Accueil Date de création : 01/10/07 Dernière mise à jour : 27/05/09 21:10 / 42 articles publiés
 

Quelques séries oubliées ou méconnues...  posté le mercredi 12 décembre 2007 00:17

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                            

Madigan

avec Richard Widmark

 

Madigan fut d’abord, en 1968, l’anti-héros de Police sur la ville, de Don Siegel. Contre toute attente (si vous avez vu le film, vous savez pourquoi), ce personnage de flic dur et insensible, admirablement servi par l’ambiguïssime Widmark (qui fit peu de télévision), fut repris en 72-73 dans une demi-douzaine de téléfilms, en alternance avec Columbo. Tournée à New York, noir et sèche, la série rappelle plus Bullitt et L’Inspecteur Harry que Starsky et Hutch.

 

 

Les Aventures du Jeune Indiana Jones

Produit par George Lucas avec Sean Patrick Flannery

 Cette série épatante, incomplètement diffusée par la chaîne ABC pour cause de mauvaise audience, souffre d’un malentendu. Il ne s’agit pas d’une série d’aventures dans laquelle priment les acrobaties et le fantastique, mais au contraire d’une série historique. George Lucas voulait en effet utiliser son personnage pour raconter le début du siècle, entre 1908 et 1918.  De l’Afrique australe à Pékin, en passant par le front de la Somme, l’Irlande, New York et la Palestine, les souvenirs d’un Indy de 90 ans sont revécus en alternance par deux acteurs de 10 et 20 ans, au cours de 28 épisodes superbement écrits et filmés… qui vont ressortir en DVD zone 1.

 

Le bluffeur

 

John Sayles est l’un des cinéastes américains indépendants les plus créatifs des vingt dernières années. Lone Star, son film le plus connu, a été largement loué par la critique, en France et outre-Atlantique. Scénariste de longue date (il avait en particulier collaboré à Piranhas de Joe Dante), il a également tâté de la télévision avec Le bluffeur (Shannon’s Deal), série discrète mais de grande qualité dont les 14 épisodes furent diffusés en 1989-90 sur NBC. Le personnage de Jack Shannon est un « loser » étonnant, puisqu’il s’agit d’un avocat... qui se ruine au jeu et repart à zéro. Poursuivi par ses créanciers, il trouve tout de même le temps de défendre des causes perdues. Une sorte de Robin des Bois moderne et fauché. La présence de Sayles aux commandes de cette série est gage d’une qualité dont témoigne également la musique, due au talentueux trompettiste de jazz Wynton Marsalis.

 

 

Red Dwarf

 

Pur produit du nonsense britannique, Red Dwarf est une série de science-fiction comme on n’en a jamais vu de ce côté-ci de la Manche, ni de l’autre côté de l’Atlantique. Narrant les avanies des rescapés d’un vaisseau d’exploration, le Red Dwarf (littéralement : Nain Rouge), la série met en scène un humain, Dave, un être mi-homme mi chat, un hologramme et un droïde « homme de ménage » qui tentent de regagner la Terre. Tournée en studio mais dotée de maquillages et d’effets spéciaux que ne renierait pas le Jean-Christophe Averty d’Ubu Roi, cette sitcom sidérale sidérante — produite par BBC 2 — mérite le détour par Saturne.

 

r.e.l.a.t.i.v. i.t.y

avec Kimberly Williams, David Conrad

 

Isabel et Leo, jeunes Américains en vacances, se rencontrent par hasard, sur la Piazza Navona à Rome. Ils tombent follement amoureux l’un de l’autre. Seulement, Isabel est sur le point de se marier... Deux acteurs superbes et émouvants, un point de départ qui rappelle Elle et Lui de Leo McCarey, une situation similaire à celle de Dharma & Greg mais traitée de manière réaliste, des vies de famille aussi compliquées que celle des héros de La vie à cinq, le tout sous un titre à double sens (a relative, c’est un parent au sens large). Série sentimentale, attachante et délicate, due aux mêmes créateurs qu’Angela, 15 ans, elle n’a vécu, faute d’audimat, que 17 épisodes.

 

Les ailes du destin

avec Sam Waterston, Regina Taylor

Superbe série réaliste et historique, Les ailes du destin conte l’histoire d’une jeune femme noire dans le sud des Etats-Unis, au début des années 60, à l’aube des mouvements d’émancipation. Employée par le procureur du comté, elle devient la gouvernante de trois enfants blancs tout en élevant sa propre fille. Au fil d’une narration à la fois très crue et très subtile, montrant en parallèle la vie des Blancs et celle des Noirs, avec son regard intelligent et pédagogique - au meilleur sens du terme - ce pur chef-d’œuvre, admirablement interprété, dévoile une période mal connue de l’histoire récente des Etats-Unis. Diffusée pendant deux ans par la chaîne NBC, la série fut reprise, après son annulation, par la chaîne nationale éducative PBS. Celle-ci, chose exceptionnelle, fit tourner pour la conclure un téléfilm de deux heures, au cours duquel tous les personnages, vieillis de 20 ans, considéraient le chemin parcouru. Une œuvre magnifique.

 

 

Guerres Privées

avec Mariel Hemingway, Peter Onorati

Créée par William Finkelstein (co-producteur de La loi de Los Angeles, et de Murder One), cette série de prétoire met en scène deux avocats spécialisés dans les affaires de divorce et amenés à travailler ensemble à la suite de la défection d’un de leurs collègues. Mariant (c’est le cas de le dire) avec élégance les déchirements et le grotesque des unions qui se défont, les scénaristes font défiler devant nous une brochette de personnages tantôt très communs, tantôt extraordinaires. (Dennis Franz, l’inoubliable Sipowicz de NYPD Blue interprète un « clone » d’Elvis Presley dans le premier épisode !). En contrepoint de ces conflits quotidiens, Sidney (Mariel Hemingway) et Charlie (Peter Onorati, plus habitué au rôle de mauvais garçon qu’à celui d’avocat) marivaudent et se débattent dans leurs propres vies personnelles. Une série à la fois drôle et féroce, à l’image de son génial générique où, sur des images de films d’amateurs idylliques, des voix s’apostrophent. Aucune chaîne française n’a, à ma connaissance, diffusé l’intégralité des 38 épisodes.

