Accueil Date de création : 01/10/07 Dernière mise à jour : 09/11/08 12:47 / 34 articles publiés
 

La première grande série de David Kelley (suite et fin)  posté le jeudi 27 décembre 2007 16:49

Kelley ne passe pas la seule religion au laminoir, il s’attaque aussi, avec parfois une férocité extraordinaire, aux repères réputés les plus solides de la vie familiale. Une veille de Thanksgiving, le père de Jill, veuf, met la famille Brock en émoi en surgissant avec une compagne de trente ans plus jeune que lui. Un soir de Noël, on vient annoncer à Carter Pike que sa mère vient de mourir ; Carter se penche sur le cadavre et lui dit « Tu t’es toujours arrangée pour gâcher Noël », juste avant que son frère, également médecin légiste, lui conteste le droit de faire l’autopsie. Une enseignante très aimée des enfants se révèle être un transsexuel. On découvre un jour que le père Barrett, l’un des hommes d’église de la ville, possède une collection impressionnante de chaussures de femmes — c’est un fétichiste du pied. Kimberly révèle à ses parents que l’une de ses camarades de classe est enceinte ; le père de la jeune fille, soupçonné d’inceste, révèle qu’il n’est pas son père, mais son mari : il est Mormon, et bigame...

 

Les enfants ne sont bien sûr pas épargnés. Ou plutôt : ils n’épargnent pas leurs parents. L’aînée, Kimberly, est troublée par le baiser que lui donne une de ses camarades ; elle est mêlée à une histoire de drogues ; plus tard, elle envisage la possibilité de se faire implanter des prothèses mammaires puis participe à un attentat de protestation antivivisection. Zach, le plus jeune, quand il ne fabrique pas des programmes informatiques montrant l’une de ses enseignantes nue, il tanne ses parents pour devenir juif, car pour le judaïsme il n’y a pas d’enfer...

 

Tout cela, bien sûr, n’est pas réaliste. Mais nous sommes dans un monde métaphorique, la réflexion qu’opère Picket Fences est celle d’un miroir déformant. Rome (Wisconsin) représente tout à la fois la démocratie grecque, le christianisme et l’Amérique. Contrairement à ce que pensent certains critiques américains, je ne pense pas que la religion soit le sujet central de Picket Fences. L’attitude générale de la plupart des scénaristes américains face à la religion était plutôt, avant Picket Fences  une distance respectueuse, la religion restant considéré comme un problème secondaire. Quelques séries comme Highway to Heaven (1984-1989) ou Touched by an Angel (1994+) vont jusqu’à diffuser une forte idéologie religieuse, mais elles restent peu nombreuses. D’autres (comme Law & Order, par exemple) examinent les conséquences criminelles du fanatisme religieux. Mais la force de la série de Kelley consiste à envisager les problèmes de société sous tous les angles, qu’ils soient psychologiques, juridiques, scientifiques ou religieux, et à prendre en compte toutes les facettes de la perception sociale —  sans minimiser les raisonnements mystiques, ou à l’opposé, survaloriser le pouvoir des médecins, « faiseurs de miracles » modernes. Signe de continuité du propos — une continuité qui manquera cruellement à Chicago Hope — aucune affaire, aucune décision, aucun conflit passé n’est oublié par les personnages. Quand Jimmy ou Jill Brock adoptent une attitude que leurs enfants ne comprennent pas, ceux-ci ne manquent pas de souligner leurs contradictions en rappelant les événements d’épisodes antérieurs. Quand Bone statue sur une affaire, les personnages ne manquent jamais de lui rappeler les décisions qu’il a prises auparavant. Les personnages ont de la mémoire — et on rafraîchit celle des spectateurs — parce que l’auteur voit la loi, la vie sociale et la sphère personnelle comme un tout.

Si Kelley choisit de parler de la société en cour de justice, ça n’est pas pour rendre des décisions définitives, mais parce que le débat juridique peut, s’il est intelligemment construit, avoir valeur pédagogique. D’abord, en exposant des points de vue opposés avec des arguments auxquels tout le monde peut se rapporter. Ensuite, en poussant la réflexion de chaque partie jusqu’au bout— comme le fait l’avocat des églises qui, après avoir plaidé publiquement pour que l’avortement de Dana soit interdit, souligne en privé les conséquences politiques et religieuses que pourrait avoir une décision du juge en leur faveur : et si le Vatican décidait de voir en Dana une nouvelle immaculée conception ?

 

De tous ces débats, l’ironie n’est jamais absente. Le titre anglais de l’épisode, Cross examination, signifie à la fois « contre interrogatoire » et « examen de la Croix », pour bien montrer que Kelley reste maître de ce qu’il raconte.

Prompte à s’attaquer à toutes les institutions (Henry Bone, à plusieurs reprises, n’hésitera pas à statuer contre la jurisprudence, voire contre la Cour Suprême des Etats-Unis) Picket Fences  n’oublie pas, en outre, de parler de la télévision —de manière très ludique d’abord, puisqu’elle ne perd pas l’occasion de citer d’autres oeuvres télévisées, de NYPD Blue, déjà mentionnée, à The X-Files, en passant par Chicago Hope lorsque Wambaugh, accompagné par Jill Brock, va se faire soigner par Jeffrey Geiger.

Mais la télévision secrète aussi des préjugés dans le public. Et Kelley les aborde de front. Après avoir été bizuté par des lycéens, Matthew Brock, pour se venger, provoque un accident qui blesse grièvement un de ses agresseurs. Timmy Hendricks, frère du blessé, sort une arme dans un couloir de la high school et tire sur Matthew, le blessant grièvement. Aussitôt, le maire impose l’installation de détecteurs de métal dans les écoles, la prise des empreintes de tous les citoyens et le brouillage de tous les programmes violents, y compris NYPD Blue (diffusée sur la chaîne concurrente, ABC). Devant le juge Bone, pendant le procès de l’agresseur de Matthew, les tenants de la censure et ceux de la liberté d’expression débattent de l’impact des programmes télévisés sur la violence des jeunes. Douglas Wambaugh, défenseur de Timmy, clame que si le garçon a appuyé sur la détente, toute la communauté en est responsable avec lui pour avoir laissé la télévision lui « laver le cerveau ». Le procureur Littleton, lui, argue que la télévision ne peut être considérée comme la responsable : Chicago (Etats-Unis) et Toronto (Canada) captent exactement les mêmes chaînes. Chaque année, il y a mille meurtres par balle à Chicago, quinze à Toronto.

