La semaine
dernière, j’ai abordé les aspects juridiques
mais ce qui m’intéresse personnellement, ce sont les
aspects individuels du téléchargement de
séries télévisées.
Télécharger des séries est un
processus contraignant, aussi contraignant et coûteux en
temps que le fait d’enregistrer avec un magnétoscope
(il faut surveiller les programmes, rechercher les
« torrents », les vérifier une fois
chargés…) et en ressources informatiques. Ça
prend de la place sur les disques durs et sur les DVD à
graver, ça fait chauffer le graveur, et le résultat
n’est jamais d’aussi bonne qualité que ce
qu’on peut voir en DVD. Enfin, il faut du temps pour regarder
les séries : télécharger, ça
n’a pas du tout la même fonction que d’acheter
des dizaines de coffrets de DVD et d’en remplir des
étagères comme on le ferait avec des
livres…
Autant de raisons qui font du
téléchargement de séries un
phénomène le plus souvent ponctuel et restreint
à une mince fraction de spectateurs potentiels. Pourquoi ces
spectateurs internautes consacrent-ils tant d’énergie
au téléchargement ?
Je
limiterai mon propos, pour simplifier, au
téléchargement des séries
américaines (et parfois, britanniques) par
un internaute français.
Je
supposerai, par ailleurs, qu’il n’existe plus de doute
sur la richesse des séries en tant que forme
d’expression artistique, et que le lecteur de ce blog sait
qu’une fiction télévisée peut être
aussi créative, provocatrice, subversive et marquante
qu’un roman, un film ou une pièce de
théâtre.
Parmi les lecteurs de
romans (de nouvelles, de polars, de SF, de BD…) certains
sont prêts à écumer les librairies ou les
échopes de bouquinistes à la recherche d’une
édition épuisée, d’un numéro de
revue défraîchi, d’un volume
dépareillé. Ce n’est pas l’objet
imprimé qui les intéresse, mais le contenu, le texte
dont ils connaissent l’existence sans jamais l’avoir
tenu entre les mains, celui qu’ils découvrent par
hasard, celui qu’ils ont voulu retrouver pour le relire. Il
en va de même pour le cinéphile et le spectateur de
séries.
Je
postule donc ici qu’il n’y a pas de différence
de nature entre un amateur de séries
télévisées, un cinéphile et un lecteur
de romans ou de nouvelles. Tous sont des dévoreurs de
fictions.
Qu’est-ce
qu’on télécharge quand on
télécharge un épisode de série
?
Les séries télévisées
américaines ont un mode de production et de
diffusion qu’on peut résumer de la manière
suivante :
- il s’agit de fictions à épisodes
produites spécifiquement pour la
télévision sur commande d’un
« Network » (réseau de chaînes
affiliées au même groupe : ABC, CBS, CW, FOX,
NBC) ou d’une chaîne
câblo-satellitaire plus ou moins indépendante (HBO,
FX, SCI-FI, USA, LIFETIME, SHOWTIME, TNT, AMC,
etc.) ;
- leur format leur permet de s’inscrire dans des
plages de 30 minutes d’antenne (comédies) ou de 60
minutes (dramas) ; en pratique, étant donné le
temps d’antenne réservé aux annonceurs, la
durée habituelle d’un épisode de comédie
est à peu de chose près de 21 minutes, celle
d’un épisode de drama de 42 minutes.
- elles sont diffusées pour la première
fois le soir, entre 19h (on dîne tôt aux Etats-Unis) et
23 heures, sur un rythme hebdomadaire, à
raison de 20-25 épisodes entre octobre et mai sur les
Networks, de 8 à 13 épisodes en été ou
en début d’année (donc, en décalage par
rapport aux Networks) sur les chaînes
câblées.
- elles peuvent durer de nombreuses
années : Law & Order (New York
District) entamera sa 18e année de diffusion en janvier
prochain ; ER (Urgences) vient de commencer la 14e ;
CSI (Les Experts) en est déjà à la
8e, etc.