 

 

La Famille Addams

avec Carolyn Jones et John Astin

Nés de la plume du dessinateur Charles (Chas) Addams, ces personnages hors du commun devinrent des êtres de chair et de celluloïd en 1964 et, bientôt, des archétypes. Habitants d’une demeure bizarre et macabre, dotés d’un maître d’hôtel de deux mètres de haut, laconique et mélomane, de deux enfants qui jouent à électrocuter ou à guillotiner leurs poupées, d’un oncle dérangé et d’une grand-mère qui ne l’est pas moins, et assistés par une « chose » toujours prête — on ne saurait mieux dire — à leur donner un coup de main, Gomez et Morticia Addams forment un couple uni, doué d’une extraordinaire empathie pour les autres, d’une tolérance à toute épreuve et d’un enthousiasme qui fait cruellement défaut aux familles d’aujourd’hui. Désarmants de gentillesse, ils font du monde « normal » (celui qui se détruit lentement à l’extérieur de leur havre d’humour et de poésie) un lieu infiniment sinistre, qu’on a très envie de quitter pour plonger dans le leur. Prolongés au cinéma par deux films très réussis, Morticia, Gomez et leur petite famille restent les hôtes éternels d’un imaginaire noir et blanc plus riche que bien des technicolors cinématographiques. Un grand classique du nonsense, aussi intemporel que les Marx Brothers.

 

                                                                                                                                                                                                                   

 

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"La Commune" - ma série de la semaine  posté le vendredi 30 novembre 2007 17:47

 

Je n'ai pas l'habitude de vanter les séries françaises, car je les trouve souvent médiocres. Celle-ci ("La Commune", Canal +) sort du lot. Et elle mérite qu'on la regarde. Située dans un quartier très très défavorisé d'une banlieue imaginaire (mais plus vraie que nature) elle relate comment, à l'occasion de la sortie de prison d'un prisonnier symboliquement important pour ce quartier, tout est remis en cause. C'est une série sombre, sans complaisance, pas très drôle (et même pas du tout) mais qui est bourrée de qualités. De plus, elle est très bien écrite, fait ouvertement référence (de manière un peu trop appuyée, mais bon...) à Oz, la grande série carcérale de TOm Fontana) et prend des positions courageuses. Tout ce qu'on ne voit pas d'habitude à la télévision française. 

 

Comme je suis un peu pinailleur sur les bords, j'ai écrit à son producteur, Emmanuel Dauce, ce que j'aimais et n'aimais pas dans sa série : 

 

Cher Emmanuel
Je viens de voir les premiers épisodes de la commune.


Du côté négatif :
certains dialogues sont trop "littéraires" (aucun journaliste ne parle comme ça...), ils auraient mérité d'être retravaillés - la journaliste est insupportable de componction ; l'acteur qui interprète Amadi n'est pas du tout à la hauteur du rôle et ce qu'il dit résonne de manière assez ridicule, c'est dommage ; le narrateur omniscient est beaucoup trop inspiré de Oz et on n'en voit pas vraiment l'utilité, ses apparitions sont théâtrales, il en fait beaucoup trop, et il aurait fallu quelqu'un de plus charismatique pour l'interpréter ou alors ne pas le montrer - l'animation du début avec sa voix off est épatante ) ; il y a des incohérences de scénario - un maire n'irait jamais seul annoncer, sans escorte, qu'il rase une cité ; une femme qui trouve son frère mort frappe aux autres portes, elle ne sort pas de l'immeuble pour se jeter dans les bras de l'assassin . Bon, comme d'habitude, je fais mon difficile

Mais, du côté positif :
 
les acteurs ont des "gueules" et (à part Amadi et la journaliste) sont tous plutôt bons ; les scènes de rue, les décors l'atmosphère, l'utilisation du cadre de la cité et les confrontations sont soignés et crédibles, la construction par petites touches est intelligente et ambitieuse, c'est visuellement très beau, et bien filmé, bref, l'ensemble est trois mille pieds au-dessus de tout ce qui est fait à la télévision française actuellement.
C'est du beau boulot. (Et c'est engagé et courageux, comme "
Reporters", et contrairement à "Engrenages"...)

Vous pouvez être fier de vous. Transmettez
à l'équipe
mes modestes félicitations de spectateur  .

 Je persiste et signe. Et je recommande à tous les lecteurs de ce blog qui ont Canal + de la regarder. Des fictions comme celle-ci méritent largement que le public le plus exigeant les soutiennent. 

Martin Winckler

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La Commune, Canal +, le lundi à 20.50

 Vor la page consacrée à la série sur le site de sa maison de production : Tétramédia (www.tetramedia.fr) 

 

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Des séries télévisées comme outil pédagogique  posté le vendredi 23 novembre 2007 18:45

Il est classique de dire que les Français en savent plus sur le système judiciaire américain que sur le système judiciaire français, et j’ai abordé ce sujet dans la toute première entrée de ce blog. Mais il n’y a pas que la justice qui puisse faire l’objet de sujets pédagogiques dans les fictions télévisées.

En novembre 2006, j’assurais quelques séances de travaux dirigés à la faculté de médecine Paris V, dans le cadre de l’enseignement de médecine générale. (1)

 

Le responsable de l’enseignement m’a expliqué que je pouvais, si je le voulais, concevoir un module optionnel qui serait proposé, parmi d’autres modules du même type, aux étudiants en médecine de 4e année. J’aurais une vingtaine d’étudiants que je verrais pendant une vingtaine d’heures.