La conclusion est à l’image de Kelley. Le juge Bone explique que l’influence de la télévision ne peut être invoqué pour justifier l’absence de responsabilité individuelle, familiale, ou sociale. Quel que soit son impact sur les enfants, il ne doit pas dispenser de les éduquer. Et il condamne Timmy Hendricks à la prison, non sans inciter la communauté à réfléchir à ce qui l’a conduit là.

En définitive, l’éthique de la série est claire. Si la liberté existe, elle s’accompagne nécessairement d’une responsabilité individuelle. La communauté a certes son mot à dire, mais elle ne saurait éluder cette responsabilité, sous peine de se retrouver composée d’individus incapables d’exercer leur liberté en assumant toutes les conséquences.

 

 

* * *

Le contenu de critique sociale de Picket Fences ne serait pas aussi puissant s’il n’était servi par une narration exemplaire : les coups de théâtre qui abondent dans Cross Examination sont monnaie courante au cours des trois premières saisons, imprégnées du même caractère provocateur et imprévisible. Quant à l’interprétation de la série, elle est exceptionnelle. Désireux de dessiner une société tout entière, Kelley a soigneusement choisi ceux qui pouvaient le mieux en incarner la diversité et la complexité. Tous les âges sont représentés, hommes et femmes sont traités en égaux, les minorités ne sont pas oubliées, et tout ce petit monde est incarné par des comédiens épatants, au premier rang desquels Tom Skerritt (Jimmy Brock), Fyvush Finkel (Wambaugh) tous deux récompensés par un Emmy Award, et Kathy Baker (Jill Brock) qui remporta quatre années de suite l’Emmy d’interprétation féminine pour une série dramatique ! Kelley fut aussi un des premiers producteurs de télévision qui ait offert à l’actrice sourde-muette Marlee Matlin[1]--> un rôle régulier et des scènes presque entièrement interprétées en langage des signes... Quant à Ray Walston, vétéran de la télévision, il incarne en Henry Bone le premier d’une série de juges mémorables dans les séries de Kelley. Juste, mais conscient de ses devoirs face à la collectivité, il condamne une jeune fille qui avait introduit de la drogue au lycée à trois ans de prison. Quand la ville apprend qu’un tribunal fédéral veut alourdir la peine à dix ans, alors qu’un assassin notoire bénéficie de l’immunité, le procureur le shérif et ses adjoints déclarent que les preuves contre la jeune fille étaient irrecevables. Bone annule la condamnation, tout en interdisant à quiconque de pavoiser : certes, dix ans dans un pénitencier fédéral auraient constitué une peine excessive, mais la jeune fille a tout de même revendu de la drogue au lycée et le fait qu’elle s’en tire indemne est moralement insupportable. Gardien de la loi, Henry Bone est le « surmoi » de Picket Fences, et malgré sa petite taille et sa tête chenue, Ray Walston lui confère une présence imposante.

 

* * *

Très favorablement reçue par la critique, Picket Fences remporta d’emblée un nombre considérable de récompenses — remportant simultanément, ce qui ne s’était jamais vu, les Emmy Awards de la meilleure série dramatique, du meilleur comédien et de la meilleure comédienne pour l’année 1993. Mais comme celui d’autres séries de grande qualité, son succès resta relativement modeste. CBS la conserva quatre ans à l’antenne, mais en modifiant sans cesse sa case de diffusion, ce qui ne favorisait guère la stabilité de l’audience. A l’issue de sa quatrième année d’existence, elle disparut de la grille. Circonstance aggravante, son créateur l’avait quelque peu délaissée au début de cette dernière saison et n’avait écrit que deux épisodes. L’un d’eux, tout de même, contait l’histoire d’un assassinat dont le seul témoin n’était autre que... le Pape Jean-Paul II, en visite à Rome (Wisconsin) !

Mais Kelley, qui allait également abandonner les rènes de Chicago Hope, préparait déjà les deux séries qui allaient le propulser au sommet des sondages d’audience et faire de lui l’un des producteurs les plus courtisés de la télévision : The Practice et Ally McBeal.

 

Picket Fences, avec son examen sans complaisance de la société américaine et sa manière insolente mais constamment intègre de soulever tout haut les questions que trop peu d’individus ou de personnes morales osent aborder, reste l’une des séries les plus étonnantes des années 90. Son humour ravageur est réjouissant, d’autant plus que Kelley revendique ouvertement l’héritage de Tom Lehrer, chansonnier satirique très réputé dans les milieux intellectuels américains : ainsi, Brock et un de ses amis entonnent l’une des chansons de Lehrer au tout début de la série et, dans Snoops, série avortée de Kelley en 1999, l’un des personnages raconte une histoire de pied coupé qui rappelle une autre des chansons provocatrices et morbides de Lehrer.

 

Grande et belle série, Picket Fences reste tristement méconnue du public français, alors même qu’elle fut visible sur le réseau hertzien. Après avoir « testé » sa programmation le dimanche en 1995, dans une case inadaptée, TF1 la programma ensuite de manière irrégulière et erratique en s’ingéniant à la diffuser dans le désordre alors qu’il s’agit d’une série-feuilleton, composées d’histoires à suivre.

Comme Chicago Hope, cette œuvre magistrale bénéficierait amplement d’une rediffusion correcte, ce qui lui permettrait de toucher un public amoureux d’histoires bien construites, de personnages épatants et de fictions intelligentes.

 

Bibliographie

Livres  :

Robert M. Jarvis & Paul R Joseph, Eds., Prime Time Law - Fictional Television as Legal Narrative, Carolina Academic Press, Durham, NC, 1998.

Robert J. Thompson, Television’s Second Golden Age : From Hill Street Blues to ER. , Continuum, New York, 1996

 

Revues  :

Génération Séries, n°27, janvier-février-mars 1999. Le dossier Picket Fences contient un guide d’épisodes détaillé des quatre saisons de production.