(Les séries télévisées
britanniques sont produites en
général à un rythme moins soutenu : 6
à 8 épisodes par an, mais sont diffusés
également à un rythme hebdomadaire et ont un format
identique)
Toutes ces caractéristiques visent – et,
parfois, assurent – la fidélisation du public, comme
pour toute production culturelle de longue durée : on
regarde une série assidûment comme les lecteurs de
journaux et de magazines lisaient leur feuilleton quotidien
à l’époque d’Eugène Sue ou
l’aventure mensuelle de Sherlock Holmes dans The Strand
Magazine.
Autrement dit : chaque épisode
d’une série occupe une fonction narrative similaire
à celle d’un chapitre de roman ou d’une nouvelle
dans un recueil. Celui qui télécharge un
épisode, chaque semaine, ne fait au fond que se procurer
auprès d’un ou plusieurs spectateurs qui les ont vus
et sont d’accord pour les partager, le dernier "chapitre" de
Urgences, la dernière "nouvelle" de Law &
Order en date.
Pour un
spectateur français amateur de séries
américaines, il est très difficile de regarder des
séries récentes dans de bonnes
conditions.
(Je ne parle pas ici des séries anciennes, qui, même
inédites en France, sont de plus en plus souvent
éditées en DVD)
En pratique, il n’est pas
possible de regarder les chaînes américaines diffusant
des séries. Ce n’est pas un problème
technique : grâce au satellite, il y a dix ans
déjà, France 2 a diffusé en pleine nuit, en
même temps que NBC, le season premiere de la 4e
saison d'Urgences, tourné en direct. Il y a
quelques années, elle a remis ça avec le Super Bowl,
la finale du championnat de football américain...
On
peut concevoir sans peine tout plein de raisons pour que cet
accès aux programmes américains ne soit pas permanent
: les chaînes et les sociétés de productions
américaines peuvent redouter que cette diffusion ne
compromette la bonne exploitation commerciale ultérieure de
leurs programmes – en particulier la vente aux
chaînes françaises ; la France peut, de son
côté, craindre que la diffusion
« incontrôlée » de programmes
d’information, de fictions ou de publicités
américaines sur son territoire n’ait une influence
néfaste sur son public… (Elle en a
déjà, mais au moins, c’est de la faute des
chaînes françaises…)
Ce
qui est dommage, c’est que semblable diffusion ne soit pas
possible, même sous forme payante (Personnellement, je
préfèrerais payer pour regarder HBO que de recevoir
TF1 gratuitement).
D’un autre côté, Il est actuellement
impossible de voir l’immense majorité des
séries américaines récentes à la
télévision française dans de bonnes
conditions ; parmi les éléments qui
compromettent cette bonne vision des séries en France,
citons : la censure d’épisodes et les coupes de
scènes opérées par les chaînes
hexagonales ; les VF (traduction et interprétation)
bâclées ou carrément modifiées au
mépris du respect des auteurs ; la diffusion en bouche-trou,
à des horaires impossibles (journée, nuit) ou
sur un rythme incohérent (deux ou trois épisodes
à la fois, dans le désordre le plus complet) ;
etc.
A
noter que les séries britanniques font l’objet de la
même censure de fait, puisque les grandes chaînes
françaises (TF1, France Télévision)
évitent soigneusement de diffuser les séries
britanniques les plus audacieuses sur les canaux et aux heures de
plus grande écoute.
Aujourd’hui, hormis l’achat de DVD plusieurs
mois après la première diffusion, la seule
possibilité offerte à l’amateur pour voir des
séries américaines ou britanniques en
« temps réel » (quand il ne vit pas
dans leur pays de diffusion), c’est le
téléchargement. C’est de plus la seule
possibilité de regarder des séries au même
rythme que les spectateurs auxquels elles sont
destinées. En effet, la plupart des
« torrents » d’épisodes de
séries sont mis en ligne dès le lendemain de (et
parfois quelques heures seulement après) leur
diffusion.
Pourquoi vouloir
regarder les séries au rythme de leur
diffusion ?
La
réponse est tellement simple et évidente
qu’elle échappe complètement à ceux qui
n’y connaissent rien : parce qu’elles sont
faites pour être regardées comme
ça !!!
