui permet d'avoir une histoire satisfaisante, qui ait du sens. Mais les scénaristes savent jouer avec la frustration : il y a des assassins qui ne sont pas pris, il y a des crimes non résolus ou non punis (pour des raisons diverses), parce que la vie n'est ni simple ni juste, parce que les "bons" ne gagnent pas toujours. Et même quand on trouve l'assassin, il est rare que les épisodes aient un "happy end". on n'oublie jamais de dire que des gens sont morts ou qu'ils souffrent encore. Là encore, il faut regarder les séries régulièrement pour le savoir. Les scénaristes savent que s'ils se répètent trop, les spectateurs (américains) vont se lasser. Alors ils inventent et trouvent des variantes sans arrêt.


Que pensez-vous des génériques et des ambiances sonores de ces 3 séries ?

Celui des Experts Las Vegas est le plus beau, le plus abstrait. Celui de NCIS est très réussi pour montrer qu'on s'y amuse beaucoup. Celui d'Esprits Criminels est plus austère, mais il est à l'image de la série. Les ambiances musicales sont très travaillées, dans toutes les trois et aussi dans FBI : Porté Disparu et Cold Case, où le travail sonore (choix des chansons) est particulièrement soigné. Là encore, nous avons beaucoup de choses à apprendre.

Esprits Criminels est plus psychologique , NCIS plus militaire... Pensez-vous que les téléspectateurs ressentent vraiment ces nuances?

Oui, bien sûr parce que la tonalité de chaque série repose sur le milieu où elle se déroule. Je suis ûr que les spectateurs adoptent chaque série en raison de ses caractéristiques... Mais c'est encore une caractéristique française que de penser que les spectateurs ne comprennent pas les nuances... Ceux qui aiment ces séries les aiment pour de bonnes raisons. Ceux qui en parlent négativement ne les connaissent pas bien, en général, ils ne les voient que par fragments, dans le désordre, et ne peuvent pas les apprécier. C"est comme si on vous donnait un roman à lire en feuilleton en publiant les chapitres au hasard. Les lecteurs les plus assidus (qui lisent tout) sont aussi ceux qui comprennent le mieux les livres. POur les séries, c'est pareil.

Pour finir pensez-vous que Les Experts ait vraiment inspiré ces séries ? 
 
Je ne crois pas que Les Experts aient « inspiré » toutes ces séries. Ils ont lancé une mode. À la télévision américaine, depuis toujours, il y a des modes, des tendances. Les westerns étaient pléthores dans les années 50. Dans les années 60, ça a été le tour des séries d’espionnage. Les Experts, FBI et Cold Case sont apparues quasiment en même temps, produites par la même société de production : Bruckheimer et ont ouvert de nouvelles pistes. D'autres producteurs ont proposé des séries avec des formats similaires, dans des milieux différents. Mais il y en avait déjà qui étaient très installées en plus de celles déjà citées : les trois "New York District",  "The Shield"… Il y a aussi "Bones" et "Numb3rs", que je trouve aussi très réussies, et plusieurs nouvelles déjà ou bientôt à l'antenne aux USA mais pas encore en France : "Life", "THe Mentalist", "Eleventh Hour" et "Life on Mars", qui tournent toutes autour d'un personnage principal doté d'une particularité  bizarre. C'est la nouvelle génération des séries, ce n'est pas un retour aux séries d'autrefois construites autour d’un héros charismatique (Le Fugitif, Mannix, L'homme de fer) mais un mélange des deux : un personnage hors du commun, une équipe intéressante, des méthodes d'investigation (et de narration) passionnantes. Les séries n'en finissent pas d'évoluer. "Les Experts" ont ouvert une brèche en montrant que le public pouvait s'intéresser à un mélange des genres : le crime et la science. Mais il y aura d'autres évolutions. C'est un genre artistique qui change sans arrêt. Parce qu'il y a toujours des histoires neuves à raconter, parce que des scénaristes nouveaux ont toujours des manières personnelles et nouvelles de les raconter.


Martin Winckler

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Tous les commentaires de l'article:
La forme des séries policières (et des autres)

  • MartinW

    mar 16 sep 2008 22:57

    Pour Guillaume : J'ai regardé quelques épisodes de Friday Night Light, qui m'ont beaucoup plu, et je me suis promis de la regarder intégralement. Pour le moment, j'empile les épisodes... ;-)

  • Geoffroy Klompkes mailto

    ven 12 sep 2008 13:06

    Merci Martin, j'y prêterai d'autant plus attention que j'aime bien Joe Mantegna.

    Preuve en tout cas qu'il ne faut jamais enterrer une série trop vite et qu'à une mauvaise saison peut très bien en succéder une bonne, voire à une catastrophique (la saison 4 de "24") une excellente (la "5").