 

Discographie

Tom Lehrer, That Was The Year That Was, Reprise records

Tom Lehrer, Songs and More Songs By, Rhino Entertainment Company, 1997

 

 

Encadré : Fiche technique de Picket Fences

Titres français : Un drôle de shérif/ High Secret City - La ville du grand secret[2] Série-feuilleton. Pilote 90’, 87 épisodes (44’).

Diffusion aux Etats-Unis : CBS, 1992-96.

Créateur, producteur exécutif : David E. Kelley.

Musique : Stewart Lewin.

Première diffusion en France : TF1, 1995.

Avec Tom Skerritt : Jimmy Brock. Kathy Baker : Jill Brock. Fyvush Finkel : Douglas Wambaugh. Ray Walston : Juge Henry Bone. Costas Mandylor : Kenny Lacos. Lauren Holly : Maxine Stewart. Holly Marie Combs : Kimberly Brock. Justin Shenkarow : Matthew Brock. Adam Wylie : Zachary Brock. Kelly Connell : Carter Pike. Zelda Rubinstein : Ginny Weedon. Don Cheadle : John Littleton.

 

 



[1]--> Lauréate d’un oscar pour son rôle dans Children of a Lesser God (Randa Haines, 1986).

[2]-->   Les trois titres, y compris « High Secret City », faux titre en anglais-mal-traduit-du-français, sont de TF1...

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La première grande série de David E. Kelley  posté le mardi 18 décembre 2007 17:48

 Parmi tous les créateurs de séries, David E. Kelley est l'un des plus importants. Tout le monde a au moins entendu parler de Ally McBeal, et beaucoup de spectateurs français ont vu des épisodes de Boston Public sur France 2 l'après-midi ces dernières années. Mais peu de spectateurs français connaissent sa belle et grande série médicale, Chicago Hope (1994-2000), et très peu ont suivi la première série créée par Kelley, Picket Fences. Cette production remarquable a en effet été sabotée par TF1 lors de sa première diffusion (dans le désordre le plus absolu, à des heures impossibles) à la fin des années 90. La première saison est disponible en DVD zone 1 avec sa version française. C'est l'occasion de la (re)découvrir et, pour moi, celle de republier le texte que je lui ai consacré dans Les Miroirs de la Vie (Le Passage, 2002) , premier tome d'une Histoire des séries télévisées américaines qui s'est poursuivie avec Les Miroirs Obscurs (Le Diable Vauvert, 2005) et devrait un de ces jours se conclure par un livre consacré aux comédies. 

Voici la première partie de l'article consacré à Picket Fences dans Les Miroirs de la vie. S'il pouvait vous donner envie d'acheter les DVD, ça me ferait bien plaisir.

 MW

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Le petit monde de Picket Fences 

Lorsque David E. Kelley crée Picket Fences en 1992, il a été pendant cinq ans le principal scénariste et le producteur exécutif de L. A. Law  et a co-créé et produit Doogie Howser, M.D. (1989-1993), avec Steven Bochco. Quand il se met à la recherche d’une chaîne pour acheter le pilote de sa première série en solo, le goût affiché par NBC pour les séries destinées à des publics choisis a déteint sur les autres chaînes. CBS est en queue des sondages. Son président fait à son tour le pari de la qualité et commande à Kelley trois séries, en pensant à juste titre qu’il tient là l’auteur-vedette de demain. Plus encore, il lui accorde une liberté de création totale, et choisit de ne jamais intervenir dans le contenu des scénarios.

 

Si l’on n’en juge que par son cadre, Picket Fences a tout de la chronique campagnarde. Située à Rome (Wisconsin), petite ville de 30 000 habitants plantée dans l’une des zones les plus paisibles du Middle-West, la série met en scène un groupe de personnages apparemment sans histoire : autour du shérif Brock gravitent sa femme Jill, médecin en ville et à l’hôpital ; sa fille adolescente Kimberly, née d’un premier mariage ; Matthew et Zack, les deux garçons du couple, et les deux shérif-adjoints Maxine Stewart et Kenny Lacos. Tous ces gens mènent une petite vie paisible, ce dont témoigne le titre — les picket fences, ce sont les jolies barrières de bois peintes en blanc qui délimitent le jardin de chaque maison. Rome n’a connu aucun crime depuis dix ans, mais cette tranquillité prend fin dès le pilote : pendant une représentation du Magicien d’Oz au théâtre municipal, un enseignant jouant le rôle de l’homme en fer-blanc tombe mort, tué par une injection de nicotine. Sa mort est le premier d’une cascade d’événements qui mettront la ville en émoi pendant quatre ans.

Picket Fences commence comme une série policière, et nombreux seront les meurtres, agressions sexuelles et crimes de toute sorte pendant ses quatre années d’existence, mais — et c’est là sa particularité — c’est aussi une série médicale, une série juridique, une chronique familiale, une comédie satirique et musicale et un vigoureux pamphlet sur les moeurs politiques, la pédagogie, la sexualité, les croyances religieuses. Le génie de Kelley a consisté en effet à créer un microcosme autonome et parfaitement cohérent. Au shérif (gardien de l’ordre), au médecin (pourvoyeur de soin) et à la famille qu’ils ont constituée s’ajoutent en effet plusieurs autres personnages emblématiques : un juge hautement respecté, un avocat qui défend tous les inculpés sans exception, un procureur chargé de défendre les intérêts de la société, des enseignants, des ministres de tous les cultes, plusieurs maires successifs et, à chaque épisode, au moins un nouveau metteur-de-pieds-dans-le-plat.

 

Picket Fences n’est pas la première série contemporaine dont l’action soit située dans un coin de l’Amérique profonde. Twin Peaks, de David Lynch et Mark Frost, et Northern Exposure [1] , créée par Joshua Brand et John Falsey après St Elsewhere, sont à l’antenne depuis 1990. Twin Peaks (ABC) n’a vécu qu’une saison et demie, mais Northern Exposure est diffusée avec succès sur CBS. On pourrait craindre que l’œuvre de Kelley ne soit redondante. Il n’en est rien : la petite ville de Lynch et Frost est celle d’un meurtre abominable, ses personnages sont pervers et le mal y rôde en permanence. Brand et Falsey, eux, content l’immersion d’un jeune médecin juif new-yorkais à Cecily, une petite bourgade paumée d’Alaska ; l’atmosphère est poétique et tendre, chaleureuse et ironique et leurs personnages sont de doux dingues.