Ainsi, même si elle ne sont pas les plus
nombreuses, on peut comprendre clairement
l’intérêt de regarder, en même temps qu’elles
sont diffusées, les séries résolument feuilletonnantes, dont
la narration est conçue pour se dérouler sur
plusieurs épisodes ou sur toute une saison (24,
Desperate Housewives, Heroes, Prison Break, pour ne citer que
les plus connues) ; bien sûr, on peut attendre de tout voir
en DVD, mais les deux modes de lecture ne sont pas identiques,
car l’attente imposée au public par le rythme
hebdomadaire détermine la manière dont ces
séries sont conçues par leurs
auteurs.
Il
est donc légitime de dire qu’une série
feuilletonnante peut se regarder de deux manières :
séquentielle (un épisode par semaine) ou
«
à jet
continu » (plusieurs épisodes - voire une saison
- d’affilée). Exactement comme un feuilleton quotidien
ou les nouvelles d’un auteur publiées en
magazine.
Même lorsqu'elles ne sont pas feuilletonnantes, beaucoup
de séries diffusées entre octobre et mai sont
rythmées par des événements annuels qui
concernent soit les spectateurs, soit les chaînes
elles-mêmes, soit encore le pays tout entier
!
De
manière variable en fonction du type de série
(familiale ou non, réaliste ou fantastique, comique ou
noire) beaucoup d'épisodes sont
« calés » sur des repères
temporels communs à tous les spectateurs
américains :
- fêtes familiales ou communautaires
(Thanksgiving, Halloween, Noël, jour de
l’an) ;
-
dates importantes pour les jeunes gens
(rentrée scolaire, Saint Valentin, « spring
break » (vacances de printemps des étudiants),
remise des diplômes de fin d’études
secondaires) ;
-
manifestations sportives (Super Bowl),
etc.
De
plus, les scénaristes s’inspirant très souvent
de faits de société contemporains (affaires
judiciaires, faits divers marquants, débats politiques,
conflits armés, etc.), les séries constituent
en elles-mêmes un regard personnalisé, à peine
décalé dans le temps, sur l’histoire
contemporaine des Etats-Unis. En un sens, chaque
série est plus ou moins une chronique individuelle ou
collective de la société
environnante.
Ainsi, entre 1990 et 2006, sous la ligne éditoriale de
René Balcer Law & Order et L&O Criminal
Intent ont
procédé à un examen méthodique de
nombreuses formes d'abus de pouvoir, tant individuelles que
collectives, exercées au sein de la société
américaine.
Tout récemment, au mois d’Octobre 2007, deux
séries très regardées, diffusées sur
deux chaînes concurrentes (Law & Order SVU, Without a
Trace) ont consacré des épisodes marquants
dénonçant la torture, l’une pratiquée
par l’armée américaine, l’autre par la
CIA.
La programmation et le fonctionnement commercial
des chaînes influe aussi sur le contenu des
séries : pendant les sweeps
(périodes de mesure de l’audimat qui conditionnent la
vente des espaces publicitaires), en novembre, en février et
en mai, les chaînes appellent les sociétés de
production à proposer des épisodes spéciaux,
soit par leur forme (épisode double, crossover entre
plusieurs séries, épisode en direct), soit par les
guest-stars invitées, soit par leur contenu. La semaine du 7
novembre 2007, les séries de NBC ont consacré tout ou
partie d’un de leurs épisodes au thème de
l’écologie, la comédie 30 Rock ayant
même accueilli le récent Prix Nobel de la Paix Al
Gore.
Je voudrais enfin citer ne raison toute simple pour
laquelle un amateur français de séries pourrait
vouloir les regarder au rythme où elles sont
diffusées : c’est, tout bonnement, son
goût pour cette forme d’expression
culturelle.