    Il faudra sans doute un jour se pencher sur l'intelligence de certains showrunners et scénaristes capables d'une vraie auto-critique et de redresser des embarcations qu'on croyait couler pour de bon.

  • Guillaume mailto

    ven 12 sep 2008 13:03

    Bonjour,

    Regardez-vous la série Friday Night Lights ? Si oui, j'aimerais assez lire votre critique.
    Merci

  • MartinW

    lun 08 sep 2008 20:51

    Pour répondre à Isobel : le "Life on Mars" dont je parle, c'est la version US.... (qui va commencer en octobre) ...

    Pour répondre à Mélanie : Je suis d'accord, la diffusion d'Urgences est moins bonne si l'on s'en tient à la période, mais au moins elle se fait dans l'ordre, et pas en mélangeant des épisodes de toutes les saisons. Cela dit, si le dernier épisode de la saison n'a pas été diffusé du tout, c'est nullissime !!!

    Pour répondre à Geoffrey : je trouve que la 3e saison de Esprits Criminels (non diffusée en France encore) est supérieur à la seconde. Vous me direz ce que vous en pensez.

    Et enfin, pour Jérôme/Lord of Bab. : VOus avez raison, j'ai été un peu expéditif. Toutes mes excuses aux spectateurs/utilisateurs des uns et des autres que j'aurais pu froisser. J'aurais dû dire : "dans les films d'horreur et dans les jeux vidéos que je connais (mais je ne les connais pas tous)", les scénaristes n'ont pas grand-chose à dire sur la violence. Et je pense que c'est parce qu'ils n'ont pas le temps, vu le format. Les séries ont plus de temps pour introduire un "débat" grâce à la multiplication des actions et des personnages. D'ailleurs, je me demande (et j'aimerais avoir votre avis) si les films d'horreur qui en disent le plus sur la violence ne sont pas ceux... qui donnent lieu à des suites... Pour ce qui est des jeux vidéo, il me semble que les "doom-like" n'ont pas pour vocation de critiquer la violence... c'est leur fond de commerce. Mais ça ne recouvre pas l'ensemble des jeux vidéo, bien entendu, votre remarque reste donc tout à fait justifiée et mon jugement à l'emporte-pièce excessif et injuste.

    Martin Winckler

  • Isobel

    lun 08 sep 2008 12:29

    Juste une petite précision : "Life on Mars" est une série anglaise (par ailleurs excellente)(je ne connais pas les autres séries dont vous faites mention).

  • Melanie

    ven 05 sep 2008 13:36

    "Il n'y a qu'Urgences qui soit diffusée correctement sur une chaîne hertzienne, en France." Moyennement d'accord. C'était vrai pour les premières saisons où 2 épisodes étaient diffusés par semaine dès la rentrée de septembre (le dimanche soir il me semble). Maintenant France 2 les diffuse par 3 (ça se termine donc assez tard) et en plein été où justement, pas la meilleure période pour suivre une série. Le pire, cette année, c'est que le dernier épisode de la saison n'a pas été diffusé!!! Trop de suspense dans le dernier épisode ?

  • Geoffroy Klompkes mailto

    jeu 04 sep 2008 09:46

    Personnellement, j'ai été fort déçu par la saison 2 d'Esprits criminels. J'aimais dans la première ses côtés pédagogiques et sa sobriété relative dans la représentation de la violence et des meurtres. Il me semble que la saison 2 a cédé à beaucoup plus de sensationalisme. Peut-être est-ce mon souvenir qui enjolive cette première saison mais on avait un meurtre pour commencer l’épisode, et puis, les agents du FBI mettaient tout en œuvre pour trouver le tueur et y arrivaient généralement avant qu’il puisse tuer à nouveau.

    Cette fois-ci, le tueur frappe souvent à plusieurs reprises au cours de l’épisode, avant qu'il ne soit enfin arrêté. Et ces meurtres sont montrés avec beaucoup de complaisance.

    Et pour encore en rajouter dans le spectaculaire à tout prix, à de nombreuses reprises, un des membres de l’équipe se retrouve mis en danger, qu’il soit capturé, qu’il se fasse tirer dessus ou qu’il se fasse coller des meurtres sur le dos. Procédé classique pour muscler l'enjeu (on se souvient du fameux double épisode des Experts réalisé par Tarantino) mais utilisé ici de manière excessive, me semble-t-il.

    Geoffroy

    Du coup, bien que ce soient les mêmes personnages, à part un changement et le même générique, on n’a pas tout à fait l’impression de regarder la même série.

  • Lord-of-babylon mailto

    mer 03 sep 2008 19:01

    "Dans les séries, contrairment aux films d'horreur ou aux jeux vidéo, les scénaristes ont quelque chose à dire sur la violence. "

    Aie aie. C'est pas bien de généraliser ainsi Martin. Il va falloir qu'on vous colle une manette dans les mains non mais (et vous faire (re)visionner quelques films d'horreur)^^