Lundi 1er octobre 2007
Une journaliste me demande pourquoi les séries médicales françaises marchent si mal. J’imagine qu’elle fait référence à L’hôpital qui s’est rétamé sur TF1 en septembre et au Cocon que France 2 a diffusé à la sauvette des samedi après midi au début de l’été, tant la chaîne devait penser que c’était mauvais.
J’ai regardé les deux. Le Cocon était vraiment très mauvais. Acteurs inconsistants, dialogues insignifiants, scénario incohérent, réalisation incompétente. Je ne suis jamais tendre avec TF1, mais L’Hôpital valait un peu mieux : il y avait de la mise en scène et de la belle image, ça ne traînait pas, les acteurs étaient plutôt bons, les repérages intelligents, l’argent plutôt bien utilisé. Mais comme pour la série de F2 (et comme pour l’immense majorité des séries françaises, et surtout celles de TF1), le scénario était - comment dire ? - dramatiquement mauvais. L’histoire ne tenait pas debout, les personnages n’existaient pas, les dialogues affichaient une confondante bêtise. J’avais honte pour les comédiens qui étaient obligé(e)s de les dire sans rire.
Qu’est-ce qui fait une bonne série
?
Deux professionnels du XXe siècle, Jean Gabin et John Ford, disaient que pour faire un bon film il fallait trois choses : « 1. Une bonne histoire. 2. Une bonne histoire 3. Une bonne histoire ».
POur une bonne série, c’est pareil. C’est même encore plus vrai, car l’histoire va durer entre six (en Angleterre, en France) et vingt-quatre heures par an, alors qu’un film dépasse rarement les trois heures.
Qu’est-ce qu’une bonne
histoire ?
Une histoire intéressante, qu’on n’a pas encore entendu raconter. Ou alors, une histoire connue mais racontée de manière originale. Et qui dit « original » dit « personnel ». Autrement dit : l’histoire, c’est le scénariste. Pour la raison indiquée plus haut, la fiction télé est le domaine du scénariste, et non du réalisateur. En Angleterre, les fictions en six épisodes sont écrites par un ou deux scénaristes travaillant ensemble. On ne tourne qu’une fois le scénario verrouillé. Aux Etats-Unis, les vingt-et-quelque épisodes d’une série sont écrits par une équipe sous la direction du scénariste qui a créé la série, et qui coordonne, revoit, réécrit, décide des lignes narratives tout au long de l’année. La cohérence de l’histoire (sinon son intérêt, ce qui est plus subjectif) repose sur cet homme, creator and executive producer, véritable maître d’oeuvre, et non sur la sempiternelle « bible » dont se rengorgent (je devrais dire « avec laquelle s’étouffent ») les chaînes et les scénaristes français.
Autrement dit : une série intéressante, c’est un homme ou une femme (ou deux, à la rigueur) qui écrit et qui fait écrire des choses intéressantes. Un Alexandre Dumas de la télé, en quelque sorte. Un writing producer. Les autres scénaristes se plient à sa vision. Quelques noms. Outre-Atlantique : Reginald Rose, Stephen J. Cannell, Aaron Spelling, Bruce Geller, Steven Bochco, Diane French, Zwick & Herskowitz, Donald P. Bellisario, Tom Fontana, David E. Kelley, Dick Wolf, René Balcer, Greg Berlanti, Aaron Sorkin, Meredith Stiehm, Hank Steinberg, Tim Kring. Outre-Manche : Dennis Potter, David Wollstencroft, Russell T. Davies. Dans l’Hexagone : Claude Santelli, Claude Loursais, Pierre Grimblat.
Vous ne les connaissez pas ? Lisez quelques livres (Les grandes
séries britanniques, Les feuilletons historiques de la
télévision française, Les Miroirs de la vie,
Les Miroirs Obscurs, Le Meilleur des Séries) et
parcourez ce blog, vous finirez par savoir ce qu’on leur
doit. Et surtout, scrutez les génériques.
Ces femmes et ces hommes, qu’ont-ils de si spécial pour que leurs séries soient intéressantes ? Ils ont quelque chose à raconter. Ils veulent avant tout raconter de bonnes histoires et non « faire passer un message » (ils savent très bien qu’une histoire véhicule toujours les idées de son auteur). Ils ont le respect du public. Ils sont curieux, ils ont un humour souvent grinçant, ils sont chaleureux, ils sont révoltés, ils écrivent comme ils respirent, ils écrivent pour respirer dans un monde étouffant. Ils nous vengent de la vie par leurs fictions. Et surtout, ils savent de quoi ils parlent : soit parce qu’ils sont des professionnels (David E. Kelley et nombre de scénaristes de Law & Order sont avocats ; plusieurs scénaristes d’Urgences sont médecins ; Bill Clark, le co-scénariste de David Milch sur NYPD Blue, était un authentique detective new-yorkais), soit parce qu’ils bossent avec des professionnels et les écoutent soigneusement avant d’écrire leurs scénarios. Ils savent que rien n’est plus passionnant que la réalité.
Qu’est-ce qui fait une bonne série
médicale ?
Eh bien, vous n’avez qu’à additionner les
éléments : 1° une bonne histoire
(racontée de manière intéressante) ;
2° une bonne histoire (écrite par des narrateurs qui ont
de la personnalité) ; 3° une bonne histoire
(ancrée dans la réalité et nourrie par des
professionnels de la santé).
Quand TF1, France 2, France 3 ou M6 auront compris que
c’est de cela que leurs séries ont besoin, les
séries médicales françaises auront du
succès auprès du public français (et sans
doute hors de France). Mais pour l’heure, comment voulez vous
que les six heures du Cocon ou de
L’Hôpital fassent le poids à
côté d’un seul épisode d’
Urgences, de Dr House ou de
Grey’s Anatomy ? (Oui, Seccotine, et
aussi d' Everwood...
)
Martin Winckler

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