 

Immédiatement, j’ai proposé un module intitulé « Le médecin, de l’écran à la réalité ». Le principe était simple : au cours de chaque séance de 4 heures, je projetais aux vingt étudiants un film (On murmure dans la ville de J. Mankiewicz, Barberousse de A. Kurosawa) ou des épisodes de séries : le pilote du Caméléon, où Jarod se fait passer pour un médecin ; « Three Stories » (ep. 121) de House ; des épisodes de Grey’s Anatomy ; Scrubs ; Urgences ; Everwood. Après projection, les étudiants étaient invités à commenter ce qu’ils avaient vu, non pas en commentant l’épisode sur la forme, mais en réagissant à l’image des médecins qui étaient représentés dans ces fictions, et en la comparant à ce qu’eux-mêmes ressentaient et aux images (aux exemples) qui leur étaient données à l’hôpital.

 Le moins qu’on puisse dire est que cette expérience a été très riche. Tous les étudiants ont participé en commentant à leur tour ce qui leur était montré, en rédigeant un devoir final qui reprenait ce qu’ils avaient vu et appris, et aussi en couchant par écrit, en début de session, des observations qu’ils avaient faites au cours de leurs stages.

 J’avais bien entendu une idée derrière la tête qui était celle-ci : une fiction propose toujours une vision du monde (celle du ou des auteurs) et, quand il s’agit de médecine, cette vision tour à tour critique ou sympathique souligne le plus souvent les conflits entre l’idéal des scénaristes - dont les personnages sont souvent les hérauts - et la réalité qu’ils dénoncent – et sur laquelle les personnages se cassent souvent les dents.

 Ce qui m’intéressait, à l’heure où tous les étudiants en médecine ont forcément grandi en regardant au moins Urgences, c’est de savoir si le fantasme personnel de « bon médecin » dont chacun est porteur trouvait des échos dans les fictions que je proposais.

 C’était un module animé, parfois même houleux. Mais si j’en juge à la qualité du travail que les étudiants m’ont rendu, personne n’est resté indifférent à ces films et ces séries et aux discussions qu’ils ont provoquées.

 L’année suivante (en novembre 2006), j’ai décidé de construire le module uniquement sur des épisodes de série, dont voici la liste :

 Séance 1 : Grey’s Anatomy 101 ; Law & Order (306) : Helpless ; Urgences : Sleepless in Chicago (pilote) 

 Séance 2 : House : Pilot ; Everwood : Sex education (104) ;Grey’s Anatomy 105

 Séance 3 : Everwood  (106)  :;Urgences : Love’s Labor Lost (Greene pratique une césarienne aux urgences) Scrubs : (101+ 102)

 Séance 4 :Grey’s Anatomy (107) ; The Closer  208 (Histoire d’un décès sur une table d’opération)  ; Everwood  (112)

 Séance 5 : House 121 “Three Stories” ; Everwood : Episode 20 (un épisode autour de l’avortement)  ; Scrubs 

 

Malheureusement, une grève d’enseignants, dont j’étais solidaire, m’a empêché de le mener jusqu’à son terme. L’été dernier, j’ai appris que le doyen de Paris V avait demandé qu’on ne me réembauche pas car j’avais tenu des propos insupportable à ses oreilles sur l’archaïsme de l’enseignement de la médecine en France. Il n’était pas visé personnellement : je le décrivais plutôt comme un doyen progressiste. Manifestement, je me trompais. Toujours est-il que je ne donnerai plus ce module à Necker, et je le regrette bien.

 

Je pourrais vous parler longuement du remarquable épisode 121 de House, M.D. (Dr House) avec lequel le scénariste-créateur David Shore donne, par la bouche de son personnage, une triple leçon : de scénario, de diagnostic et d’éthique médicale. J’ai déjà montré cet épisode à de nombreuses reprises à des médecins chevronnés ou en formation, et ils ont convenu avec moi que les réflexions que provoquent cet épisode sont extrêmement riches pour des soignants.

 

Mais ce qui m’amène à parler de la vertu « pédagogique » des séries, aujourd’hui, est un fait-divers tout récent.

Au cours de la première séance de novembre 2006, j’avais prévu de montrer aux étudiants l’ épisode 306 de Law & Order (New York District), « Helpless ». Dans cet épisode, la psychiatre attachée au service du procureur de New York, le Dr Elizabeth Olivet (Carolyn McCormick) est violée par son gynécologue après que celui-ci lui a injecté un tranquillisant. Elle porte plainte mais il se révèle très difficile de prouver que le praticien a abusé d’elle. Je vous recommande cet épisode impressionnant, présent dans le coffret DVD de la 3e saison (disponible chez Universal).

 

Bien sûr, plusieurs étudiants ont vivement réagi à la vision de cet épisode, l’histoire leur paraissant sinon improbable, du moins parfaitement outrée. D’autres étaient moins certains que ça le soit…

 

Ces jours-ci, dans Libération, on pouvait lire ceci :

 « Le Gynéco tout-puissant »

Lundi 19 novembre 2007

Spécialiste reconnu de la médecine de la reproduction, le docteur André Hazout a été mis en examen pour «viols et agressions sexuelles» sur plusieurs de ses patientes. Une affaire qui se heurte à l’omerta du milieu médical. (Éric Favereau)

(Lire l’article : http://www.liberation.fr/transversales/grandsangles/292186.FR.php)

Ce qui est glaçant est que les paroles rapportées par les femmes qui portent plainte contre ce médecin tiennent exactement le discours tenu par les victimes dans l’épisode écrit par Michael S. Chernuchin et Christine Roum : face à un médecin on se sent, très souvent, impuissant. Et il est très difficile de dénoncer ses méfaits.

