Les fictions télé que je n’ai pas créées
On m'a souvent dit : « Vous êtes écrivain et vous adorez les fictions télé. N’aimeriez-vous pas en créer ? Pourquoi ne le faites-vous pas ? »
La réponse est simple et compliquée.
Il y a des raisons « techniques » : écrire un scénario, c’est un métier, ça ne s’improvise pas – pas plus qu’écrire des romans. Il faut du travail, de l’expérience, du temps, avant d’écrire un scénario correct. De plus, depuis que j’ai commencé à lire et écrire sur les séries, je me suis rendu compte que l’écriture de scénario est (dans ce domaine, comme au cinéma) un travail d’équipe. Les meilleurs films américains sont souvent écrits par plusieurs personnes, qui se succèdent ou collaborent. Il en va de même – et c’est peut-être encore plus vrai – pour les séries.
J’écris seul depuis que je suis pré-adolescent, j’ai très peu écrit en équipe – et presque jamais de la fiction – et mon rapport à l’écriture n’est pas du tout celui du scénariste : je ne sais pas écrire pour la caméra, pour des acteurs ; je ne sais pas « écrire en images ». Dans mon travail d’écriture, je ne suis pas vraiment un « visuel », mais un « auditif » : j’écris des textes « à dire », plutôt qu’« à filmer ». D’ailleurs, j’ai écrit un nombre conséquent de textes pour la radio – deux cents chroniques pour France Inter, une soixantaine pour Arte Radio, une pièce de théâtre pour France Culture (Johnny S’en Va-t-en Mer, 2006) et des contes pour enfant édités en CD (Neuf contes pour nos enfants).
L’autre obstacle « technique » à l’écriture de scénarios est le fait que je ne vis pas à Paris. Je n’ai jamais évolué dans le milieu du cinéma (ni dans celui de la littérature, d’ailleurs : mon « cercle d’influence littéraire » se limite aux bureaux de mes éditeurs), et je n’ai donc pas régulièrement l’occasion de collaborer à des films ou à des émissions de télévision, ce qui aurait pu éventuellement me conduire à écrire des scénarios.
Néanmoins, la publication de La Maladie de Sachs, le beau film que ce bouquin a inspiré à Michel Deville en 1999 et mes interventions analytiques et critiques sur les séries télé, dans des livres ou dans des revues (Génération Séries, Télécâble sat hebdo, Episodik, Mad Movies, Première, etc.) ont incité, depuis une dizaine d’années, plusieurs producteurs à me contacter dans le but de les aider à créer des séries télé.
En général, cela se passe toujours de la même manière : un producteur m’appelle. Il «aime beaucoup ce que je fais ». Il sait que je suis un « fan de séries ». Il aimerait bien me faire écrire de la fiction pour la télévision. Il ne rejette aucune forme – série, minisérie, téléfilm. Il aimerait entendre ce que j’ai à lui proposer. Il m’invite à déjeuner, parfois avec un réalisateur ou un autre scénariste. Il m’écoute parler. Il me dit qu’il trouve ça passionnant. On se quitte sur de grandes intentions. Et, à quelques exceptions près, je n’entend plus jamais parler de lui !
* * *
« Les enquêtes de Lhombre et Watteau »
À l’un des premiers producteurs qui m’avaient contacté, j’ai proposé deux idées. D’abord, une série policière qui serait la transposition, en France, aujourd’hui, des enquêtes de Sherlock Holmes et Watson. Mon Holmes, c’est Jean Watteau, juge d’instruction. Mon Watson, c’est Charly Lhombre, médecin légiste. Les deux hommes travaillent ensemble et sont amis. Charly est un coureur de jupons et Jean Watteau est gay. Il a dû taire son homosexualité pour devenir juge (car on procède à des « enquêtes de moralité » avant de nommer un magistrat) mais bien évidemment, cela lui donne un regard très personnel sur la vie, les individus, la justice, l’amour, etc.
Immédiatement après avoir entendu ce pitch, le producteur m’a dit : « Pas possible. » On était en 1999 ou 2000, je pense. J’ai répondu « Pourquoi ? » La réponse est venue tout de suite : « Parce qu’aucune chaîne hertzienne ne voudra d’un personnage principal qui serait juge ET homosexuel. »
J’avais écrit un développement détaillé de la série. Je ne me suis pas laissé abattre. Les idées sont faites pour être transformées. Charly Lhombre et Jean Watteau sont devenus des personnages de romans : Touche pas à mes deux seins (2001), Mort in Vitro (2003), Camisoles (2005) et, prochainement, Ô Lourdes et Les Invisibles.