Le monde de Picket Fences n’est pas bizarre. Ses personnages sont des Américains très moyens, plutôt matérialistes, et on n’observe en ville ni phénomènes paranormaux comme dans la forêt de Twin Peaks, ni jets de vache ou de piano à la catapulte, comme on en voit à Cecily. Sa « normalité » fait justement de Rome le lieu d’élection dans lequel Kelley peut aborder les sujets qui lui tiennent à cœur. Car les événements qui se déroulent, semaine après semaine, dans la petite ville tranquille, abordent systématiquement tous les déchirements, toutes les excentricités, toutes les interrogations, toutes les turpitudes, tous les crimes et tous les tourments des Etats-Unis.

Le teaser, scène d’introduction de chaque épisode commence de manière banale — des enfants entrent en classe, une femme enceinte est victime d’un accident de la circulation, des candidats se présentent à la mairie, une adolescente va passer la soirée chez l’une de ses camarades — et tourne rapidement au grotesque (l’un des enfants sort de son sac une main coupée dans un bocal de formol), à l’incroyable (la femme enceinte est vierge), à la violence (on tire sur l’un des candidats), à l’équivoque (l’une des adolescentes embrasse l’autre sur la bouche). Dans Picket Fences les choses dérapent sans arrêt.

Nous sommes dans la série d’un avocat : la plupart des situations étranges qui sont exposées font par conséquent l’objet d’une procédure judiciaire, qui se déroule toujours de la même manière, non réaliste, mais elliptique : le shérif Brock arrête un suspect, l’avocat Douglas Wambaugh prend immédiatement sa défense, et tout le monde se retrouve dans le tribunal du juge Bone, qui entend les deux parties et rend une décision en quelques heures. Les procès ne sont pas tous criminels : un homme conserve chez lui, sous respirateur, sa femme comateuse enceinte et la sœur de celle-ci veut qu’on débranche les machines qui la maintiennent en vie ; des Indiens attaquent la ville en justice pour protester contre l’installation d’un golf sur un de leurs sites funéraires ; l’école met en scène un spectacle religieux, et les laïques s’indignent ; un SDF demande qu’on l’autorise à dormir dans la grotte dont il a été expulsé par la commune, etc., etc.

Très vite, il apparaît que les problèmes successivement soulevés par la série touchent chaque acteur, chaque strate de la société : l’individu majeur ou mineur, le couple, la famille, la justice, l’enseignement, la santé, l’église et les administrations territoriales. Les sujets abordés concernent indifféremment la sexualité, le mariage, l’adultère et le divorce, les relations parents-enfants, le droit de vivre, de mourir ou de refuser les soins, la ségrégation en milieu scolaire, l’avortement, la réinsertion des délinquants, la protection de la vie privée, les expérimentations médicales portant sur la procréation, la maladie de Parkinson ou la congélation des malades en phase terminale, la légitime défense, l’ingérence de l’état dans la vie quotidienne, l’impact supposé de la télévision et des jeux vidéo sur la violence des jeunes, la vente d’armes, l’adoption, les don d’organes, les droits des animaux, l’éthique des avocats...

 

Comme l’explique un passionnant article consacré à Picket Fences par le juriste Douglas E. Abrams [2] , la série de David E. Kelley semble illustrer parfaitement la phrase d’Alexis de Tocqueville : « Il est peu de questions politiques soulevées en Amérique qui ne se transforme, tôt ou tard, en question juridique ». Car Picket Fences transpose ni plus, ni moins, la démocratie antique dans une cité américaine contemporaine, et fait de chaque conflit humain, grand ou petit, un sujet de débat au sein de la communauté. Chaque histoire qui nous est contée comporte toujours deux versants. Dans la première partie de l’épisode, les réactions des protagonistes ou de la communauté tout entière à une situation « scandaleuse » sont montrées avec leur caractère explosif, excessif ; dans la seconde, la situation est réexaminée par l’un ou l’autre des protagonistes et décrite selon le point de vue opposé. De sorte qu’aucune question n’est jamais traitée de manière manichéenne et beaucoup — celles qui concernent la vie familiale, en particulier — se terminent par un compromis entre les personnages.

 