Il paraît parfaitement acceptable que le lecteur
français d’un quotidien ou d’une revue
américaine aille l’acheter dans une librairie
spécialisée quelques jours après de sa
parution, ou s’abonne pour le recevoir de manière
aussi régulière que s’il l’achetait sur
place. Le désir de regarder des séries
télévisées au rythme où elles sont
diffusées procède du même mécanisme, et
n’a rien en soi de particulier. Mais le regard porté
sur ces spectateurs de séries résulte de la mauvaise
image générale des programmes de
télévision, et non de la
« qualité » intrinsèque de ces
programmes. Selon que l’objet est
« noble » (journal, revue) ou
« méprisable » (émission de
télévision), celui qui s’y intéresse
régulièrement sera qualifié d’
« amateur », de « consommateur
» ou « d’accro ». En France, ce qui
est produit pour la télévision n’est le plus
souvent pas considéré par les
« élites intellectuelles » comme
étant aussi « noble », ni aussi
respectable, que ce qui est produit pour l’édition, le
cinéma ou le théâtre. Il s’agit
évidemment là d’un pur préjugé de
classe.
Du
téléchargement comme acte subversif et
esthétique
Je crois l’avoir suggéré
jusqu’ici, pour le spectateur français amateur de
séries, le téléchargement est moins une
méthode destinée à « ne pas
payer » (le téléspectateur
américain ne paie pas non plus les séries qui lui
sont proposées par les networks, et quand il s’abonne
à une chaîne câblée, c’est pour
bénéficier de l’ensemble de ses prestations,
pas seulement des fictions) qu’un moyen
d’accéder à des émissions qui ne lui
sont pas proposées dans son
pays.
Le
téléchargement peut donc parfaitement être vu
comme un acte éminemment subversif puisqu’il
transgresse les réglementations du pays ou de la
région et permet de voir les fictions telles qu’elles
ont été montrées initialment, sans subir les
manipulations (V.F., coupes, etc.) effectuées par les
chaînes de seconde diffusion.
Il est par conséquent hypocrite de
reprocher d’une part à un internaute français
de télécharger des fictions américaines (qui
ont souvent une grande portée politique et critique)…
et de louer d’autre
part l’internaute chinois, par exemple, qui recherche
via l’internet une information libre et critique sur des
sites occidentaux…
Du fait que les fichiers vidéo partagés en
ligne (le téléchargement est un processus de
distribution simultanée) ne contiennent pas de
publicités, le téléchargement est
également subversif en ce qu’il court-circuite le
circuit commercial de distribution des fictions. On
remarquera cependant que la suppression des
publicités n’est pas le résultat du
téléchargement, mais le fait du spectateur qui
enregistre sans pub, grâce à un
décodeur/enregistreur numérique programmable,
l'épisode qu'il a ensuite l'intention de partager avec
d'autres internautes.
Enfin, l'acte qui consiste à regarder des séries
(téléchargées ou en DVD), sur un ordinateur
portable en particulier, revêt également pour le
spectateur un aspect esthétique, pour ne pas dire
synesthésique.
La
multiplicité des méthodes de diffusion des images
permet en effet de choisir la distance du regard
et de l’écoute : sur
l’écran d’un ordinateur portable, les images
occupent un champ de vision plus personnel, plus intime que
l’est un écran de télévision ou de
cinéma, et beaucoup plus lisible que celui celui des
lecteurs de petite taille, type Ipod, pour lesquels existent
désormais tout un marché de vidéos à
télécharger.
Coiffé d’un casque audio, les mains posées
sur le clavier ou la souris, les yeux fixés sur
l’écran rectangulaire d’un ordinateur portable
posé sur ses genoux le spectateur se trouve visuellement,
auditivement, tactilement parlant à la fois autour
et au centre de la fiction qu’il
regarde.
Cette expérience de plongée dans une sorte de
« caisson sensoriel » est-elle enfermement ou
évasion ? Eh ! (comme dirait "Q" (1)) Les deux, Mon Capitan ! Le
spectateur plongé dans une bonne série se met hors du
temps et explore la réalité.
Ni
plus, ni moins qu'un lecteur plongé dans un
roman.
Martin Winckler
(1) Le "Q" de Star Trek,
interprété par l'excellent John DeLancie, pas celui
de James Bond
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Prochains épisodes :
-
"Flop" de Heroes sur TF1. Une explication
personnelle...
- Les séries télé comme outil
pédagogique
-
La critique de séries existe-t-elle en France
?
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