* * *
« Drôle d’histoire d’amour »
Le même jour, je lui ai décrit Drôle d’histoire d’amour, un téléfilm qui, en deux mots, raconte l’histoire d’amour fou, très joyeuse et pleine de galipettes entre un garçon de dix-sept ans et une femme qui en a presque cinquante. Ce téléfilm [1], je l’ai proposé à une douzaine de producteurs par la suite. Chaque fois ou presque, j’ai entendu le même commentaire : « Vous ne voulez pas faire l’inverse ? Un homme de 50 ans et une fille de 17 ? » et j’ai répondu : « Mais bon dieu, c’est pas la même histoire !!!! Je refais pas Lolita, là. » Et eux : « Oui, mais telle que vous voulez l’écrire, sur les chaînes françaises, ce téléfilm n’est pas possible… »
* * *
« Le Remplaçant »
Peu après la sortie de La maladie de Sachs au cinéma, en 2000, un producteur m’a contacté pour créer une série qui prendrait la suite de Docteur Sylvestre, la série médicale de F3. A l’époque, ça s’appelait « Le remplaçant ». Je suis allé discuter avec lui et avec les scénaristes (anciens de Dr Sylvestre) qui allaient la co-créer.
Je leur ai fait des suggestions qui, à mon avis, avaient l’intérêt de créer des situations de conflit potentielles. Par exemple, étant donné l’évolution démographique du corps médical, (aujourd’hui, les 2/3 des étudiants en médecine sont des femmes) je leur ai suggéré de faire de leur héros une héroïne. Et même une héroïne appartenant à une minorité – musulmane ou noire. Je me souvenais des internes africains (pour certains musulmans) avec qui j’avais travaillé pendant mes études à Tours et au Mans, en particulier en pédiatrie, et des réactions des parents en les voyant examiner leurs enfants…
J’imaginais ainsi la première scène du pilote : d’un côté, on voit une jeune femme maghrébine s’habiller très tôt un matin dans un appartement modeste, et finir par mettre un foulard sur sa tête, dire au revoir à sa mère et sortir pour aller prendre le bus dans le matin gris, puis entrer dans un bureau ; de l’autre, on voit une mère de famille BCBG, executive woman très occupée, annuler des rendez-vous et rentrer chez elle parce que son gamin est malade et que sa nounou l’a lâchée. Elle râle, elle appelle le médecin de garde. Au téléphone, une femme lui répond, elle la prend pour la secrétaire, elle est très désagréable. Vingt minutes plus tard, on sonne. Elle ouvre et se trouve face à la jeune femme maghrébine du début, une sacoche à la main. L’executive woman la regarde de travers et la jeune femme lui dit en souriant : « Bonjour, Madame, je suis le médecin de garde. »
Gros plan sur le visage de la bourgeoise.
Générique.
Devinez quoi ? Ils n’ont pas aimé. « Trop provocateur. » ont-ils dit. « Ça ne peut pas plaire aux spectateurs de France 3 »
Je leur ai expliqué ensuite que les situations réelles de remplacement étaient, en elles-mêmes, source de narration. Imaginons que le héros ou l’héroïne (et l’idée originale aurait été d’en avoir deux et de les faire alterner et se croiser, ce que j’ai proposé également) remplace un médecin dont le cabinet se trouve au pied d’une tour dans une banlieue « difficile ». La tour a quatorze étages. Toute une population hétéroclite y survit, difficilement. Les ascenseurs sont souvent en panne. Le héros ou l’héroïne est de garde tout le week-end, de vingt heures le vendredi soir à 8 heures le lundi matin. Tout l’épisode de 90 minutes (ils tenaient à faire des 90 minutes) se passe dans l’immeuble, ses couloirs, ses escaliers, ses appartements, son hall d’entrée. Il y aurait eu une douzaine d’histoires à raconter sur les habitants de l’immeuble, leur vie et les relations que le médecin établit avec eux. Ni les scénaristes, ni les acteurs, ni les spectateurs ne se seraient ennuyés.
Ils n’en ont pas voulu. Motif ? « Beaucoup trop social. »
À la fin, je me suis accroché avec les scénaristes qui travaillaient déjà sur la série. J’ai lu leur « pilote », j’ai fait des critiques très sévères sur le fait qu’ils racontaient n’importe quoi, qu’il ne fallait pas faire dire ou faire à un médecin français (remplaçant, qui plus est) des choses qui lui sont impossibles dans la réalité, qu’il y a des milliers d’histoires passionnantes à raconter en se fondant sur la réalité et que j’en avais à leur service.
