Fantôme (qui se dit d’un mort parmi les vivants) et
fantasme ont la même étymologie. Celle-ci renvoie aux apparitions,
aux hallucinations, en somme aux images. Décrite comme une grande
série sur la mort et l’homosexualité, Six Feet Under
transcende largement ces deux thèmes. Elle nous donne à voir ce que
nous savons pourtant déjà : les êtres humains sont faits de
fantômes et de fantasmes.
Fantasmes, fantômes, et images : c’est la combinaison secrète
et magique de Six Feet Under.
Ainsi, au-delà du gimmick qui ouvre chaque épisode et vient
opportunément nous rappeler la présence et la banalité de la mort,
nous mettant ainsi « en condition », les auteurs
incorporent littéralement la présence des fantômes dans la vie de
leurs personnages. Leur père ou époux, dont la mort brutale ouvre
le récit, fait des apparitions régulières dans les moments clefs de
leur vie. Le traitement des apparitions du fantôme-père est
particulièrement intéressant. Loin des contours éthérés et
inquiétants que revêtent habituellement les fantômes à
l’écran, celui-ci a tout de l’homme ordinaire : il
parle, il blague, il fume, et il boit. Bref, il est aussi
vivant que vous et moi, avec juste cette absence d’inhibition
qui signale qu’il est débarrassé de la contrainte
d’être vivant.
C’est qu’il est filmé comme les autres personnages de
l’histoire : point de halo lumineux l’entourant,
point de musique céleste lorsqu’il apparaît. Ce procédé
matérialise ce que vivent les endeuillés : les figures
importantes et disparues de nos vies ont la force des vivants
présents autour de nous, elles vivent dans notre esprit. Voulez
vous leur échapper ? Elles se rappellent à vous car elles font
partie de vous. Ce que la série montre également bien, c’est
que le fantôme du mort n’est pas le mort. C’est
l’homme vivant que chacun fait revivre, développant avec lui
une relation fantasmagorique qui fait suite à la relation
particulière qu’il entretenait de son vivant.
Finalement, les fantômes sont vivants et bien vivants, mais dans
notre imagination.
Car les fantasmes sont omniprésents. Prenons le cas de David :
toute sa personnalité, tout son parcours nous sont racontés à
travers la représentation de ses fantasmes (homosexuel honteux,
puis assumant son choix, en couple, passant par tous les
hauts et les bas de cette relation : conflits de la
cohabitation quotidienne, expériences sexuelles, désir de
paternité). Du jeune homosexuel assassiné dans la première saison,
fantôme défiguré avec lequel il a un dialogue fantasmé, à ses
multiples fantasmes sexuels (ah ! la scène de l’église,
où il prêche devant une assemblée d’éphèbes nus – ou
celle où, brusquement excité par le jeune animateur du club de
danse, il lui roule illico une énorme pelle), jusqu’à ce
personnage habillé d’une capuche rouge qui vient le hanter
dans la dernière saison, tout ce qui le hante, l’excite, le
guide ou le perd est représenté à l’image.
Le spectateur se fait régulièrement piéger par ces scènes. Aucune
indication, à l’écran, ne vient nous prévenir que l’on
entre dans le fantasme. C’est au spectateur de le comprendre
et le quart de seconde (ou plus parfois) qu’il met à le
réaliser, lui permet de se confronter à son propre imaginaire.
Ainsi, les fantasmes non seulement s’imposent comme la
réalité, mais la série parvient à dévoiler comment ils agissent sur
elle, et sur chacun d’entre nous, pour la (nous)
transformer.
Parfois, les auteurs choisissent au contraire de faire basculer le
récit dans la féérie, et alors ils ne lésinent pas sur les
moyens : les personnages se transfigurent pour chanter et
danser leurs émotions, devenant ainsi « Bigger than
life ». Car si les fantasmes transforment notre vie réelle,
ils nous permettent également d’être, même un instant, autres
que nous-mêmes.
Loin d’être morbide, Six Feet Under adresse aux vivants ce
message : la mort est partout (et d’abord en nous), et, à
cause de cela, nous sommes peuplés de fantômes et de
fantasmes : mais c’est aussi ce qui nous fait vivre,
évoluer, créer. Ce n’est pas le triomphe de la mort,
c’est le triomphe de la fantaisie. Des fantômes et des
fantasmes, nous faisons des images qui nous aident à vivre.
Florence Sacchettini
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