Kelley ne passe pas la seule religion au laminoir, il s’attaque aussi, avec parfois une férocité extraordinaire, aux repères réputés les plus solides de la vie familiale. Une veille de Thanksgiving, le père de Jill, veuf, met la famille Brock en émoi en surgissant avec une compagne de trente ans plus jeune que lui. Un soir de Noël, on vient annoncer à Carter Pike que sa mère vient de mourir ; Carter se penche sur le cadavre et lui dit « Tu t’es toujours arrangée pour gâcher Noël », juste avant que son frère, également médecin légiste, lui conteste le droit de faire l’autopsie. Une enseignante très aimée des enfants se révèle être un transsexuel. On découvre un jour que le père Barrett, l’un des hommes d’église de la ville, possède une collection impressionnante de chaussures de femmes — c’est un fétichiste du pied. Kimberly révèle à ses parents que l’une de ses camarades de classe est enceinte ; le père de la jeune fille, soupçonné d’inceste, révèle qu’il n’est pas son père, mais son mari : il est Mormon, et bigame...
Les enfants ne sont bien sûr pas épargnés. Ou plutôt : ils n’épargnent pas leurs parents. L’aînée, Kimberly, est troublée par le baiser que lui donne une de ses camarades ; elle est mêlée à une histoire de drogues ; plus tard, elle envisage la possibilité de se faire implanter des prothèses mammaires puis participe à un attentat de protestation antivivisection. Zach, le plus jeune, quand il ne fabrique pas des programmes informatiques montrant l’une de ses enseignantes nue, il tanne ses parents pour devenir juif, car pour le judaïsme il n’y a pas d’enfer...
Tout cela, bien sûr, n’est pas réaliste. Mais nous sommes dans un monde métaphorique, la réflexion qu’opère Picket Fences est celle d’un miroir déformant. Rome (Wisconsin) représente tout à la fois la démocratie grecque, le christianisme et l’Amérique. Contrairement à ce que pensent certains critiques américains, je ne pense pas que la religion soit le sujet central de Picket Fences. L’attitude générale de la plupart des scénaristes américains face à la religion était plutôt, avant Picket Fences une distance respectueuse, la religion restant considéré comme un problème secondaire. Quelques séries comme Highway to Heaven (1984-1989) ou Touched by an Angel (1994+) vont jusqu’à diffuser une forte idéologie religieuse, mais elles restent peu nombreuses. D’autres (comme Law & Order, par exemple) examinent les conséquences criminelles du fanatisme religieux. Mais la force de la série de Kelley consiste à envisager les problèmes de société sous tous les angles, qu’ils soient psychologiques, juridiques, scientifiques ou religieux, et à prendre en compte toutes les facettes de la perception sociale — sans minimiser les raisonnements mystiques, ou à l’opposé, survaloriser le pouvoir des médecins, « faiseurs de miracles » modernes. Signe de continuité du propos — une continuité qui manquera cruellement à Chicago Hope — aucune affaire, aucune décision, aucun conflit passé n’est oublié par les personnages. Quand Jimmy ou Jill Brock adoptent une attitude que leurs enfants ne comprennent pas, ceux-ci ne manquent pas de souligner leurs contradictions en rappelant les événements d’épisodes antérieurs. Quand Bone statue sur une affaire, les personnages ne manquent jamais de lui rappeler les décisions qu’il a prises auparavant. Les personnages ont de la mémoire — et on rafraîchit celle des spectateurs — parce que l’auteur voit la loi, la vie sociale et la sphère personnelle comme un tout.
Si Kelley choisit de parler de la société en cour de justice, ça n’est pas pour rendre des décisions définitives, mais parce que le débat juridique peut, s’il est intelligemment construit, avoir valeur pédagogique. D’abord, en exposant des points de vue opposés avec des arguments auxquels tout le monde peut se rapporter. Ensuite, en poussant la réflexion de chaque partie jusqu’au bout— comme le fait l’avocat des églises qui, après avoir plaidé publiquement pour que l’avortement de Dana soit interdit, souligne en privé les conséquences politiques et religieuses que pourrait avoir une décision du juge en leur faveur : et si le Vatican décidait de voir en Dana une nouvelle immaculée conception ?
De tous ces débats, l’ironie n’est jamais absente. Le titre anglais de l’épisode, Cross examination, signifie à la fois « contre interrogatoire » et « examen de la Croix », pour bien montrer que Kelley reste maître de ce qu’il raconte.