Ils m’ont répondu, textuellement et sur un ton assez méprisant « Ouais, mais la réalité, ça nous intéresse pas ; on a des messages à faire passer ; on préfère inventer. »
Finalement, le producteur m’a laissé entendre que « le courant ne passait pas » entre les scénaristes et moi… et qu’il valait mieux que je les laisse travailler. Il m’a donné un peu d’argent pour que je les laisse utiliser les idées que j’avais écrites (et dont ils n’ont, finalement rien fait) et il m’a dit au revoir. Et ils ont créé … Fabien Cosma. J’ai vu le premier épisode ; on me l’a fait commenter lors d’une soirée spéciale « médecine générale » sur F3, et j’ai expliqué que ce pilote était une mauvaise action, car il racontait n’importe quoi.
Un détail typique : dans la réalité, aucun médecin ne prescrira à une enfant de 8 ans des gélules antibiotiques grosses comme des bêtises de Cambrai ; les antibiotiques pour enfant, ça se donne en sirop !!! Toutes les mères de famille – et les anciens enfants – le savent, mais pas les scénaristes de Fabien Cosma.
Evidemment, on ne m’a jamais proposé par la suite d’être conseiller technique sur une série médicale. Quel intérêt puisqu’ils « préféraient inventer » ?
Quand on connaît comme moi la valeur pédagogique des séries télévisées américaines – valeur dont j’ai parlé précédemment sur ce blog – on est stupéfait de voir que des scénaristes s’intéressent aussi peu à la réalité. Ce n’est d’ailleurs pas spécifique des scénaristes. Les romanciers les plus marquants parlent du monde qui les entoure, ils brassent les faits historiques, politiques et sociaux. Est-ce qu’ils les inventent ? Non, bien sûr. Mais montrer le monde, c’est jeter un regard critique sur lui. Et à ce jour, la télévision française n’a manifestement pas le désir, à quelques exceptions près, de jeter un regard critique sur la société française…
* * *
« Toubibs »
Quelques mois plus tard, une autre productrice m’a proposé de créer un pilote et cinq épisodes pour M6. C’était un projet très intéressant : un cabinet médical de groupe dans un quartier cosmopolite évoquant le quartier Saint-Paul à Paris. J’ai travaillé dessus avec Chantal Pelletier, excellente scénariste et écrivain de polars. On a bossé beaucoup, avec beaucoup de joie et de plaisir, et produit le synopsis de six épisodes de 52 minutes. Ça s’appelait Toubibs. C’était vraiment un beau projet, une comédie romantique et dramatique pleine de rebondissements, avec des personnages très différents de ce qu’on voit à la télé française, mais qui tenaient debout, je crois. Le responsable de la fiction de M6, qui nous avait fait bosser dessus plusieurs fois, a fini par dire « Non, finalement, c’est pas ce qu’on veut. » Ils venaient de décider de produire Loft Story à la place.
Après le refus de M6, la productrice a décidé de proposer le projet à l’inénarrable responsable des fictions de France 2 de l’époque. Elle a mis trois mois à répondre, au moyen d’une lettre sybilline où elle disait en substance que :
- F2 n’avait pas besoin de série médicale, puisqu’elle avait déjà Urgences ;
- elle ne cherchait pas de série à plusieurs personnages principaux, mais une série « originale » centrée sur un seul médecin ;
- elle ne cherchait pas de série en 6 fois 52 minutes…
Comprenne qui pourra.
À l’automne 2007, Shonda Rhimes a créé Private Practice, qui parle d’un cabinet de groupe à Los Angeles. Bien sûr, Chantal et moi n’aurions jamais pu créer quelque chose de si élaboré, mais l’état d’esprit de « notre » série était de cette veine-là : la description d’un groupe de personnes liées par le travail, l’entraide, les histoires dramatiques de leurs patients, leurs sentiments, leurs incompréhensions, etc. Une comédie dramatique et romantique…
Les britanniques avaient déjà produit plusieurs séries consacrées à un cabinet de groupe de médecins généralistes - en particulier Peak Practice, avec Amanda Burton, l’actrice de Silent Witness - mais la télévision française n’a, sauf erreur de ma part, jamais produit un équivalent médical de Avocats et Associés. Quand on voit que TF1 préfère produire L’hôpital et France 2 Le Cocon, je me dis que nous ne sommes pas près de voir une fiction consacrée à la médecine générale de groupe … dont tout le monde dit pourtant qu’elle est essentielle à la santé de la population…
* * *
Quelques projets documentaires
En qualité de critique et de « connaisseur », j’ai été à plusieurs reprises sollicité pour écrire des documentaires sur les séries télévisées américaines.