Le plus saisissant, c’est que Picket Fences n’est ni prévisible, ni répétitive. Car elle est peuplée de personnages subtils, servis par des acteurs exceptionnels. Kelley cultive, bien sûr, la familiarité avec ses personnages principaux, mais il ne laisse jamais le spectateur s’endormir. La famille Brock ressemble à de nombreuses familles américaines : Jimmy, le père a déjà été marié, sa fille vit avec lui et sa seconde femme ; cette situation est banale mais aussi susceptible de soulever nombre de questions quotidiennes. Jill Brock, qui est médecin, est bien sûr amenée à s’occuper de nombreux habitants de Rome, ce qui lui permet de connaître le fond de leur cœur, mais la met aussi en porte-à-faux vis-à-vis de son mari lorsqu’elle reçoit les confidences d’un patient soupçonné d’un délit. Les collaborateurs de Jimmy Brock, Kenny et Maxine, sont des amis du couple, mais leurs fonctions de shérifs adjoints peuvent les amener à s’opposer à leur chef. Douglas Wambaugh, avocat présent lors de tous les procès, se trouve, selon le cas, tantôt du côté d’une institution, tantôt du côté d’un inculpé. Les deux ministres du culte (le curé, le pasteur) peuvent aussi bien être d’accord qu’en conflit radical. Quant au juge Bone, qui tranche nombre d’affaires, ses décisions toujours soigneusement accompagnées par les points forts des deux argumentations en présence, ne sont jamais données d’avance. Son nom, « Bone » (qui signifie « os » et évoque la solidité de la charpente humaine) résume à lui seul sa position-clé et sa personnalité : « to pick a bone with someone », c’est chercher querelle à quelqu’un ; « to bone up », c’est étudier, bûcher un sujet — Henry Bone prend toujours le temps d’étudier la loi en détail avant de statuer ; « to make no bones about something », c’est aller droit au fait. Lorsque les citoyens de Rome se réunissent au tribunal, leur juge n’y applique pas seulement la loi, mais aussi un solide bon sens et une éthique personnelle profondément humaniste. Pourtant, ni Bone ni les autres personnages de Picket Fences, si attachants soient-ils, ne sont jamais d’un seul tenant. Wambaugh défend n’importe qui, ce qui le fait apparaître comme un opportuniste. Mais il le fait par conviction, et souvent sans espoir de rémunération. Jimmy et Jill Brock, progressistes mais installés, peuvent selon les circonstances se conduire de manière très réactionnaire ou très libertaire, illustrant ainsi les oscillations que chacun de nous peut éprouver au fil de la vie. Leurs enfants — une jeune adulte, un lycéen et un élève de classe primaire —, sont respectivement confrontés à l’éveil de la sexualité, à la violence scolaire et à une crise mystique tout en exprimant des doutes, des convictions ou des critiques bien senties à l’égard du monde des adultes. D’un point de vue général, tous les personnages sont bousculés dans leur vie privée, leur fonction publique et leurs convictions au fil d’épisodes successifs. Ainsi, les maires de la ville (il y en aura quatre pendant les quatre années de production !) illustrent les alternances de pouvoir et de régime tout en étant, personnellement, impliqués dans des situations plus que difficiles : Bill Pugen tue de sang-froid l’homme qui l’a agressé après l’avoir maîtrisé ; Rachel Harris doit démissionner quand on apprend que, jeune femme, elle a tourné dans un film érotique ; Jill Brock, devenue maire intérimaire, s’oppose à ce que la high school de Rome accueille un groupe d’élèves noirs venus d’un quartier dangereux ; quant à Laurie Bey, devenue maire après avoir été cambrioleuse, elle met toute la ville en émoi en révélant qu’elle a servi de mère porteuse pour permettre à son frère homosexuel de devenir père...

 

Cross examination, épisode de la deuxième saison, récapitule l’ensemble des problématiques abordées par la série, et principalement son intérêt pour les conséquences des pratiques et croyances religieuses. La veille de Noël, pendant que Jill Brock et ses enfants assistent à un concert de chants en plein air, dans une atmosphère idyllique, le shérif, ses assistants et les pompiers tirent de l’eau une voiture accidentée. Dana, la jeune conductrice, a succombé. Quand Carter Pike, le médecin légiste, entreprend de l’autopsier, il découvre qu’elle vit encore. Après son admission à l’hôpital, on découvre que son électroencéphalogramme est plat, et que la jeune fille est enceinte de quatre mois. Or, Pike est formel : elle est vierge. Cette grossesse chez une vierge découverte une veille de Noël pose un certain nombre de problèmes — moraux, légaux, médicaux, religieux — à la communauté. Les deux prêtres s’interrogent très pragmatiquement sur l’attitude à adopter face à une éventuelle naissance d’un « second fils de Dieu » qui pourrait être un canular. Carter Pike explique qu’une jeune femme croyante comme Dana peut être prise d’une crise mystique et s’inséminer elle-même sans effraction du vagin au moyen d’une paille. Jimmy Brock suggère que la jeune femme, se sachant enceinte, a pu décider de se suicider : la voiture semble avoir plongé tout droit dans l’étang. Comme l’état de la jeune femme, comateuse, s’aggrave, Jill Brock propose à son père de la faire avorter pour qu’elle puisse survivre. Evidemment, dans le doute, les églises s’opposent à faire avorter la mère d’un éventuel fils de Dieu... et tout le monde se retrouve devant le juge Bone.

Pendant le même épisode, Matthew Brock explique à Zach, son jeune frère, que le Père Noël n’existe pas, et que les lettres qu’il lui a adressées ont toujours été interceptées par leur mère. « C’est une fraude postale ! », s’exclame Zach qui, malheureux et scandalisé, arrachera la fausse barbe du Père Noël d’un grand magasin. Plus tard, les parents Brock tentent de convaincre Zach que le Père Noël viendra, mais mettent en doute la venue d’un nouveau messie. « Alors, le Saint-Esprit a fait Jésus à Marie in vitro ? » demande Matthew à sa sœur dans la pièce voisine. « Euh, non... », répond Kimberly... « ça s’est passé comme dans Cocoon, au travers de leurs corps... »

Cet épisode, épatant par la succession de douches froides qu’il fait subir aux personnages et aux spectateurs, est très représentatif de la nature des questions que se pose Kelley et de la manière dont il y fait face, narrativement parlant. Le créateur de Picket Fences est né en Nouvelle-Angleterre, région très puritaine des Etats-Unis, dans une famille très pratiquante, ce qui a certainement conditionné le regard intelligent mais critique qu’il porte sur la religion et la croyance en Dieu. Ce qui intéresse Kelley, ce n’est pas de trancher, mais de montrer comment croyances religieuses, science et lois entrent en conflit dans une même communauté, et parfois en une même personne comme c’est le cas de Jill Brock, médecin et croyante, ou du juge Bone lui-même. A l’issue de cet épisode bourré de retournements de situation, Kelley résout tous les problèmes de manière rationnelle... non sans gratifier la communauté d’un « miracle » de Noël acceptable par les esprits les plus chagrins.

 

(a suivre dans le prochain épisode de ce blog)


[1] Elle aussi disponible en DVD Zone 1,  avec ST F et en intégrale.

[2] In Prime Time Law, voir bibliographie en fin de chapitre, la semaine prochaine

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Quelques séries oubliées ou méconnues...  posté le mercredi 12 décembre 2007 00:17

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

Madigan

avec Richard Widmark

 

Madigan fut d’abord, en 1968, l’anti-héros de Police sur la ville, de Don Siegel. Contre toute attente (si vous avez vu le film, vous savez pourquoi), ce personnage de flic dur et insensible, admirablement servi par l’ambiguïssime Widmark (qui fit peu de télévision), fut repris en 72-73 dans une demi-douzaine de téléfilms, en alternance avec Columbo. Tournée à New York, noir et sèche, la série rappelle plus Bullitt et L’Inspecteur Harry que Starsky et Hutch.