 Pour des étudiants en médecine, l’épisode est bien sûr choquant : aucun d’eux n’imagine qu’il pourra un jour violer une patiente. La plupart ont parfaitement raison, mais l’épisode pointe deux choses tout à fait réelles qui sont entièrement passées sous silence dans l’enseignement médical :

 
1° le désir sexuel est un phénomène fréquent, entre patient(e)s et médecins des deux sexes

2° le médecin, qu’il soit bienveillant ou non, est une figure d’autorité, et cette autorité symbolique conditionne non seulement la manière dont les patients agissent ou réagissent face au médecin, mais aussi, indubitablement, la manière dont les médecins se comportent avec les patients.

 
Cela, « Helpless », comme nombre d’autres épisodes de Law & Order, ainsi que toutes les séries médicales que j’aimerais analyser et montrer aux étudiants, le montrent clairement. Les leçons sur l’éthique médicale, les dilemmes professionnels et la relation de soins, on peut en recevoir sans douleur (et sans martyriser un patient ! ) en regardant Urgences, Everwood, House, M.D., Grey’s Anatomy, Scrubs et bien d’autres.

 
Un de mes amis m’a un jour offert un poster portant l’image du vaisseau Enterprise et sur lequel il était écrit « Everything I needed to know about life, I learned watching Star Trek » (« Tout ce que j’avais besoin de connaître de la vie, je l’ai appris en regardant Star Trek »).

 Je pourrais paraphraser cette devise en disant que tout ce qu’un citoyen a besoin de savoir sur l’éthique du soin, il peut l’apprendre en regardant des séries télévisées. Et, sur ce sujet, malheureusement, les spectateurs de séries en savent souvent beaucoup plus que leurs médecins.

 
Martin Winckler

 

 

 (1) Aux lecteurs qui ne le sauraient pas, je rappelle que je suis médecin généraliste, toujours en exercice (à temps partiel, à l’hôpital)

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Pourquoi la série "Heroes" n’a-t-elle pas eu de succès sur TF1 ?  posté le vendredi 16 novembre 2007 23:04

Lisez "Ma série  de la semaine" en fin d'article. Aujourd'hui : Mission : Impossible.

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Pendant l’été 2007, TF1 programme la première saison de Heroes, série américaine diffusée pendant les mois précédents sur NBC et qui a alors remporté un succès public aussi impressionnant qu’imprévu. La programmation est similaire à celle de Lost les étés précédents – ou, du moins, l’été de sa première diffusion sur TF1 - 2 ou 3 épisodes d’affilée, en première partie de soirée, un soir par semaine.

 

En France, malgré la programmation sur la première chaîne privée, le succès public n’est pas, manifestement, au rendez-vous dans les proportions que TF1 espérait. Dans certains médias on parle d’échec d’audience ou du moins de « déception ». Les sites internet évoquent le téléchargement effréné dont la série a fait l’objet pendant sa diffusion américaine pour expliquer la désaffection du public sur TF1. Je ne sais pas exactement comment TF1 a analysé cet « échec » (relatif) ; je vais simplement donner ici un avis de spectateur. Un avis subjectif, intuitif et peut-être tout à fait différent des analyses que la chaîne n’aura pas manqué de faire au moyen de ses instituts de sondage. Mais qu’importe. Je ne cherche pas ici à imposer mon opinion sur ce sujet très peu important mais à expliquer comment je me la suis forgée… et à parler de séries.

 

Une série pas du tout ordinaire

 

Heroes n’est pas une série ordinaire. C’est une surprise, un OVNI dans le paysage télévisé américain. Relativisons d’abord son succès là-bas : elle ne fait pas mieux ni même  aussi bien que Desperate Housewives ou Lost ou Les Experts ou 24 heures Chrono, mais elle est un succès inattendu pour NBC, qui est celui des grands networks qui marche le moins bien, depuis plusieurs années. Et surtout, le public qu’elle touche (plutôt jeune et argenté) intéresse beaucoup les annonceurs, ce qui, en matière de programmation, est le principal critère pour une chaîne.

 En apparence, elle a des caractéristiques similaires à Lost : un groupe d’individus qui ne se connaissent pas sont mis séparément et collectivement, à leur corps défendant, dans une situation qui les amène à s’allier ou à se combattre pour survivre.

La forme est, comme celle de Lost, celle d’un feuilleton à suivre, qui suscite chez le spectateur l’attente impatiente du prochain épisode au moyen d’événements mystérieux et de mises en suspens.A première vue, les deux séries semblent donc très proches.

Mais (car il y a des mais...)

1° contrairement aux protagonistes de Lost qui ont certes parfois un passé très lourd, mais, à ma connaissance, pas de super-pouvoir, les personnages principaux de Heroes sont presque tous porteurs d’un don hors du commun : Nathan peut voler, Matt est télépathe, Claire est indestructible, Isaac peut peindre le futur, Jessica est l’hôtesse d’un double meurtrier, Linderman répare les êtres vivants qu’il touche, Hiro peut voyager dans l’espace et le temps, Peter peut absorber les pouvoirs spéciaux de tous ceux qu’il approche, etc. Les séries de SF ou fantastiques sont habituellement destinées à un public jeune (Buffy contre les Vampires, Smallville, Charmed). Or, Heroes vise certainement ce public-là mais les thèmes abordés, plutôt sombres, et les relations entre les personnages s’adressent aussi à un public plus âgés.

 

2° ce n’est pas une catastrophe passée qui les amène à s’unir ou à se combattre, mais une catastrophe à venir, qu’ils visent à éviter, à fuir, voire à utiliser à leur profit.

 

3° Dans Lost, les personnages se retrouvent dans étrange à la suite d’un accident d’avion. Leur quête est incertaine, pour eux comme pour les spectateurs : ils doivent comprendre le lieu où ils se trouvent (et décrypter les règles qui le régissent) et le quitter pour retrouver leur monde d’origine. Lost est au fond une adaptation contemporaine de Perdus dans l’espace ou des Robinsons Suisses, l’histoire de cette famille échouée sur une île. Lost évoque aussi bien sûr les émissions de télé-réalité comme Survivor (Koh Lanta, sur TF1) dans lesquelles des candidats transportés dans un milieu hostile doivent y accomplir des tâches et y réussir des épreuves pour remporter un prix.