Le premier projet de cet ordre était un documentaire sur les coulisses d’Urgences, que j’ai proposé avec un producteur à F2 à la fin des années 90, alors que c’était la série la plus populaire au monde. J’étais médecin, écrivain, critique de série, anglophone… Je connaissais un certain nombre de personnes qui pouvaient m’aider à entrer en contact avec les producteurs de la série. Quand nous avons proposé le projet à F2, le responsable des programmes qui, manifestement, ne regardait pas la série-vedette sa chaîne, nous a dit « Ah, oui, je vois, mais… quel intérêt ? »
J’ai répondu : « Un documentaire sur les coulisses d’Urgences va intéresser le public de F2 qui regarde la série (qui battait déjà le film de TF1 à l’époque) ; et vous le vendrez à toutes les chaînes du monde qui diffusent Urgences. Voilà l’intérêt… »
Il a haussé les épaules et nous n’avons jamais plus entendu parler de lui. Six mois plus tard, F2 a fait une « grande soirée Urgences » pour la rentrée de la série en septembre, avec une « grande émission » de 30 minutes contenant… douze minutes de séquences promotionnelles, probablement achetées à prix d’or à la Warner (maison de production de la série) et dix-huit minutes de commentaires affligeants. C’était certainement moins coûteux qu’un documentaire…
Le dernier projet en date auquel j’ai apporté ma collaboration comprendrait, en théorie, voyages et tournages à Hollywood et à NY dans les coulisses de l’écriture de… Law & Order. Il a fait le tour des chaînes. TF1, F2 et Arte ont déjà dit non, parce que ça ne les intéresse pas ou qu’elles ont déjà diffusé un doc sur les séries américaines (et ça leur suffit pour les dix ans à venir, apparemment).
Je doute que d’autres chaines aient les moyens ou le désir de produire semblable documentaire. Ça n’a probablement, comme le premier, aucun intérêt.
* * *
L’école de médecine
La seule production de télévision originale qui porte mon nom est un documentaire en dix épisodes, diffusé sur Arte en mai 2007, intitulé L’école de médecine. Pendant un an, la téléaste Marie Agostini a filmé les étudiants en médecine de Paris V pendant leurs cours, leurs stages à l’hôpital et leurs échanges avec les enseignants. C’est un film édifiant, qui en dit plus long sur la violence des études de médecine que beaucoup de fictions. Et qui confirme que ce que je décris dans des livres comme Nous sommes tous des patients (Stock, 2002) ou Les Trois Médecins (POL, 2004) est toujours d’actualité. Je suis très fier que mon nom figure au générique de ce documentaire. J’en ai écrit l’argument, Arte l’a commandé sur mon nom et j’ai introduit la cinéaste et la production à la fac de médecine de Paris V. C’est mon seul projet de télévision abouti. Si ça reste le seul, je n’aurai pas à en rougir.
* * *
Mon expérience de télévision, comme on le voit, est restée limitée, mais est-ce vraiment surprenant ? À chacun son métier. Faire de la télévision, devenir scénariste, ça ne s’improvise pas, et c’est un métier très difficile, dans un milieu très dur, aux contraintes incroyablement lourdes. Ces quelques expériences ponctuelles se sont déroulées au fil du temps alors que je publiais une trentaine de livres, tous écrits dans la plus parfaite liberté. Entre deux livres, je vois beaucoup de belles séries. En spectateur. Pour le plaisir. Et ce plaisir nourrit de nouveaux bouquins, publiés eux aussi sans contrainte…
Franchement, pourquoi m’échinerais-je à écrire (mal et dans de mauvaises conditions) des téléfictions quand il y en a déjà tant de formidables à découvrir et à faire découvrir ?
Martin Winckler
[1] Pour ceux que ça intéresse, je le décris en détails, avec plusieurs autres projets télévisés, cinématographiques, romanesques, radiophoniques et musicaux dans Histoires en l’air, les chroniques de Arteradio.com, à paraître en février chez P.O.L.




Commentaires