 

 

Les Aventures du Jeune Indiana Jones

Produit par George Lucas avec Sean Patrick Flannery

 Cette série épatante, incomplètement diffusée par la chaîne ABC pour cause de mauvaise audience, souffre d’un malentendu. Il ne s’agit pas d’une série d’aventures dans laquelle priment les acrobaties et le fantastique, mais au contraire d’une série historique. George Lucas voulait en effet utiliser son personnage pour raconter le début du siècle, entre 1908 et 1918.  De l’Afrique australe à Pékin, en passant par le front de la Somme, l’Irlande, New York et la Palestine, les souvenirs d’un Indy de 90 ans sont revécus en alternance par deux acteurs de 10 et 20 ans, au cours de 28 épisodes superbement écrits et filmés… qui vont ressortir en DVD zone 1.

 

Le bluffeur

 

John Sayles est l’un des cinéastes américains indépendants les plus créatifs des vingt dernières années. Lone Star, son film le plus connu, a été largement loué par la critique, en France et outre-Atlantique. Scénariste de longue date (il avait en particulier collaboré à Piranhas de Joe Dante), il a également tâté de la télévision avec Le bluffeur (Shannon’s Deal), série discrète mais de grande qualité dont les 14 épisodes furent diffusés en 1989-90 sur NBC. Le personnage de Jack Shannon est un « loser » étonnant, puisqu’il s’agit d’un avocat... qui se ruine au jeu et repart à zéro. Poursuivi par ses créanciers, il trouve tout de même le temps de défendre des causes perdues. Une sorte de Robin des Bois moderne et fauché. La présence de Sayles aux commandes de cette série est gage d’une qualité dont témoigne également la musique, due au talentueux trompettiste de jazz Wynton Marsalis.

 

 

Red Dwarf

 

Pur produit du nonsense britannique, Red Dwarf est une série de science-fiction comme on n’en a jamais vu de ce côté-ci de la Manche, ni de l’autre côté de l’Atlantique. Narrant les avanies des rescapés d’un vaisseau d’exploration, le Red Dwarf (littéralement : Nain Rouge), la série met en scène un humain, Dave, un être mi-homme mi chat, un hologramme et un droïde « homme de ménage » qui tentent de regagner la Terre. Tournée en studio mais dotée de maquillages et d’effets spéciaux que ne renierait pas le Jean-Christophe Averty d’Ubu Roi, cette sitcom sidérale sidérante — produite par BBC 2 — mérite le détour par Saturne.

 

r.e.l.a.t.i.v. i.t.y

avec Kimberly Williams, David Conrad

 

Isabel et Leo, jeunes Américains en vacances, se rencontrent par hasard, sur la Piazza Navona à Rome. Ils tombent follement amoureux l’un de l’autre. Seulement, Isabel est sur le point de se marier... Deux acteurs superbes et émouvants, un point de départ qui rappelle Elle et Lui de Leo McCarey, une situation similaire à celle de Dharma & Greg mais traitée de manière réaliste, des vies de famille aussi compliquées que celle des héros de La vie à cinq, le tout sous un titre à double sens (a relative, c’est un parent au sens large). Série sentimentale, attachante et délicate, due aux mêmes créateurs qu’Angela, 15 ans, elle n’a vécu, faute d’audimat, que 17 épisodes.

 

Les ailes du destin

avec Sam Waterston, Regina Taylor

Superbe série réaliste et historique, Les ailes du destin conte l’histoire d’une jeune femme noire dans le sud des Etats-Unis, au début des années 60, à l’aube des mouvements d’émancipation. Employée par le procureur du comté, elle devient la gouvernante de trois enfants blancs tout en élevant sa propre fille. Au fil d’une narration à la fois très crue et très subtile, montrant en parallèle la vie des Blancs et celle des Noirs, avec son regard intelligent et pédagogique - au meilleur sens du terme - ce pur chef-d’œuvre, admirablement interprété, dévoile une période mal connue de l’histoire récente des Etats-Unis. Diffusée pendant deux ans par la chaîne NBC, la série fut reprise, après son annulation, par la chaîne nationale éducative PBS. Celle-ci, chose exceptionnelle, fit tourner pour la conclure un téléfilm de deux heures, au cours duquel tous les personnages, vieillis de 20 ans, considéraient le chemin parcouru. Une œuvre magnifique.

 

 

Guerres Privées

avec Mariel Hemingway, Peter Onorati

Créée par William Finkelstein (co-producteur de La loi de Los Angeles, et de Murder One), cette série de prétoire met en scène deux avocats spécialisés dans les affaires de divorce et amenés à travailler ensemble à la suite de la défection d’un de leurs collègues. Mariant (c’est le cas de le dire) avec élégance les déchirements et le grotesque des unions qui se défont, les scénaristes font défiler devant nous une brochette de personnages tantôt très communs, tantôt extraordinaires. (Dennis Franz, l’inoubliable Sipowicz de NYPD Blue interprète un « clone » d’Elvis Presley dans le premier épisode !). En contrepoint de ces conflits quotidiens, Sidney (Mariel Hemingway) et Charlie (Peter Onorati, plus habitué au rôle de mauvais garçon qu’à celui d’avocat) marivaudent et se débattent dans leurs propres vies personnelles. Une série à la fois drôle et féroce, à l’image de son génial générique où, sur des images de films d’amateurs idylliques, des voix s’apostrophent. Aucune chaîne française n’a, à ma connaissance, diffusé l’intégralité des 38 épisodes.

 

 

La Famille Addams

avec Carolyn Jones et John Astin

Nés de la plume du dessinateur Charles (Chas) Addams, ces personnages hors du commun devinrent des êtres de chair et de celluloïd en 1964 et, bientôt, des archétypes. Habitants d’une demeure bizarre et macabre, dotés d’un maître d’hôtel de deux mètres de haut, laconique et mélomane, de deux enfants qui jouent à électrocuter ou à guillotiner leurs poupées, d’un oncle dérangé et d’une grand-mère qui ne l’est pas moins, et assistés par une « chose » toujours prête — on ne saurait mieux dire — à leur donner un coup de main, Gomez et Morticia Addams forment un couple uni, doué d’une extraordinaire empathie pour les autres, d’une tolérance à toute épreuve et d’un enthousiasme qui fait cruellement défaut aux familles d’aujourd’hui. Désarmants de gentillesse, ils font du monde « normal » (celui qui se détruit lentement à l’extérieur de leur havre d’humour et de poésie) un lieu infiniment sinistre, qu’on a très envie de quitter pour plonger dans le leur. Prolongés au cinéma par deux films très réussis, Morticia, Gomez et leur petite famille restent les hôtes éternels d’un imaginaire noir et blanc plus riche que bien des technicolors cinématographiques. Un grand classique du nonsense, aussi intemporel que les Marx Brothers.