L’enjeu de la première saison de Heroes est en revanche beaucoup plus précis : dès le premier épisode, on sait que New York doit être détruite par une explosion nucléaire ; Hiro Nakamura, le jeune japonais qui assiste à l’explosion dans le futur proche, retourne vers le présent pour tenter de prévenir cette catastrophe. Dans sa quête, il « recrute » un certain nombre de personnages qu’il entraîne dans son aventure. Il ne s’agit donc pas d’une « fiction survivaliste » comme Lost, mais d’une course contre la montre.

 

De plus, sur la forme, Heroes présente des caractéristiques très particulières :

 

La situation initale est éclatée, contrairement à celle de Lost, les personnages de Heroes étant répartis au début de la série sur tout le territoire américain, certains même hors des Etats-Unis (Japon, Inde), leurs itinéraires respectifs les conduisant à se regrouper progressivement en plusieurs lieux-clé : Nevada, Texas, puis enfin New York. La narration de Heroes est donc tissée de plusieurs récits parallèles, qui s’entrecroisent périodiquement ou non selon que les personnages entrent en contact les uns avec les autres, puis se séparent, pour enfin se rejoindre lors du season finale.

 

Cette forme métisse deux modes narratifs : celui des séries, qui pour beaucoup sont construites avec une intrigue principale et une ou deux intrigues secondaires par épisode, et celui des des comic-booksmangas, dont la narration continue s’étend sur de nombreux fascicules mensuels, pour raconter des histoires-fleuve comme le faisaient déjà les feuilletonnistes européens du XIXe siècle ou… de la Chine ancienne. 

 

L’influence du comic-book est bien entendu assumée, et même revendiquée, à la fois par les titres d’épisodes, qui se présentent comme autant de titres de chapitres, et par la présence, dans l’intrigue même, des peintures prophétiques dessiné par Isaac, l’un des personnages et insérées dans le comic-book lu par Hiro Nakamura, le voyageur spatio-temporel de la série.

 

Par son contenu et par sa forme, qui renvoie également à l’imagerie du jeu vidéo, Heroes est donc une fiction très neuve, qui traite de manière allégorique l’actualité de l’Amérique, puisqu’elle fait en particulier allusion clairement à l’attentat du 11 septembre et, dans un épisode de la fin de saison, au risque de voir le pays devenir un État totalitaire, dans lequel la police fait la chasse aux personnes « différentes »…

Et qui dit "série différente" dit "public particulier"...  

 

Heroes sur TF1

 

Depuis vingt ans, les grandes chaînes de télévision française ont totalement ignoré la science-fiction anglo-saxonne et produit peu de SF autochtone. Pendant plusieurs décennies, le comic-book a eu encore plus mauvaise presse en France que la BD européenne et le public français ne connaît les super-héros qu’au travers de films unitaires (Spider Man, The X-Men), qui touchent un public jeune, voire très jeune.

 

Les séries américaines vedette de TF1 sont habituellement des fictions policières non feuilletonnantes telles les trois déclinaisons de CSI (Les Experts), et deux des Law & Order (L&O : Special Victims Unit - New York Unité Spéciale et L&O : Criminal Intent - New York Section Criminelle) rediffusées à souhait dans le désordre le plus total, que d’autre part, les spectateur français ne sont pas très habitués à regarder des fictions à suivre (même 24 heures Chrono ne fait pas de très bon scores d’audience sur TF1…).

 

Dans quelles conditions cette série ambitieuse, aux lignes narratives multiples, exigeant du spectateur une attention soutenue et inspirée par des formes d’expression artistiques très particulières a-t-elle été diffusée sur TF1 ?

 

En plein été, avec un générique « franchouillardisé » (il n’y a pratiquement pas de générique dans la version originale), à raison de deux à trois épisodes par soirée (la diffusion américaine ne comptait qu’un épisode par semaine, et il y a eu une interruption de plusieurs semaines entre la première et la deuxième moitié de la saison), alourdis de résumés même lorsqu’ils étaient diffusés en rafale (les résumés n’ont pas d’intérêt quand on regarde plusieurs épisodes d’affilée, la version DVD permet d’ailleurs de regarder tous les chapitres sans résumés, comme on lirait un livre), dans une version française mal traduite et mal jouée, comme d’habitude, et bien sûr coupée…

 

À la question : « Pourquoi est-ce que Heroes n’a pas rencontré le succès sur TF1 ? »’, j’ai simplement envie de répondre que, compte tenu de tout ce que l’on pouvait savoir de Heroes en l’ayant vue, les programmateurs de TF1 ont choisi de la programmer sans tenir compre de ce qui peut ou non plaire à leur public. J’ai en effet le sentiment qu’ils n’ont pas encore compris que pour les séries télévisées comme pour n’importe quel spectacle, il n’y a pas UN public, mais DES publics, et que ce n’est pas seulement le public qui choisit une série, c’est aussi la série qui choisit son public. Et, comment vous dire ? Le public "choisi" par (mettons) Les Experts : Miami (à mon humble avis, une des séries actuelles les plus réactionnaires qui soient) ne me paraît pas tout à fait superposable au public de Heroes

Ou, pour le formuler autrement, parmi LES publics possibles, celui qui aurait apprécié de voir Heroes à la télévision (ou plutôt, celui que Heroes aurait "choisi") n’avait peut-être pas du tout eu envie de la regarder l’été, dans une mauvaise VF, sur TF1.

 D'ailleurs, ce public-la ne regarde peut-être jamais TF1.