Prompte à s’attaquer à toutes les institutions (Henry Bone, à plusieurs reprises, n’hésitera pas à statuer contre la jurisprudence, voire contre la Cour Suprême des Etats-Unis) Picket Fences n’oublie pas, en outre, de parler de la télévision —de manière très ludique d’abord, puisqu’elle ne perd pas l’occasion de citer d’autres oeuvres télévisées, de NYPD Blue, déjà mentionnée, à The X-Files, en passant par Chicago Hope lorsque Wambaugh, accompagné par Jill Brock, va se faire soigner par Jeffrey Geiger.
Mais la télévision secrète aussi des préjugés dans le public. Et Kelley les aborde de front. Après avoir été bizuté par des lycéens, Matthew Brock, pour se venger, provoque un accident qui blesse grièvement un de ses agresseurs. Timmy Hendricks, frère du blessé, sort une arme dans un couloir de la high school et tire sur Matthew, le blessant grièvement. Aussitôt, le maire impose l’installation de détecteurs de métal dans les écoles, la prise des empreintes de tous les citoyens et le brouillage de tous les programmes violents, y compris NYPD Blue (diffusée sur la chaîne concurrente, ABC). Devant le juge Bone, pendant le procès de l’agresseur de Matthew, les tenants de la censure et ceux de la liberté d’expression débattent de l’impact des programmes télévisés sur la violence des jeunes. Douglas Wambaugh, défenseur de Timmy, clame que si le garçon a appuyé sur la détente, toute la communauté en est responsable avec lui pour avoir laissé la télévision lui « laver le cerveau ». Le procureur Littleton, lui, argue que la télévision ne peut être considérée comme la responsable : Chicago (Etats-Unis) et Toronto (Canada) captent exactement les mêmes chaînes. Chaque année, il y a mille meurtres par balle à Chicago, quinze à Toronto.
La conclusion est à l’image de Kelley. Le juge Bone explique que l’influence de la télévision ne peut être invoqué pour justifier l’absence de responsabilité individuelle, familiale, ou sociale. Quel que soit son impact sur les enfants, il ne doit pas dispenser de les éduquer. Et il condamne Timmy Hendricks à la prison, non sans inciter la communauté à réfléchir à ce qui l’a conduit là.
En définitive, l’éthique de la série est claire. Si la liberté existe, elle s’accompagne nécessairement d’une responsabilité individuelle. La communauté a certes son mot à dire, mais elle ne saurait éluder cette responsabilité, sous peine de se retrouver composée d’individus incapables d’exercer leur liberté en assumant toutes les conséquences.
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Le contenu de critique sociale de Picket Fences ne serait pas aussi puissant s’il n’était servi par une narration exemplaire : les coups de théâtre qui abondent dans Cross Examination sont monnaie courante au cours des trois premières saisons, imprégnées du même caractère provocateur et imprévisible. Quant à l’interprétation de la série, elle est exceptionnelle. Désireux de dessiner une société tout entière, Kelley a soigneusement choisi ceux qui pouvaient le mieux en incarner la diversité et la complexité. Tous les âges sont représentés, hommes et femmes sont traités en égaux, les minorités ne sont pas oubliées, et tout ce petit monde est incarné par des comédiens épatants, au premier rang desquels Tom Skerritt (Jimmy Brock), Fyvush Finkel (Wambaugh) tous deux récompensés par un Emmy Award, et Kathy Baker (Jill Brock) qui remporta quatre années de suite l’Emmy d’interprétation féminine pour une série dramatique ! Kelley fut aussi un des premiers producteurs de télévision qui ait offert à l’actrice sourde-muette Marlee Matlin[1]--> un rôle régulier et des scènes presque entièrement interprétées en langage des signes... Quant à Ray Walston, vétéran de la télévision, il incarne en Henry Bone le premier d’une série de juges mémorables dans les séries de Kelley. Juste, mais conscient de ses devoirs face à la collectivité, il condamne une jeune fille qui avait introduit de la drogue au lycée à trois ans de prison. Quand la ville apprend qu’un tribunal fédéral veut alourdir la peine à dix ans, alors qu’un assassin notoire bénéficie de l’immunité, le procureur le shérif et ses adjoints déclarent que les preuves contre la jeune fille étaient irrecevables. Bone annule la condamnation, tout en interdisant à quiconque de pavoiser : certes, dix ans dans un pénitencier fédéral auraient constitué une peine excessive, mais la jeune fille a tout de même revendu de la drogue au lycée et le fait qu’elle s’en tire indemne est moralement insupportable. Gardien de la loi, Henry Bone est le « surmoi » de Picket Fences, et malgré sa petite taille et sa tête chenue, Ray Walston lui confère une présence imposante.