 

                                                                                                                                                                                                                   

 

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"La Commune" - ma série de la semaine  posté le vendredi 30 novembre 2007 17:47

 

Je n'ai pas l'habitude de vanter les séries françaises, car je les trouve souvent médiocres. Celle-ci ("La Commune", Canal +) sort du lot. Et elle mérite qu'on la regarde. Située dans un quartier très très défavorisé d'une banlieue imaginaire (mais plus vraie que nature) elle relate comment, à l'occasion de la sortie de prison d'un prisonnier symboliquement important pour ce quartier, tout est remis en cause. C'est une série sombre, sans complaisance, pas très drôle (et même pas du tout) mais qui est bourrée de qualités. De plus, elle est très bien écrite, fait ouvertement référence (de manière un peu trop appuyée, mais bon...) à Oz, la grande série carcérale de TOm Fontana) et prend des positions courageuses. Tout ce qu'on ne voit pas d'habitude à la télévision française. 

 

Comme je suis un peu pinailleur sur les bords, j'ai écrit à son producteur, Emmanuel Dauce, ce que j'aimais et n'aimais pas dans sa série : 

 

Cher Emmanuel
Je viens de voir les premiers épisodes de la commune.


Du côté négatif :
certains dialogues sont trop "littéraires" (aucun journaliste ne parle comme ça...), ils auraient mérité d'être retravaillés - la journaliste est insupportable de componction ; l'acteur qui interprète Amadi n'est pas du tout à la hauteur du rôle et ce qu'il dit résonne de manière assez ridicule, c'est dommage ; le narrateur omniscient est beaucoup trop inspiré de Oz et on n'en voit pas vraiment l'utilité, ses apparitions sont théâtrales, il en fait beaucoup trop, et il aurait fallu quelqu'un de plus charismatique pour l'interpréter ou alors ne pas le montrer - l'animation du début avec sa voix off est épatante ) ; il y a des incohérences de scénario - un maire n'irait jamais seul annoncer, sans escorte, qu'il rase une cité ; une femme qui trouve son frère mort frappe aux autres portes, elle ne sort pas de l'immeuble pour se jeter dans les bras de l'assassin . Bon, comme d'habitude, je fais mon difficile

Mais, du côté positif :
 
les acteurs ont des "gueules" et (à part Amadi et la journaliste) sont tous plutôt bons ; les scènes de rue, les décors l'atmosphère, l'utilisation du cadre de la cité et les confrontations sont soignés et crédibles, la construction par petites touches est intelligente et ambitieuse, c'est visuellement très beau, et bien filmé, bref, l'ensemble est trois mille pieds au-dessus de tout ce qui est fait à la télévision française actuellement.
C'est du beau boulot. (Et c'est engagé et courageux, comme "
Reporters", et contrairement à "Engrenages"...)

Vous pouvez être fier de vous. Transmettez
à l'équipe
mes modestes félicitations de spectateur  .

 Je persiste et signe. Et je recommande à tous les lecteurs de ce blog qui ont Canal + de la regarder. Des fictions comme celle-ci méritent largement que le public le plus exigeant les soutiennent. 

Martin Winckler

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La Commune, Canal +, le lundi à 20.50

 Vor la page consacrée à la série sur le site de sa maison de production : Tétramédia (www.tetramedia.fr) 

 

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Des séries télévisées comme outil pédagogique  posté le vendredi 23 novembre 2007 18:45

Il est classique de dire que les Français en savent plus sur le système judiciaire américain que sur le système judiciaire français, et j’ai abordé ce sujet dans la toute première entrée de ce blog. Mais il n’y a pas que la justice qui puisse faire l’objet de sujets pédagogiques dans les fictions télévisées.

En novembre 2006, j’assurais quelques séances de travaux dirigés à la faculté de médecine Paris V, dans le cadre de l’enseignement de médecine générale. (1)

 

Le responsable de l’enseignement m’a expliqué que je pouvais, si je le voulais, concevoir un module optionnel qui serait proposé, parmi d’autres modules du même type, aux étudiants en médecine de 4e année. J’aurais une vingtaine d’étudiants que je verrais pendant une vingtaine d’heures.

 

Immédiatement, j’ai proposé un module intitulé « Le médecin, de l’écran à la réalité ». Le principe était simple : au cours de chaque séance de 4 heures, je projetais aux vingt étudiants un film (On murmure dans la ville de J. Mankiewicz, Barberousse de A. Kurosawa) ou des épisodes de séries : le pilote du Caméléon, où Jarod se fait passer pour un médecin ; « Three Stories » (ep. 121) de House ; des épisodes de Grey’s Anatomy ; Scrubs ; Urgences ; Everwood. Après projection, les étudiants étaient invités à commenter ce qu’ils avaient vu, non pas en commentant l’épisode sur la forme, mais en réagissant à l’image des médecins qui étaient représentés dans ces fictions, et en la comparant à ce qu’eux-mêmes ressentaient et aux images (aux exemples) qui leur étaient données à l’hôpital.

 Le moins qu’on puisse dire est que cette expérience a été très riche. Tous les étudiants ont participé en commentant à leur tour ce qui leur était montré, en rédigeant un devoir final qui reprenait ce qu’ils avaient vu et appris, et aussi en couchant par écrit, en début de session, des observations qu’ils avaient faites au cours de leurs stages.