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Ma série de la semaine :

 

Je revois Mission : Impossible, dont Paramount a déjà réédité les 3 premières saisons. Bon, je sais que je suis partial, pour lui avoir consacré mon premier livre sur les séries, mais même quinze ans après l'excitation de ce premier livre, mon sentiment à l'égard de M:I est le même : c'était une série extraordinaire, avec des "gueules" épatantes dans le rôle des méchants (et interprétant parfois trois rôles différents dans un espace de 10 m2, comme Paul Stevens dans "Le Cardinal", S. 3) , avec des acteurs qui pouvaient tout faire (il faut avoir vu Barbara Bain jouer les jeunes effarouchées et, deux épisodes plus tard, les officiers d'Allemagne de l'Est, ou Martin Landau grimé en vieux professeur se transformer en homme de 35 ans sans bouger de son siège (dans "Princess Céline/The Heir Apparent", ep. 301) et avec des scénarios d'une ingéniosité diabolique, qui jouait aussi bien avec les formes du film noir ("Crimes", S.2), du film d'espionnage des années 60 ("L'échange", S. 3), du film de SF ("L'hibernation", S.3), et même avec le théâtre "engagé" ("Au sommet", S.3). La troisième saison est indubitablement celle qui compte le plus d'épisodes époustouflants, mais les deux premières valent également leur pesant de plaisir, le tout avec  une image de toute beauté et en VO, bien sûr. 

Quarante ans après sa création, Mission : Impossible est plus que jamais une série classique, écrite, tournée et interprétée avec un brio insensé pour le plus grand plaisir de spectateurs intelligents.

Enjoy !  

 Mission : Impossible, 1966-1973, 7 saisons. Editions DVD en Zone 2 : 3 saisons disponibles (Paramount)

 

 

 

 

Martin Winckler

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Bientôt :

 - Les séries télé comme outil pédagogique

- La critique de séries existe-t-elle en France ?

 

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Télécharger ou ne pas télécharger ? (2/2) – Mais pourquoi se donner autant de mal ?  posté le jeudi 08 novembre 2007 15:50

La semaine dernière, j’ai abordé les aspects juridiques mais ce qui m’intéresse personnellement, ce sont les aspects individuels du téléchargement de séries télévisées.

 

Télécharger des séries est un processus contraignant, aussi contraignant et coûteux en temps que le fait d’enregistrer avec un magnétoscope (il faut surveiller les programmes, rechercher les « torrents », les vérifier une fois chargés…) et en ressources informatiques. Ça prend de la place sur les disques durs et sur les DVD à graver, ça fait chauffer le graveur, et le résultat n’est jamais d’aussi bonne qualité que ce qu’on peut voir en DVD. Enfin, il faut du temps pour regarder les séries : télécharger, ça n’a pas du tout la même fonction que d’acheter des dizaines de coffrets de DVD et d’en remplir des étagères comme on le ferait avec des livres…

 

Autant de raisons qui font du téléchargement de séries un phénomène le plus souvent ponctuel et restreint à une mince fraction de spectateurs potentiels. Pourquoi ces spectateurs internautes consacrent-ils tant d’énergie au téléchargement ?

 

Je limiterai mon propos, pour simplifier, au téléchargement des séries américaines (et parfois, britanniques) par un internaute français.

 

Je supposerai, par ailleurs, qu’il n’existe plus de doute sur la richesse des séries en tant que forme d’expression artistique, et que le lecteur de ce blog sait qu’une fiction télévisée peut être aussi créative, provocatrice, subversive et marquante qu’un roman, un film ou une pièce de théâtre.  

Parmi les lecteurs de romans (de nouvelles, de polars, de SF, de BD…) certains sont prêts à écumer les librairies ou les échopes de bouquinistes à la recherche d’une édition épuisée, d’un numéro de revue défraîchi, d’un volume dépareillé. Ce n’est pas l’objet imprimé qui les intéresse, mais le contenu, le texte dont ils connaissent l’existence sans jamais l’avoir tenu entre les mains, celui qu’ils découvrent par hasard, celui qu’ils ont voulu retrouver pour le relire. Il en va de même pour le cinéphile et le spectateur de séries. 

Je postule donc ici qu’il n’y a pas de différence de nature entre un amateur de séries télévisées, un cinéphile et un lecteur de romans ou de nouvelles. Tous sont des dévoreurs de fictions.

 

Qu’est-ce qu’on télécharge quand on télécharge un épisode de série ?

 Les séries télévisées américaines ont un mode de production et de diffusion qu’on peut résumer de la manière suivante :

 - il s’agit de fictions à épisodes produites spécifiquement pour la télévision sur commande d’un « Network » (réseau de chaînes affiliées au même groupe : ABC, CBS, CW, FOX, NBC)  ou d’une chaîne câblo-satellitaire plus ou moins indépendante (HBO, FX, SCI-FI, USA, LIFETIME, SHOWTIME, TNT, AMC, etc.) ;

 - leur format leur permet de s’inscrire dans des plages de 30 minutes d’antenne (comédies) ou de 60 minutes (dramas) ; en pratique, étant donné le temps d’antenne réservé aux annonceurs, la durée habituelle d’un épisode de comédie est à peu de chose près de 21 minutes, celle d’un épisode de drama de 42 minutes.

 - elles sont diffusées pour la première fois le soir, entre 19h (on dîne tôt aux Etats-Unis) et 23 heures, sur un rythme hebdomadaire, à raison de 20-25 épisodes entre octobre et mai sur les Networks, de 8 à 13 épisodes en été ou en début d’année (donc, en décalage par rapport aux Networks) sur les chaînes câblées.

 - elles peuvent durer de nombreuses années : Law & Order (New York District) entamera sa 18e année de diffusion en janvier prochain ; ER (Urgences) vient de commencer la 14e ; CSI (Les Experts) en est déjà à la 8e, etc.