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Très favorablement reçue par la critique, Picket Fences remporta d’emblée un nombre considérable de récompenses — remportant simultanément, ce qui ne s’était jamais vu, les Emmy Awards de la meilleure série dramatique, du meilleur comédien et de la meilleure comédienne pour l’année 1993. Mais comme celui d’autres séries de grande qualité, son succès resta relativement modeste. CBS la conserva quatre ans à l’antenne, mais en modifiant sans cesse sa case de diffusion, ce qui ne favorisait guère la stabilité de l’audience. A l’issue de sa quatrième année d’existence, elle disparut de la grille. Circonstance aggravante, son créateur l’avait quelque peu délaissée au début de cette dernière saison et n’avait écrit que deux épisodes. L’un d’eux, tout de même, contait l’histoire d’un assassinat dont le seul témoin n’était autre que... le Pape Jean-Paul II, en visite à Rome (Wisconsin) !
Mais Kelley, qui allait également abandonner les rènes de Chicago Hope, préparait déjà les deux séries qui allaient le propulser au sommet des sondages d’audience et faire de lui l’un des producteurs les plus courtisés de la télévision : The Practice et Ally McBeal.
Picket Fences, avec son examen sans complaisance de la société américaine et sa manière insolente mais constamment intègre de soulever tout haut les questions que trop peu d’individus ou de personnes morales osent aborder, reste l’une des séries les plus étonnantes des années 90. Son humour ravageur est réjouissant, d’autant plus que Kelley revendique ouvertement l’héritage de Tom Lehrer, chansonnier satirique très réputé dans les milieux intellectuels américains : ainsi, Brock et un de ses amis entonnent l’une des chansons de Lehrer au tout début de la série et, dans Snoops, série avortée de Kelley en 1999, l’un des personnages raconte une histoire de pied coupé qui rappelle une autre des chansons provocatrices et morbides de Lehrer.
Grande et belle série, Picket Fences reste tristement méconnue du public français, alors même qu’elle fut visible sur le réseau hertzien. Après avoir « testé » sa programmation le dimanche en 1995, dans une case inadaptée, TF1 la programma ensuite de manière irrégulière et erratique en s’ingéniant à la diffuser dans le désordre alors qu’il s’agit d’une série-feuilleton, composées d’histoires à suivre.
Comme Chicago Hope, cette œuvre magistrale bénéficierait amplement d’une rediffusion correcte, ce qui lui permettrait de toucher un public amoureux d’histoires bien construites, de personnages épatants et de fictions intelligentes.
Bibliographie
Livres :
Robert M. Jarvis & Paul R Joseph, Eds., Prime Time Law - Fictional Television as Legal Narrative, Carolina Academic Press, Durham, NC, 1998.
Robert J. Thompson, Television’s Second Golden Age : From Hill Street Blues to ER. , Continuum, New York, 1996
Revues :
Génération Séries, n°27, janvier-février-mars 1999. Le dossier Picket Fences contient un guide d’épisodes détaillé des quatre saisons de production.
Discographie
Tom Lehrer, That Was The Year That Was, Reprise records
Tom Lehrer, Songs and More Songs By, Rhino Entertainment Company, 1997
Encadré : Fiche technique de Picket Fences
Titres français : Un drôle de shérif/ High Secret City - La ville du grand secret[2] Série-feuilleton. Pilote 90’, 87 épisodes (44’).
Diffusion aux Etats-Unis : CBS, 1992-96.
Créateur, producteur exécutif : David E. Kelley.
Musique : Stewart Lewin.
Première diffusion en France : TF1, 1995.
Avec Tom Skerritt : Jimmy Brock. Kathy Baker : Jill Brock. Fyvush Finkel : Douglas Wambaugh. Ray Walston : Juge Henry Bone. Costas Mandylor : Kenny Lacos. Lauren Holly : Maxine Stewart. Holly Marie Combs : Kimberly Brock. Justin Shenkarow : Matthew Brock. Adam Wylie : Zachary Brock. Kelly Connell : Carter Pike. Zelda Rubinstein : Ginny Weedon. Don Cheadle : John Littleton.




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