 J’avais bien entendu une idée derrière la tête qui était celle-ci : une fiction propose toujours une vision du monde (celle du ou des auteurs) et, quand il s’agit de médecine, cette vision tour à tour critique ou sympathique souligne le plus souvent les conflits entre l’idéal des scénaristes - dont les personnages sont souvent les hérauts - et la réalité qu’ils dénoncent – et sur laquelle les personnages se cassent souvent les dents.

 Ce qui m’intéressait, à l’heure où tous les étudiants en médecine ont forcément grandi en regardant au moins Urgences, c’est de savoir si le fantasme personnel de « bon médecin » dont chacun est porteur trouvait des échos dans les fictions que je proposais.

 C’était un module animé, parfois même houleux. Mais si j’en juge à la qualité du travail que les étudiants m’ont rendu, personne n’est resté indifférent à ces films et ces séries et aux discussions qu’ils ont provoquées.

 L’année suivante (en novembre 2006), j’ai décidé de construire le module uniquement sur des épisodes de série, dont voici la liste :

 Séance 1 : Grey’s Anatomy 101 ; Law & Order (306) : Helpless ; Urgences : Sleepless in Chicago (pilote) 

 Séance 2 : House : Pilot ; Everwood : Sex education (104) ;Grey’s Anatomy 105

 Séance 3 : Everwood  (106)  :;Urgences : Love’s Labor Lost (Greene pratique une césarienne aux urgences) Scrubs : (101+ 102)

 Séance 4 :Grey’s Anatomy (107) ; The Closer  208 (Histoire d’un décès sur une table d’opération)  ; Everwood  (112)

 Séance 5 : House 121 “Three Stories” ; Everwood : Episode 20 (un épisode autour de l’avortement)  ; Scrubs 

 

Malheureusement, une grève d’enseignants, dont j’étais solidaire, m’a empêché de le mener jusqu’à son terme. L’été dernier, j’ai appris que le doyen de Paris V avait demandé qu’on ne me réembauche pas car j’avais tenu des propos insupportable à ses oreilles sur l’archaïsme de l’enseignement de la médecine en France. Il n’était pas visé personnellement : je le décrivais plutôt comme un doyen progressiste. Manifestement, je me trompais. Toujours est-il que je ne donnerai plus ce module à Necker, et je le regrette bien.

 

Je pourrais vous parler longuement du remarquable épisode 121 de House, M.D. (Dr House) avec lequel le scénariste-créateur David Shore donne, par la bouche de son personnage, une triple leçon : de scénario, de diagnostic et d’éthique médicale. J’ai déjà montré cet épisode à de nombreuses reprises à des médecins chevronnés ou en formation, et ils ont convenu avec moi que les réflexions que provoquent cet épisode sont extrêmement riches pour des soignants.

 

Mais ce qui m’amène à parler de la vertu « pédagogique » des séries, aujourd’hui, est un fait-divers tout récent.

Au cours de la première séance de novembre 2006, j’avais prévu de montrer aux étudiants l’ épisode 306 de Law & Order (New York District), « Helpless ». Dans cet épisode, la psychiatre attachée au service du procureur de New York, le Dr Elizabeth Olivet (Carolyn McCormick) est violée par son gynécologue après que celui-ci lui a injecté un tranquillisant. Elle porte plainte mais il se révèle très difficile de prouver que le praticien a abusé d’elle. Je vous recommande cet épisode impressionnant, présent dans le coffret DVD de la 3e saison (disponible chez Universal).

 

Bien sûr, plusieurs étudiants ont vivement réagi à la vision de cet épisode, l’histoire leur paraissant sinon improbable, du moins parfaitement outrée. D’autres étaient moins certains que ça le soit…

 

Ces jours-ci, dans Libération, on pouvait lire ceci :

 « Le Gynéco tout-puissant »

Lundi 19 novembre 2007

Spécialiste reconnu de la médecine de la reproduction, le docteur André Hazout a été mis en examen pour «viols et agressions sexuelles» sur plusieurs de ses patientes. Une affaire qui se heurte à l’omerta du milieu médical. (Éric Favereau)

(Lire l’article : http://www.liberation.fr/transversales/grandsangles/292186.FR.php)

Ce qui est glaçant est que les paroles rapportées par les femmes qui portent plainte contre ce médecin tiennent exactement le discours tenu par les victimes dans l’épisode écrit par Michael S. Chernuchin et Christine Roum : face à un médecin on se sent, très souvent, impuissant. Et il est très difficile de dénoncer ses méfaits.

 Pour des étudiants en médecine, l’épisode est bien sûr choquant : aucun d’eux n’imagine qu’il pourra un jour violer une patiente. La plupart ont parfaitement raison, mais l’épisode pointe deux choses tout à fait réelles qui sont entièrement passées sous silence dans l’enseignement médical :

 
1° le désir sexuel est un phénomène fréquent, entre patient(e)s et médecins des deux sexes

2° le médecin, qu’il soit bienveillant ou non, est une figure d’autorité, et cette autorité symbolique conditionne non seulement la manière dont les patients agissent ou réagissent face au médecin, mais aussi, indubitablement, la manière dont les médecins se comportent avec les patients.

 
Cela, « Helpless », comme nombre d’autres épisodes de Law & Order, ainsi que toutes les séries médicales que j’aimerais analyser et montrer aux étudiants, le montrent clairement. Les leçons sur l’éthique médicale, les dilemmes professionnels et la relation de soins, on peut en recevoir sans douleur (et sans martyriser un patient ! ) en regardant Urgences, Everwood, House, M.D., Grey’s Anatomy, Scrubs et bien d’autres.

 
Un de mes amis m’a un jour offert un poster portant l’image du vaisseau Enterprise et sur lequel il était écrit « Everything I needed to know about life, I learned watching Star Trek » (« Tout ce que j’avais besoin de connaître de la vie, je l’ai appris en regardant Star Trek »).

 Je pourrais paraphraser cette devise en disant que tout ce qu’un citoyen a besoin de savoir sur l’éthique du soin, il peut l’apprendre en regardant des séries télévisées. Et, sur ce sujet, malheureusement, les spectateurs de séries en savent souvent beaucoup plus que leurs médecins.

 
Martin Winckler

 

 

 (1) Aux lecteurs qui ne le sauraient pas, je rappelle que je suis médecin généraliste, toujours en exercice (à temps partiel, à l’hôpital)

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