 (Les séries télévisées britanniques sont produites en général à un rythme moins soutenu : 6 à 8 épisodes par an, mais sont diffusés également à un rythme hebdomadaire et ont un format identique)

 Toutes ces caractéristiques visent – et, parfois, assurent – la fidélisation du public, comme pour toute production culturelle de longue durée : on regarde une série assidûment comme les lecteurs de journaux et de magazines lisaient leur feuilleton quotidien à l’époque d’Eugène Sue ou l’aventure mensuelle de Sherlock Holmes dans The Strand Magazine.

 Autrement dit : chaque épisode d’une série occupe une fonction narrative similaire à celle d’un chapitre de roman ou d’une nouvelle dans un recueil. Celui qui télécharge un épisode, chaque semaine, ne fait au fond que se procurer auprès d’un ou plusieurs spectateurs qui les ont vus et sont d’accord pour les partager, le dernier "chapitre" de Urgences, la dernière "nouvelle" de Law & Order en date.

  

Pour un spectateur français amateur de séries américaines, il est très difficile de regarder des séries récentes dans de bonnes conditions.

 
(Je ne parle pas ici des séries anciennes, qui, même inédites en France, sont de plus en plus souvent éditées en
DVD)

 En pratique, il n’est pas possible de regarder les chaînes américaines diffusant des séries. Ce n’est pas un problème technique : grâce au satellite, il y a dix ans déjà, France 2 a diffusé en pleine nuit, en même temps que NBC, le season premiere de la 4e saison d'Urgences, tourné en direct. Il y a quelques années, elle a remis ça avec le Super Bowl, la finale du championnat de football américain...

On peut concevoir sans peine tout plein de raisons pour que cet accès aux programmes américains ne soit pas permanent : les chaînes et les sociétés de productions américaines peuvent redouter que cette diffusion ne compromette la bonne exploitation commerciale ultérieure de leurs programmes – en particulier la vente aux chaînes françaises ; la France peut, de son côté, craindre que la diffusion « incontrôlée » de programmes d’information, de fictions ou de publicités américaines sur son territoire n’ait une influence néfaste sur son public… (Elle en a déjà, mais au moins, c’est de la faute des chaînes françaises…) 

Ce qui est dommage, c’est que semblable diffusion ne soit pas possible, même sous forme payante (Personnellement, je préfèrerais payer pour regarder HBO que de recevoir TF1 gratuitement).

 

D’un autre côté, Il est actuellement impossible de voir l’immense majorité des séries américaines récentes à la télévision française  dans de bonnes conditions ; parmi les éléments qui compromettent cette bonne vision des séries en France, citons : la censure d’épisodes et les coupes de scènes opérées par les chaînes hexagonales ; les VF (traduction et interprétation) bâclées ou carrément modifiées au mépris du respect des auteurs ; la diffusion en bouche-trou, à des horaires impossibles (journée, nuit) ou sur un rythme incohérent (deux ou trois épisodes à la fois, dans le désordre le plus complet) ; etc.

A noter que les séries britanniques font l’objet de la même censure de fait, puisque les grandes chaînes françaises (TF1, France Télévision) évitent soigneusement de diffuser les séries britanniques les plus audacieuses sur les canaux et aux heures de plus grande écoute.

 Aujourd’hui, hormis l’achat de DVD plusieurs mois après la première diffusion, la seule possibilité offerte à l’amateur pour voir des séries américaines ou britanniques en « temps réel » (quand il ne vit pas dans leur pays de diffusion), c’est le téléchargement. C’est de plus la seule possibilité de regarder des séries au même rythme que les spectateurs auxquels elles sont destinées. En effet, la plupart des « torrents » d’épisodes de séries sont mis en ligne dès le lendemain de (et parfois quelques heures seulement après) leur diffusion.

 

Pourquoi vouloir regarder les séries au rythme de leur diffusion ?

La réponse est tellement simple et évidente qu’elle échappe complètement à ceux qui n’y connaissent rien : parce qu’elles sont faites pour être regardées comme ça !!!

 Ainsi, même si elle ne sont pas les plus nombreuses, on peut comprendre clairement l’intérêt de regarder, en même temps qu’elles sont diffusées, les séries résolument feuilletonnantes, dont la narration est conçue pour se dérouler sur plusieurs épisodes ou sur toute une saison (24, Desperate Housewives, Heroes, Prison Break, pour ne citer que les plus connues) ; bien sûr, on peut attendre de tout voir en DVD, mais les deux modes de lecture ne sont pas identiques, car l’attente imposée au public par le rythme hebdomadaire détermine la manière dont ces séries sont conçues par leurs auteurs.

Il est donc légitime de dire qu’une série feuilletonnante peut se regarder de deux manières : séquentielle (un épisode par semaine) ou « à jet continu » (plusieurs épisodes - voire une saison - d’affilée). Exactement comme un feuilleton quotidien ou les nouvelles d’un auteur publiées en magazine.

Même lorsqu'elles ne sont pas feuilletonnantes, beaucoup de séries diffusées entre octobre et mai sont rythmées par des événements annuels qui concernent soit les spectateurs, soit les chaînes elles-mêmes, soit encore le pays tout entier !

De manière variable en fonction du type de série (familiale ou non, réaliste ou fantastique, comique ou noire) beaucoup d'épisodes sont « calés » sur des repères temporels communs à tous les spectateurs américains :

- fêtes familiales ou communautaires (Thanksgiving, Halloween, Noël, jour de l’an) ;

- dates importantes pour les jeunes gens (rentrée scolaire, Saint Valentin, « spring break » (vacances de printemps des étudiants), remise des diplômes de fin d’études secondaires) ;

- manifestations sportives (Super Bowl), etc.

 

De plus, les scénaristes s’inspirant très souvent de faits de société contemporains (affaires judiciaires, faits divers marquants, débats politiques, conflits armés, etc.), les séries constituent en elles-mêmes un regard personnalisé, à peine décalé dans le temps, sur l’histoire contemporaine des Etats-Unis. En un sens, chaque série est plus ou moins une chronique individuelle ou collective de la société environnante. 

 Ainsi, entre 1990 et 2006, sous la ligne éditoriale de René Balcer Law & Order et L&O Criminal Intent ont procédé à un examen méthodique de nombreuses formes d'abus de pouvoir, tant individuelles que collectives, exercées au sein de la société américaine.

Tout récemment, au mois d’Octobre 2007, deux séries très regardées, diffusées sur deux chaînes concurrentes (Law & Order SVU, Without a Trace) ont consacré des épisodes marquants dénonçant la torture, l’une pratiquée par l’armée américaine, l’autre par la CIA.

 La programmation et le fonctionnement commercial des chaînes influe aussi sur le contenu des séries : pendant les sweeps (périodes de mesure de l’audimat qui conditionnent la vente des espaces publicitaires), en novembre, en février et en mai, les chaînes appellent les sociétés de production à proposer des épisodes spéciaux, soit par leur forme (épisode double, crossover entre plusieurs séries, épisode en direct), soit par les guest-stars invitées, soit par leur contenu. La semaine du 7 novembre 2007, les séries de NBC ont consacré tout ou partie d’un de leurs épisodes au thème de l’écologie, la comédie 30 Rock ayant même accueilli le récent Prix Nobel de la Paix Al Gore.

Je voudrais enfin citer ne raison toute simple pour laquelle un amateur français de séries pourrait vouloir les regarder au rythme où elles sont diffusées : c’est, tout bonnement, son goût pour cette forme d’expression culturelle. 

 Il paraît parfaitement acceptable que le lecteur français d’un quotidien ou d’une revue américaine aille l’acheter dans une librairie spécialisée quelques jours après de sa parution, ou s’abonne pour le recevoir de manière aussi régulière que s’il l’achetait sur place. Le désir de regarder des séries télévisées au rythme où elles sont diffusées procède du même mécanisme, et n’a rien en soi de particulier. Mais le regard porté sur ces spectateurs de séries résulte de la mauvaise image générale des programmes de télévision, et non de la « qualité » intrinsèque de ces programmes. Selon que l’objet est « noble » (journal, revue) ou « méprisable » (émission de télévision), celui qui s’y intéresse régulièrement sera qualifié d’ « amateur », de « consommateur » ou « d’accro ». En France, ce qui est produit pour la télévision n’est le plus souvent pas considéré par les « élites intellectuelles » comme étant aussi « noble », ni aussi respectable, que ce qui est produit pour l’édition, le cinéma ou le théâtre. Il s’agit évidemment là d’un pur préjugé de classe.

 

Du téléchargement comme acte subversif et esthétique

 Je crois l’avoir suggéré jusqu’ici, pour le spectateur français amateur de séries, le téléchargement est moins une méthode destinée à « ne pas payer » (le téléspectateur américain ne paie pas non plus les séries qui lui sont proposées par les networks, et quand il s’abonne à une chaîne câblée, c’est pour bénéficier de l’ensemble de ses prestations, pas seulement des fictions) qu’un moyen d’accéder à des émissions qui ne lui sont pas proposées dans son pays

Le téléchargement peut donc parfaitement être vu comme un acte éminemment subversif puisqu’il transgresse les réglementations du pays ou de la région et permet de voir les fictions telles qu’elles ont été montrées initialment, sans subir les manipulations (V.F., coupes, etc.) effectuées par les chaînes de seconde diffusion.

 Il est par conséquent hypocrite de reprocher d’une part à un internaute français de télécharger des fictions américaines (qui ont souvent une grande portée politique et critique)… et  de louer d’autre part l’internaute chinois, par exemple, qui recherche via l’internet une information libre et critique sur des sites occidentaux…

 Du fait que les fichiers vidéo partagés en ligne (le téléchargement est un processus de distribution simultanée) ne contiennent pas de publicités, le téléchargement est également subversif en ce qu’il court-circuite le circuit commercial de distribution des fictions. On remarquera cependant que la suppression des publicités n’est pas le résultat du téléchargement, mais le fait du spectateur qui enregistre sans pub, grâce à un décodeur/enregistreur numérique programmable, l'épisode qu'il a ensuite l'intention de partager avec d'autres internautes. 

 

Enfin, l'acte qui consiste à regarder des séries (téléchargées ou en DVD), sur un ordinateur portable en particulier, revêt également pour le spectateur un aspect esthétique, pour ne pas dire synesthésique.

La multiplicité des méthodes de diffusion des images permet en effet de choisir la distance du regard et de l’écoute : sur l’écran d’un ordinateur portable, les images occupent un champ de vision plus personnel, plus intime que l’est un écran de télévision ou de cinéma, et beaucoup plus lisible que celui celui des lecteurs de petite taille, type Ipod, pour lesquels existent désormais tout un marché de vidéos à télécharger.

Coiffé d’un casque audio, les mains posées sur le clavier ou la souris, les yeux fixés sur l’écran rectangulaire d’un ordinateur portable posé sur ses genoux le spectateur se trouve visuellement, auditivement, tactilement parlant à la fois autour et au centre de la fiction qu’il regarde.

Cette expérience de plongée dans une sorte de « caisson sensoriel » est-elle enfermement ou évasion ? Eh ! (comme dirait "Q" (1)) Les deux, Mon Capitan !  Le spectateur plongé dans une bonne série se met hors du temps et explore la réalité.

Ni plus, ni moins qu'un lecteur plongé dans un roman.

 
Martin Winckler

(1) Le "Q" de Star Trek, interprété par l'excellent John DeLancie, pas celui de James Bond 

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Prochains épisodes  :

- "Flop" de Heroes sur TF1.  Une explication personnelle...

 - Les séries télé comme outil pédagogique

- La critique de séries existe-t-elle en France ? 

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